

Petite histoire de la propulsion motorisée des bateaux
Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans
Première période 1751-1789
Il y a bien longtemps, un de mes amis, historien, m’a inculqué quelques principes pour réaliser une étude, dont celui-ci : « En histoire, il faut toujours contextualiser les faits étudiés : définir leur période, les circonstances historiques, sociales, voire artistiques dans lesquelles ils se sont produits. »
Bon élève, j’ai toujours suivi ce principe, c’est pourquoi pour continuer notre petite histoire de la vapeur, avant d’aborder ses œuvres, nous allons nous intéresser à la vie de Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, un personnage « hors norme » pour son époque. De haute noblesse, mais mécanicien dans l’âme, on se moqua de lui, on le méprisa mais il sera celui qui fera naviguer, avec un plein succès, le premier bateau à roues à aubes sur la Saône.
Positionnement de nos propos sur la chronologie du développement des navires à vapeur en France

*) Gravure de la statue de Jouffroy à Besançon, son piédestal servait de fontaine aux habitants du quartier. Elle fut inaugurée le 16 (17 ?) août 1884. Elle a disparu durant la Seconde guerre mondiale, fondue par les Allemands. Elle était l’œuvre de M. Charles Gauthier, sculpteur franc-comtois. Les bas-reliefs du piédestal, représentant les principaux épisodes de la vie de Jouffroy, étaient de M. Saint-Ginest, architecte du département du Doubs. Le bateau à vapeur sur sa gauche est le grand bateau de Lyon qui a navigué sur la Saône en 1783.
Les origines
Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, appartenait à l’une des plus illustres familles de Franche-Comté. L’un de ses ancêtres, le cardinal Jean Jouffroy, fut ministre du roi Louis XI. Les archives de Besançon mentionnent jusqu’à dix-sept membres de sa famille parmi les gouverneurs élus de la ville, jusqu’à la conquête de la Franche-Comté par les Français, en 1671.
Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, naquit à Roche-sur-Rognon (Haute-Saône), le 30 septembre 1751 et décéda à Paris le 18 juillet 1832.
Il est le fils de :
-) Messire Claude-Jean-Eugène, marquis de Jouffroy-d’Abbans, chevalier de Saint-Louis, seigneur des châteaux d’Abbans, Châtel, Bois, Palantine et autres lieux. Le titre de marquis fut conféré, en 1709 par le roi de France, pour sa belle conduite au siège de Lille.
-) Dame Jeanne-Henriette de Pons de Rennepont, faite en 1773 dame de l’ordre autrichien de la Croix-Etoilée de l’Empire *.
*) Un ordre impérial, catholique et féminin fondé en 1668, destiné à récompenser les dames nobles qui se distinguaient par leur vertu, leurs bonnes œuvres et leur charité.
Il épouse Françoise-Madeleine de Pingon de Vallier. Le mariage est célébré à Écully-les-Lyon, le 10 mai 1783.
De cette union, sont nés quatre enfants : Achille-François-Eléonore, né le 20 janvier 1785 ; Marie-Agathange Ferdinand, né le 21 juin 1786 ; Jean-Charles-Gabriel, né le 6 septembre 1788 ; César-Jean-Marie, né le 28 avril 1790.

Source : Mémoire Vive – Patrimoine numérisé de Besançon.
Claude-Jean-Eugène, marquis de Jouffroy ayant épousé dame Jeanne-Henriette de Pont de Rennepont, celle-ci vint vivre chez son époux dans son château féodal d’Abbans-Dessus à quelques kilomètres de Besançon, dans la direction de Quingey.
La jeune femme devenue enceinte, voyant arriver le terme de sa délivrance, alla accoucher à Roche-sur-Rognon (Haute-Marne), lieu de résidence de ses parents, où, le 30 septembre 1751, elle donna le jour à Claude-François-Dorothée. Peu après ses relevailles *, elle revint au château d’Abbans-Dessus.
