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Petite histoire de la propulsion motorisée des bateaux
Navires à vapeur au Royaume-Uni – William Symington
Le décor – Wanlockhead – Leadhills

Dans la dernière publication, nous en étions en 1783 avec les expériences du grand bateau de Lyon. La France, « en laissant tomber » la découverte de la vapeur, elle avait fait de même au temps de Denis Papin, va faire sa Révolution et se privera d’être à l’avant-garde de l’application d’une invention qui va révolutionner les transports maritimes. Elle prendra un retard qu’elle mettra du temps à combler.
Avant de continuer notre petite histoire du développement de la vapeur en France, il nous a semblé intéressant de faire, concomitamment, un rapide bilan de son développement hors de son territoire, notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Pour chaque étude, souvent la série d’articles écrite, les objets établis, j’ai pour habitude de faire une « photographie » des lieux et places où se situent les actions décrites pour mieux relier entre eux, autant que faire se peut, l’environnement, les hommes et leurs actions ; chacun sait que cela forme un tout indissociable. J’ai donc fait de même pour William Symington, natif de Leadhills, qui apporta plusieurs améliorations à la machine à vapeur, eut l’idée d’appliquer celle-ci à la propulsion de véhicules terrestres et mena plusieurs expériences de navigation à vapeur sous l’égide de mécènes.
Lors de mes lectures de documents d’époque relatifs aux origines de William Symington, j’y ai découvert un personnage remarquable, James Stirling, un mathématicien, directeur de la mine de plomb de Leadhills, qui a mené une expérience sociale et humaine des plus intéressantes, très en avance sur son temps. Bien qu’à priori on ne voit pas de rapport direct avec l’histoire de la vapeur, l’expérience de Stirling a certainement favorisé l’émergence d’un esprit aussi fécond que Symington en lui donnant les premières bases de son éducation. Je n’ai pas pu m’empêcher d’en savoir plus sur celle-ci et de vous en faire profiter. Je ne vous en dis pas plus… Je vous propose de nous transporter par la pensée en Écosse vers la deuxième moitié du XVIIIe siècle…

Le décor

Fig. L-1 – Situation géographique des différents lieux cités dans la série d’articles. Dessin Michel-C Mahé

Wanlockhead – Leadhills

Leadhills, dans l’ancien comté de Lanarkshire, qui culmine à une altitude de 1200-1300 ft (365 à 395 m) est le village le plus haut d’Écosse. Wanlockhead, dans le Dumfriesshire, est légèrement plus bas, entre 1100 et 1250 ft (335 et 380 m). Les deux villages, distants d’environ 1 mile (1,6 km), étaient, vers 1790, très difficiles d’accès.
Nous avons une description de Wanlocklead par Dorothy Wordsworth * lors d’une visite dans les villages du 18 au 19 août 1803 : « Après une ascension abrupte, parvenus au sommet de la colline, nous aperçûmes un village à environ huit cents mètres devant nous, sur le flanc d’une autre colline qui s’élevait au-dessus de l’endroit où nous nous trouvions, après une descente formant une sorte de vallée ou de creux. Rien ne poussait sur ce sol, ni sur les collines amont et aval, hormis la bruyère. Pourtant, tout autour du village – composé d’une multitude de cabanes identiques, toutes couvertes de chaume, avec quelques maisons plus grandes aux toits d’ardoise, et une seule maison moderne de taille considérable – s’étendaient une centaine de parcelles cultivées : pommes de terre, avoine, foin et herbe…. Chaque chaumière semblait avoir son petit lopin de terre, entouré d’un monticule de terre. Ce lopin comprenait deux ou trois parcelles distinctes : chou frisé, pommes de terre, avoine, foin. Les maisons étaient alignées ou très proches les unes des autres. Les terres cultivées, elles aussi regroupées, offraient un aspect étrange avec leurs nombreuses touches de vert au milieu des collines brun foncé, sans arbres ni arbustes. Pourtant, l’herbe et les pommes de terre paraissaient plus vertes qu’ailleurs, du fait de la nudité des collines voisines. »
« Leadhills… ce village et les mines appartiennent à Lord Hopetoun ; il compte plus de maisons en pierre que Wanlockhead, un grand et vieux manoir, et un nombre considérable de vieux arbres… Ici, comme à Wanlockhead, se trouvaient des meules de foin, des planches de pommes de terre et des potagers de toutes sortes… Le village s’étend de part et d’autre d’un vallon… il y a un grand manoir. Il y a aussi un bâtiment en pierre qui ressemble à une école **, et les maisons sont isolées, groupées ou alignées, selon le hasard. »

