
Petite histoire de la propulsion motorisée des bateaux
La société Pierre Andriel Pajol et Cie
Le Margery (l’Élise) – La traversée de la Manche – Le Havre – Paris
Laissez-moi vous présenter mes meilleurs voeux pour cette année 2026, qu’elle soit sous le signe de la réussite dans vos projets et emplie de ces petits bonheurs qui rendent la vie si agréable pour vous et vos proches.
Je vous propose de continuer notre balade à travers l’histoire de la navigation à vapeur commencée en 2025. Nous avons vu, dans l’article précédent, qu’Andriel était parti à Londres pour acheter un bateau à vapeur pour le compte de la société Andriel Pajol et Cie. Son choix s’était porté sur le Margery, un petit bateau construit en 1814 aux chantiers McLachlan à Dumbarton en Écosse. Ce navire avait déjà fait ses preuves, d’une part, par son convoyage d’Édimbourg à Londres par ses propres moyens d’autre part par un service passagers entre Londres et Gravesend. Le bateau acheté… il faut le ramener en France et le mettre en service sur la Seine. C’est l’objet de cet article.
Positionnement de nos propos dans la chronologie du développement des navires à vapeur en France

Dessin Michel-C Mahé
Convoyage du Margery de Londres au Havre

L’Élise était à Londres et Pierre Andriel, peut-être pour éprouver la solidité de ce bateau, entreprit de traverser la Manche pour l’emmener au Havre.
Il avait tenté d’assurer sa vie et le Margery auprès des principales compagnies d’assurances, mais la défiance qu’inspiraient les bateaux à vapeur d’alors était-elle qu’aucune n’y consentit.
Il y avait à bord outre Andriel, l’armateur ; Cortis, capitaine marchand ; Jackson, engineer, ancien collaborateur de Fulton et dix marins anglais.
Le samedi 9 mars 1816, l’Élise quittait Londres à midi ; à 15 h 15, il était à Gravesend où Andriel relâchait pour mettre les papiers en règle et compléter les approvisionnements.
Dimanche 10, départ à 9 h 00 ; à 23 heures, il était à la hauteur de Douvres.
Lundi 11, 10 heures, il se trouvait entre le Havre et Beachyhead à 35 milles au sud de Beachyhead, un vent violent de S.O. se lève, l’équipage était nerveux, Andriel mit le cap sur Dungerness où il jetta l’ancre.
Vendredi 15, 6 h 00, l’Élise reprenait la mer. À midi, la mer était très grosse, il perdit 4 des palettes en fer de ses roues à aubes. Il rentra à Newhaven.
Dimanche 17, 13 h 00, il reprit son voyage. Attirés par la nouveauté du spectacle, de nombreux habitants massés sur les digues et les jetées assistaient à son départ. Les côtes d’Angleterre perdues de vue, la mer devint très grosse. L’Élise donnait de la bande sous un fort vent transversal, de ce fait il marchait souvent que sur une roue, l’autre roue étant hors de l’eau. Vers minuit, il était à 60 milles de toute côte et l’équipage effrayé par la tempête adjura de retourner en Angleterre. Le vent étant favorable à l’entreprise, la machine en bon état, quelques verres de rhum distribués aux matelots calmèrent les esprits et les craintes ; l’Élise continua sa route sous la tempête.
Nota : Je n’ai pas fait état de l’attaque d’un cutter de la marine royale britannique et le début d’incendie à cause d’un poêle pendant la traversée. Ces anecdotes apparaissent autour de 1930. La description du voyage par Andriel lui-même en 1817 * et les journaux autour de 1816 n’en font pas état.
*) « Coup d’œil historique sur l’utilité des bâtiments à vapeur dans le Royaume des Deux Siciles », par Pierre Andriel – 1817.
Lundi 18, à 6 heures, il arrivait en rade du Havre. Il a fait une traversée depuis Newhaven de 90 milles en 17 heures, soit 5,3 nœuds de moyenne (9,8 km/h).
Mercredi 20, à 13 h 30, il partit du Havre vers Rouen et fit le trajet en vingt heures. Il eut été possible de le faire en dix-huit heures, mais Andriel a ralenti volontairement sa marche pour rassurer les riverains qui manifestaient leur inquiétude en voyant la fumée sortir de la cheminée du fourneau.
Lors de son arrivée, pour montrer que l’Élise se manœuvrait aisément et que l’on pouvait lui faire effectuer un demi-tour rapidement et sans difficulté, il passa deux fois sous les arches de l’ancien pont.
La remontée de la Seine de l’Élise (ex Margery)
Jeudi 21, à 9 heures, il accostait à Rouen. Pendant son séjour, des visites furent organisées pour satisfaire la curiosité du public.
Dimanche 24, Le départ de l’Élise fut retardé à la demande des administrateurs des hospices des hospices civils de Rouen * pour recueillir un peu plus longtemps la petite rétribution demandée aux visiteurs au profit des pauvres.
*) MM. Remy Taillefesse, Fremery, J.-B. Pinel.
Lundi 25, à 12 h 00 ; l’Élise reprenait sa route pour une arrivée prévue à Paris le 28 mars. * À bord, se trouvaient comme passagers le prince Wolkonsky, aide de camp de l’empereur de Russie et M. de Gourieff, attaché à la légation russe.
*) On utilisait alors le halage (humain ou animal) et il fallait alors de vingt à trente jours pour remonter les bateaux de Rouen à Paris. L’Élise fit le trajet en quatre-vingt-seize heures (du lundi 25 ; 12 h 00 au vendredi 29 ; 12 h 00) malgré les retards et les ralentissements au passage des ponts pour rabattre sa cheminée.
Les maîtres pilotes refusant de piloter le bâtiment la nuit, son arrivée à Paris fut quelque peu retardée d’environ vingt-quatre heures **.
**) Le 27, les journaux publièrent « Les maîtres-pilotes refusant de piloter l’Élise en Seine pendant la nuit, l’arrivée du bateau est retardée de quarante-huit heures.
L’arrivée à Paris