*) Cérémonie d’action de grâces lorsqu’une femme retourne à l’église pour la première fois après ses couches.
Les grands principes de la noblesse
Nous avons vu que Claude-François-Dorothée, marquis de Jouffroy-d’Abbans, appartenait à l’une des plus illustres familles de Franche-Comté et sa propension à se consacrer à des occupations qui n’étaient pas réputées nobles (la menuiserie, l’étude des machines : sa science de prédilection) lui a valu de l’animosité, de l’hostilité de la part de ses pairs. Lors des expériences du grand bateau sur la Saône, il se disait à la cour : « Connaissez-vous ce gentilhomme de la Franche-Comté qui embarque des pompes à feu sur les rivières ? ce fou qui prétend accorder le feu et l’eau ? », et on se moquait ouvertement de lui en l’appelant « Jouffroy la Pompe ».
Pour la lecture de cette série d’articles consacrée aux travaux de Jouffroy, il m’a semblé intéressant que nous ayons toujours en tête dans quel univers le jeune Jouffroy a évolué et a été éduqué et pourquoi, plus tard, étranger à la politique, délaissant ses travaux scientifiques et sa vie assez proche de celle du peuple, il alla prendre du service dans l’armée de Condé.
Il obéissait ainsi naturellement aux préjugés de son éducation qui assujettissaient étroitement les devoirs de la noblesse d’épée au maintien du trône et des institutions monarchiques.
C’est dans les écrits de son fils Achille-François-Eléonore, « Mémoires d’un Gentilhomme », narrant l’enfance de son père et la sienne, que nous avons puisé, pour notre compréhension, quelques éléments des principes enseignés.
Laissons-le s’exprimer :
« Outre les leçons de latin, de littérature, d’histoire, de philosophie que l’on me donnait, les principes qu’on inculquait alors à tout gentilhomme bien élevé étaient les suivants :
-) Dieu.
-) le roi.
-) le clergé.
-) la noblesse. C’est à elle, particulièrement qu’on confie la défense militaire de l’État. Le roi est à son égard le premier gentilhomme du royaume. Elle doit toujours être prête à exécuter ses ordres, à lui donner ses biens, son bras, sa vie. Ce n’est point à titre de sacrifice, car elle n’a rien à expier, rien à prétendre ; c’est simplement une fonction naturelle qu’elle remplit, fonction imposée par sa naissance et, par conséquent, par Dieu même, en vue de la conservation de l’État.
Le symbole du gentilhomme, c’est son épée. Elle ne doit jamais le quitter, même quand il remplit, par ordre du Roi, des fonctions civiles.
En fait de prééminence, la noblesse cède le pas au clergé, d’après le même principe qui fait que le roi, suprême arbitre de la terre, s’incline devant Dieu, roi des rois, de qui il reconnaît tenir son pouvoir.
Les fonctions de la magistrature sont honorables, mais d’un degré inférieur aux services militaires, parce que le sang est plus noble que l’encre, et que la tâche de conduire des bataillons à l’assaut est plus élevée que celle de débrouiller les procès.
Le trafic est interdit à la noblesse ; l’idée de faire des profits est incompatible avec la générosité du sentiment.
L’esprit de négoce est inséparable du mensonge : pas un marchand qui ne vous jure, en livrant sa marchandise, qu’elle lui coûte plus cher qu’il ne la vend.
La noblesse ne doit pas se mésallier, car ce serait interrompre, dans l’avenir, la solidarité établie entre tous les membres égaux de ce grand corps ; ce serait priver injustement sa progéniture du rang et des avantages qu’on tient de ses ayeux.
Le principe conservateur de la noblesse, le lien moral qui l’unit et la caractérise : c’est l’honneur.
L’honneur est un jugement commun, dont la rigueur est extrême : il embrasse tous les actes de la vie publique et privée, il distingue, dans les moindres nuances, ceux qui sont coupables et les flétrit d’un seul mot. L’honneur n’a besoin ni de procédure, ni d’échafaud, et pourtant ses arrêts sont inexorables. Tout gentilhomme convaincu d’une bassesse est forcé de s’expatrier et sa famille prend son deuil. Le maintien de la parole donnée, la foi inviolable du serment, la garde d’un secret confié sont sous la juridiction de l’honneur.