*) Dorothy Wordsworth, née le 25 décembre 1771 à Cockermouth, Cumberland, Angleterre et décédée le 25 janvier 1855 à Rydal Mount, Westmorland, est une poétesse romancière anglaise. Ses journaux mettent également en lumière son frère, le poète romantique William Wordsworth, dont l’œuvre a été profondément influencée par ses écrits. Aucun de ses écrits en prose n’a été publié de son vivant. Quelques-uns de ses poèmes ont été publiés anonymement, y compris dans des éditions des œuvres de son frère.
**) En fait la bibliothèque.

Fig. L-2 – 1751 – Les mines de plomb de Lord Hopetoun par Paul Sandly (1731-1809).
On reconnaît en arrière-plan le treuil à bras pour remonter le minerai et, au premier plan, probablement les bocards, des marteaux pilons actionnés par une roue à aubes pour pulvériser le minerai et le séparer des impuretés.
Crédit : Yale Center for British Art, Paul Mellon Fund
Fig. L-3 – Principe de Treuil à chevaux (horse gin) utilisé pour remonter le minerai ou descendre et remonter les mineurs. Deux paniers remontent ou descendent lorsque l’on change le sens de rotation.
Crédit : Annals of coal mining and the coal trade by Galloway – Robert Lindsay (1842-1908) – Publication 1898.

Les mines

Tous les deux se situent sur un gisement de minerai de plomb qui était le plus productif d’Écosse.
La première mention d’une exploitation minière dans cette région est celle d’une mine de plomb à Glengonnar exploitée par les moines de Newbattle en 1239 mais sans doute elle devait exister bien avant cette époque.
Leurs mines ont été exploitées sans interruption du XVIIe siècle jusqu’aux années 1930.
De 1700 à 1786, la production annuelle de Leadhills variait de 750 à 1000 tons (750 à 1000 tonnes) de minerai, et une quantité similaire était très probablement produite à Wanlockhead.

La Scots Mining Company – Une avancée sociale

La Scots Mining Company fut créée peu après 1715 dans le but d’exploiter les ressources en métal de l’Écosse. Son fondateur était Sir John Erskine of Alva. Le capital provenait de plusieurs marchands londoniens. Des baux furent accordés dans diverses régions d’Écosse, mais à la fin, ils furent tous abandonnés à l’exception de celui des mines du comte de Hopetoun à Leadhills, qui à cette époque étaient mal gérées.
La Scots Mining Company engagea James Stirling * comme directeur en 1734 en remplacement de Sir John Erskine. Stirling possédait des facultés scientifiques et théoriques remarquables, associées à un grand sens pratique et administratif, par conséquent la compagnie prospéra rapidement sous sa direction.

*) James Stirling est né en 1692 à Garden, Stirling, Écosse et mort le 5 décembre 1770 à Édimbourg. C’est un mathématicien écossais qui a apporté d’importantes avancées à la théorie des séries infinies et au calcul infinitésimal.

Les premières années qui ont suivi sa nomination, il n’est resté à Leadhills que par périodes de quelques semaines, mais en 1736, il s’y installa définitivement, ne quittant le village que pour affaires ou pour rendre visite à ses amis.
À son arrivée, tout était dans un état déplorable et une lourde dette avait été contractée. Les mineurs et les ouvriers étaient insouciants et débauchés et, malgré un salaire élevé, ils ne pouvaient à peine en vivre.