Le vendredi 29 mars, à midi, le public était nombreux sur les quais depuis (la barrière de la Conférence) jusqu’au quai Voltaire où l’Elise devait accoster ; son arrivée avait été prévue pour 2 h 00 de l’après-midi.
Portant le pavillon royal fleurdelisé, il annonça son entrée dans Paris par plusieurs salves de deux pierriers placés sur son avant, faisait une halte vers le milieu du quai de la Conférence puis reprenait sa route. La distance à parcourir entre ce point et le quai Voltaire est d’environ 1000 toises * soit 1,95 km). Il mit 34 minutes pour la parcourir soit une vitesse de 3,4 km/h.
*) Une toise équivalait à environ 1,95 m. En 1812, Napoléon 1er avait tenté, sans succès, de la définir à 2 m.
De nouvelles décharges et les cris de « vive le Roi ! » lancés par l’équipage et répétés par le public sur les quais, ont annoncé son passage sous le Pont-Royal et salué S. M. le Roi de France Louis XVIII, entouré de sa cour, aux fenêtres du palais des Tuileries.
Le public a pu voir que l’Élise surpassait en vitesse tout ce que les moyens connus pouvaient offrir à cette époque. Sa marche était régulière et se jouait avec aisance du courant, même où il était le plus fort sous les arches des ponts.
C’est la première liaison, faite sur le même bateau, d’une capitale à une autre.
Démonstrations et évolutions à Paris
Le samedi 30 mars, Andriel décida d’appareiller à deux heures, un peu en aval du pont des Tuileries, bien que la machine eût un volant défaillant et que le jeu des soupapes fonctionnait difficilement. Le pilote a échoué le bateau. Remis à flot, il a franchi sans encombre le courant rapide de l’Aiguillette, entre le pont des Tuileries et le pont Louis XVI.
Son intention était de faire évoluer l’Élise devant le Palais des Tuileries, mais la défaillance de la machine l’en a empêché.
Il a accosté au quai de Voltaire * à deux heures trois quarts, devant l’hôtel de l’administration de la société. Il reçut alors la visite de Mg le duc d’Angoulême, puis quelques jours furent consacrés à des réparations indispensables.
*) L’administration de la société Andriel-Pajol et compagnie était située au n°1 quai Voltaire.
Dimanche 7 avril, l’Élise a opéré quelques manœuvres mais elles ont été incomplètes *. Il a appareillé, sans aucune difficulté, du quai Voltaire, a traversé la Seine en s’aidant un peu du courant, a remonté ce dernier, assez péniblement, jusqu’au pont des Arts et enfin est venu accoster un peu au-dessous du point d’où il était parti. Parmi les personnes à bord de l’Élise, on remarquait le capitaine Baudin et les pages du Roi.
*) La faute dit-on d’un ouvrier « qui s’était trompé sur les dimensions a donné à l’un des robinets de la machine ». Je suppose que l’on parle ici de l’ouverture d’un robinet.
Lundi 8 avril, ses manœuvres en tous sens ont été parfaitement réussies, un succès incontestable, et ont duré d’une heure à cinq heures de l’après-midi. Sa vitesse, en remontant le courant, était égale à la marche d’un bon marcheur (5 km/h) et était à peu près du double en le descendant (10 km/h).

Retour à Rouen
Le jeudi 11 avril, l’Élise (capitaine Neble) appareillait pour Rouen à sept heures et demie du matin en ayant à bord un grand nombre de passagers. On prévoyait une durée de voyage de quarante heures.
Il était déjà à Vernon à dix heures et demie du soir où il s’arrêta. Il reprenait sa route à onze heures quarante minutes.
Vendredi 12 avril, à la hauteur des Andelys, à deux heures du matin, il rencontra un brouillard rendant la navigation dangereuse dans cette partie de la Seine couverte de petites îles. Il a dû s’arrêter. Il repartait à dix heures dix-sept minutes et arrivait à Rouen à six heures du soir.
Selon les données en notre possession, on peut en conclure que la durée totale du voyage fut de 34 h 40 avec 25 h 00 de navigation pour environ 234 km soit une vitesse d’environ 9,4 km/h (5,1 nœuds) ; bien en deçà des prévisions initiales de quarante heures. L’Élise démontrait toutes les capacités et tous les avantages de ce type de propulsion.
Mise en service
Le mercredi 17 avril, il commençait son service d’Elbeuf à Rouen. Il est parti de Rouen, le matin à sept heures et demie et arrivait à Elbeuf à onze heures. Il en est reparti, l’après-midi, à quatre heures et demie et était de retour à Rouen à sept heures.
M. Ch. Neble, officier de marine, quittait le commandement du bateau l’Élise pour s’attacher à l’entreprise du marquis de Jouffroy.
La société Pajol et compagnie cessa ses activités à la fin de l’année 1818. Une vente à l’amiable fut organisée le 1er novembre 1819 où l’Élise et l’Espérance furent vendus.
Des sources françaises affirment qu’il retourna en Angleterre sous le nom de Margery ; d’autres qu’il fut abandonné sur la Seine, où ses membrures restèrent jusqu’en 1888.
Remarques
La remontée de la Seine de l’Élise a fait l’objet d’une pièce en un acte par un dénommé Henri-Simon « Le Bateau à vapeur ». Elle fut jouée pour la première fois au Théâtre de la porte Saint-Martin le 8 mai 1816.
Le 25 mai 1939, une reconstitution de l’arrivée de l’Élise fut organisée au port de plaisance de Paris (pont Alexandre III).