-) Le tiers-état forme la masse presque entière de la nation. Sa prospérité est à la fois le but et la base de l’État, aussi possède-t-il la plus grande part dans les bénéfices sociaux. C’est pour lui que le Clergé prie, que le Roi gouverne, que la Noblesse se bat. Il remplit les rangs du clergé, de la robe, de la finance : il y forme la classe des anoblis ; il s’occupe en général de tous les emplois inférieurs rétribués ; il vaque librement au commerce, à l’industrie, aux sciences et aux arts.
Il se marie selon ses penchants, change à son gré de profession, de province ; le mérite peut, par exception, le faire arriver aux plus hautes dignités. »

*) Du fait de l’absence de dates précises, les extrêmes de chaque plage sont symbolisés par des pointillés.
Jeunesse et éducation
La jeunesse du jeune de Jouffroy s’écoula au château familial d’Abbans-Dessus et reçu son enseignement chez les dominicains de Quingey où il apprit le latin, l’histoire et reçu des notions de philosophie et de littérature avec quelques jeunes gens que les dominicains réunissaient.
Il aimait la lecture, les travaux de menuiserie et particulièrement l’étude des machines. Ces dernières activités n’étaient pas compatibles à celles d’un gentilhomme de haute noblesse, ses parents le destinant à la carrière des armes. Aussi, à l’âge de treize ans, peut-être pour le détourner de ses occupations, il fut admis comme page * de Madame la Dauphine **, la mère des futurs rois Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. À vingt ans, passant outre les préjugés dus à sa noblesse, il entra comme sous-lieutenant au régiment de Bourbon-Infanterie pour utiliser ses connaissances. Le choix de cette arme fut très critiqué, l’artillerie et le génie devant être laissés à la bourgeoisie.
*) « Enfants d’honneur qu’on met auprès des rois et des princes pour les servir avec leurs livrées, et en même temps y avoir une honnête éducation et y apprendre leurs exercices. »
« Ceux qui aspirent à être pages chez le roi, doivent justifier, par titres originaux, qu’ils sont d’une noblesse ancienne, au moins depuis l’an 1550. Il y a chez le roi les pages de la chambre, les pages de la grande écurie, et les pages de la petite écurie. »
**) Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767), Madame la Dauphine, épouse de Louis de France (1729-1765), le Dauphin, fils de Louis XV et de Marie Leszczynka.
Une tradition familiale rapporte que Claude de Jouffroy eût beaucoup de peine à s’astreindre à une vie réglée et à la discipline. En 1772, il eut un jour une querelle avec un gentilhomme, officier comme lui, à propos d’une femme. On se battit en duel, mais l’histoire rapporte qu’à une menace de son supérieur, il aurait répondu fièrement : « Monseigneur ! Ce ne sont pas les rois qui font les gentilshommes ; ce sont les gentilshommes qui font les rois ! ».
Le résultat fut une lettre de cachet et un exil pour deux ans aux îles Sainte-Marguerite.
Il profita de cet exil en recueillant et en étudiant les différentes manœuvres des galères au moyen de leurs rames.
Libéré en 1774, il revint au château d’Abbans.
Séjour à Paris
En 1775, son exil terminé, sa carrière militaire compromise, Claude de Jouffroy vint à Paris.
À cette époque, une émulation circulait chez les savants et esprits féconds pour développer l’utilisation de la pompe à feu *. Claude de Jouffroy y rencontra deux compatriotes, MM. Le comte d’Auxiron et le chevalier Monnin de Follenay, tous les deux anciens élèves de l’école d’artillerie, capitaines de la Légion de Lorraine, qui depuis quelques années réfléchissaient pour résoudre le problème de la navigation à vapeur. Claude de Jouffroy se vit partager le même intérêt.