Il mit en place un ensemble de mesures très en avance sur leur temps :

En organisant la production

Il répartit les ouvriers des mines en quatre classes :
1) Les mineurs (pickmen) étaient employés exclusivement à l’extraction du minerai ou au creusement des puits et galeries. Structurés en compagnie de 4 ou de 8, travaillant deux à deux dans un même endroit, ils se relevaient toutes les 6 heures. Chaque mineur expérimenté était autorisé à prendre un apprenti à ses propres frais et bénéfices.
2) Les manœuvres (labourers) étaient employés à transporter le minerai extrait par les mineurs. Ils le remontaient à l’aide d’un treuil à chevaux ou d’un treuil manuel qu’ils déposaient en tas à l’entrée du puits. La production de chaque compagnie de mineurs était stockée séparément.
Il n’y avait pas d’échelle pour descendre dans le puits. Ils s’attachaient à la corde du treuil qui sert à remonter le minerai. Les accidents étaient fréquents.
3) Les laveurs (washers), avec des garçons sous leurs ordres, étaient utilisés pour pulvériser le minerai et le séparer des impuretés.
Ils opéraient sur des tables formées par de larges pierres juxtaposées les unes aux autres sur le versant de la montagne. Ils cassaient le minerai avec des petites masses et le séparaient suivant les différentes qualités de galène. Chacune d’elles était passée au crible puis lavée dans un courant d’eau. On utilisait aussi les bocards, chacun composé de trois pilons actionnés par une roue à aubes (voir figure Fig. L-2).
4) Les fondeurs (smelters), principalement anglais à cette époque, opéraient sur des fourneaux utilisant la chaleur fournie par la combustion de tourbe et de charbon de terre activée par une tuyère alimentée par un soufflet. La fonte durait 5 heures et lorsqu’elle était finie, on nettoyait le fourneau et on le laissait refroidir pendant 6 ou 7 heures. On réalisait ainsi 2 fontes par 24 heures.
On accordait aux fondeurs des gratifications à ceux qui retiraient du minerai une quantité supérieure à celle escomptée en exploitation normale et des amendes ou même l’exclusion pour ceux qui en tiraient une quantité très inférieure.

En général, les ouvrages de cette mine étaient donnés à prix-fait pour excaver, extraire, casser, laver et fondre le minerai. Cela signifie que la somme pour chaque tonne * de plomb fondu et coulée en saumon était convenue d’avance et ne dépendait pas du temps passé à l’exécution des tâches. Les ouvriers étaient structurés en compagnie ou entrepreneurs de 4 et de 8, travaillaient deux à deux dans le même endroit et se relevaient de 6 heures en 6 heures. Chacun d’eux gagnait au moins 14 pence (27 à 28 sols argent de France).

*) La tonne était de 21 quintaux, soit 1028 kg. Un quintal sous l’Ancien Régime correspondait à 100 livres, soit environ 48,95 kg

À ces ouvriers, s’ajoutaient des charpentiers et des forgerons.

En leur fournissant un logis et un jardin

Les terrains de Crawford Muir ayant peu de valeur, le comte de Hopetoun avait accordé à la compagnie le droit de les utiliser pour bâtir des maisons pour leurs employés. Stirling leur céda ce droit. Ils s’installèrent où bon leur semblait, prirent ce qu’il leur fallait : un lopin de terre correspondant à la superficie qu’un homme pouvait acquérir et cultiver avec l’aide de sa famille. Ils construisirent, clôturèrent, plantèrent à leur guise et à leurs propres frais, mais sans payer de loyer. Ils n’avaient aucun titre de propriété mais une reconnaissance tacite de leur possession, de son transfert et de sa vente. Cependant, elle ne pouvait être vendue qu’à un employé de la compagnie.
Outre les légumes des jardins, l’endroit étant très éloigné des régions cultivées du pays, les contremaîtres achetaient l’avoine et l’orge et les stockaient. Chaque semaine, une certaine quantité de ces denrées était distribuée aux employés pour leur famille ; elle constituait une partie de leur salaire.