Vers 1770, d’Auxiron s’était décidé à quitter l’armée pour se consacrer à ce grand projet. Il obtint la promesse du ministre Bertin d’un privilège de navigation sur les rivières de France. Il chercha par l’entremise de de Follenay à former une société ** pour pouvoir disposer de capitaux suffisamment importants pour contrer les compagnies de transports existantes et les bateliers de la Seine qui voyaient là une naître une nouvelle concurrence.
* ) C’est ainsi que l’on appelait une machine à vapeur.
**) Constituée le 21 mai 1772, suivant acte reçu par Mc Boulet, notaire au Châtelet. Elle comptait parmi ses membres : le vicomte d’Harambure, colonel de la Légion de Flandre ; Bernard de Bellaire, employé supérieur des douanes ; le comte de Jouffroy d’Uzelles, chanoine de l’église métropolitaine de Lyon.
La société s’attela à construire un bateau d’après les plans de d’Auxiron. Il fut lancé sur la Seine en 1773. On sait que, prêt à naviguer, Perrier le visita le 21 avril 1773. Ce fut un échec complet, rapidement oublié, jusqu’à ce le bateau fut retrouvé coulé en pleine rivière près de Meudon en septembre 1784 où, semble-t-il, il avait été remisé.
Les frères Perrier, deux hommes d’affaires, s’étaient engagés dans un projet d’alimenter en eau la ville de Paris grâce à une machine de Watt qu’ils avaient fait venir de Birmingham. Ils en obtinrent la concession en 1777, fondèrent la Compagnie des eaux de Paris en 1778 et elle fut mise en service en 1781. Jouffroy d’Abbans se livra à l’étude approfondie de son mécanisme et conçut le projet de l’appliquer à la navigation.
Il exposa son idée devant un petit comité : MM. Perrier, d’Auxiron, le chevalier de Follenay, le marquis Ducrest *, l’abbé d’Arnal. Il fut approuvé, mais quand la discussion porta sur la technique à utiliser et les moyens employés pour exécuter ce projet, les avis divergèrent et deux projets émergèrent : un de Jouffroy et l’autre de Perrier. Ils différaient sur le mécanisme à adopter et surtout sur la base du calcul des résistances à vaincre et de la force motrice à employer. Perrier se basait sur un bateau remorqué par des chevaux sur un chemin de halage **, Jouffroy de son côté avait établi qu’il fallait une puissance au moins trois fois plus grande du fait qu’on prenait son point d’appui dans l’eau.
*) Le comte d’Auxiron, capitaine d’artillerie ; le marquis Ducrest, colonel en second du régiment d’Auvergne, membre de l’Académie des sciences, auteur d’un ouvrage sur la mécanique.
**) Il s’avéra que cette hypothèse était fause, ce qui conduisit à un échec complet des essais de Perrier. En revanche, celle de Jouffroy était exacte.
Jouffroy, jeune et sans notabilité, n’était pas de force à s’opposer à Perrier qui disposait de moyens avec ses ateliers et de puissants appuis, notamment avec Ducrest, membre de l’Académie des sciences, qui se rallia à son projet. Perrier, voulant devancer son concurrent, fit placer une machine de Watt sur un bateau et tenta une expérience qui échoua sous les yeux mêmes de l’Académie.
De son côté, Follenay mit en place une souscription pour réunir les fonds pour soutenir le projet de Jouffroy. Auxiron, qui alors se mourait, lui écrivit : « Courage, mon ami ! vous seul êtes « dans le vrai »
Après cet échec, Jouffroy s’en retourna dans sa province et se mit immédiatement à l’œuvre. Il s’installa à Baume-les-Dames, sur le Doubs, auprès de sa sœur, chanoinesse de la célèbre abbaye des Dames nobles. Ce fut là, dans une quasi-solitude, qu’il construisit son premier bateau à vapeur avec comme seule aide celle du chaudronnier du village, un nommé Pourchot. .
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