En favorisant l’éducation

Une étude de l’enseignement à Wanlockhead au XVIIIe siècle a montré qu’une certaine éducation secondaire était dispensée. Il en fut probablement de même à Leadhills où l’école fut qualifiée de « très bonne » en 1792. Dorothy Wordsworth , lors d’une visite dans les deux villages en 1803, rapporta que les garçons allaient à l’école et apprenaient le latin, et certains d’entre eux le grec. 11
Nous avons vu que la journée de travail ne durait que six heures, de ce fait, les gens travaillant à la mine disposaient de temps libre. Stirling encouragea la lecture en mettant en place une bibliothèque publique en 1740, qui avec le temps devint riche et importante. Lord Hopetoun y a généreusement souscrit, et les messieurs qui l’accompagnaient avaient l’habitude de faire des dons plus ou moins importants.
Chaque homme qui en bénéficiait payait une petite redevance mensuelle. Une société de lecture fut fondée à Leadhills en 1741.
Lors de la visite de Ramsay d’Ochtertyre * à Leadhills en 1790, la bibliothèque comptait plusieurs centaines de volumes répartis dans les différentes sections de littérature.

*) John Ramsay d’Ochtertyre (1736-1814) est un écrivain écossais. Auteur de lettres, réputé de son vivant, la majeure partie de sa correspondance a depuis été perdue.

Robert Forsyth écrivait en 1805 : « Avant la création de la bibliothèque, les mineurs d’ici (Leadhills) n’étaient en aucun cas supérieurs aux mineurs ordinaires. Mais le goût pour la littérature engendra rapidement ses corollaires habituels : la décence, le travail, la sobriété, la fierté et le désir d’offrir une bonne éducation à leurs enfants. Une bibliothèque située dans les mines voisines de Wanlockhead (fondée en 1756) produisit des effets similaires. »

À son niveau, Stirling est ainsi un des précurseurs d’Andrew Carnegie * dans la création de bibliothèques publiques avec : Allan Ramsey, lui aussi originaire de Leadhills, qui avait dès 1725, établi une bibliothèque de prêt dans les Luckenbooths d’Édimbourg et le Dr Samuel Fancourt qui créa en 1740 à Salisbury la première bibliothèque de prêt d’Angleterre.

*) Andrew Carnegie est né le 25 novembre 1835 à Dunfermline, Fife, Écosse et décédé le 11 août 1919 à Lenox, Massachusetts, États-Unis.
Industriel américain d’origine écossaise, il mena l’expansion considérable de l’industrie sidérurgique américaine à la fin du XIXe siècle. Il fut également l’un des plus importants philanthropes de son époque. Il mit en place et finança diverses fondations destinées à : promouvoir des universités ; aider les étudiants écossais ; construire des bibliothèques, des théâtres, des centres de protection de l’enfance ; contribuer à divers domaines de la recherche scientifique ; promouvoir la paix et la compréhension entre les nations ; etc.

En aidant les plus démunis

Stirling attribua des fonds pour aider les pauvres et les personnes âgées.

Son état de santé s’étant dégradé, James Stirling se rendit à Edimbourg pour des consultations médicales où il y décéda le 5 décembre 1770.
M. Stirling of Garden succéda à son oncle comme directeur de la Scottish Mining Company. Il épousa la fille unique de ce dernier. Il dirigea les affaires de cette compagnie pendant plus de trente ans avec une grande compétence et un remarquable succès.

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About Michel-Claude Mahé

Je suis un retraité éternel apprenant. Passionné d'histoire, de dessin, de philosophie, de mathématiques, d'informatique...
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