Confidences, une nuit, sur l’océan Indien.

Confidences, une nuit, sur l’océan Indien

Nous étions sur l’océan Indien, nous avions quitté la base américaine de Diego-Garcia aux Seychelles et nous faisions route vers le détroit de la Sonde. La nuit était tranquille, le navire vibrait périodiquement au rythme des variations de pression sur les pales des hélices dues au léger tangage. Je travaillai à mon bureau dans le PC sécurité à quelques rapports d’exercices. Bientôt, il me faudrait regagner le poste d’équipage et son odeur pestilentielle émanant de la trentaine de matelots qui dormaient à poings fermés. Je retardai le plus possible ce moment.

La porte s’ouvrit, un officier entra, il fut surpris de me voir dans le bureau, il hésita quelques secondes, mais se ravisa et s’assit à côté de moi, au bureau du maître principal. A part le Lieutenant machine très peu d’officiers entraient dans ce bureau. Je continuai à travailler, un peu mal à l’aise. Les rapports avec les seconds-maîtres, les maîtres voire même les maîtres principaux étaient cordiaux car ils sortaient du rang mais un officier était un personnage important.

« Vous travaillez tard me dit-il

– Un rapport à boucler, Monsieur*, répondis-je »

Il sortit une lettre de son enveloppe, la déplia. La main gauche maintenant le coin inférieur, de sa main droite, il la lissa avec précaution comme si il s’agissait d’un document précieux. La tête légèrement baissée, les coudes posés sur la table, les mains sous le menton, il lisait et relisait. Puis il mit les mains sur sa face et se mit à sangloter.

Je restais interdit. C’était la deuxième fois que je voyais un de mes supérieurs pleurer. La première fois c’était au départ de Toulon où toutes les familles étaient sur le quai, l’équipage les quittant pour de longs mois. La musique de la flotte jouait « Ce n’est qu’un au revoir mes frères ». Le maître principal le nez collé au hublot avait du mal à contenir ses larmes et s’essuyait les yeux furtivement.

« Mauvaises nouvelles Monsieur*, dis-je, voulez-vous que je vous laisse seul »

– Non restez. Ma femme me quitte, dit-il sans ambages, en me tendant la lettre, lisez !

– Je ne peux pas faire cela, Monsieur*

– Si, si, je vous en prie, dit-il, lisez »

Son chagrin avait balayé toutes les convenances et je parcourus rapidement et poliment la lettre. Je risquai un avis malgré mon manque d’expérience dans ce domaine :

« Voilà plusieurs mois que nous sommes partis, l’attente est difficile et nous arrivons bientôt à Papeete »

Je fis une pause, il s’essuyait les yeux du bout des doigts. Je repris :

« Si je puis me permettre, Monsieur*, rien n’est perdu, proposez-lui de différer sa décision et d’en rediscutez en lui demandant de venir à Tahiti.»

« C’est vrai, vous avez raison, me dit-il, rien n’est perdu»

« Il se leva, se raidit et attendit. Immédiatement, je compris le message. Je me levai et me mis au garde à vous. Il reprenait son rôle d’officier.

« Merci, di-il

« A vos ordres, Monsieur*»

Le lendemain matin nous avions une inspection sur la plage arrière. Le même officier nous passait en revue. Lorsqu’il arriva devant moi en me regardant droit dans les yeux il murmura :

« Je suis désolé

– De quoi parlez-vous, murmurai-je »

J’avais appris qu’à bord de ce fier vaisseau de guerre où la discipline était de rigueur, il arrivait parfois des moments où des êtres que les convenances de la vie séparaient, pouvaient, l’espace d’un instant, partager un chagrin.

Ce fut une leçon pour ma vie future, lorsqu’à l’occasion, je me trouvais dans une telle situation avec mes amis, mes supérieurs ou mes subordonnés, je réalisais combien ces larmes étaient des diamants, combien ces moments étaient précieux et qu’ils demandaient un secret absolu.

* Je ne peux en aucun cas révéler le grade de cet officier aussi ai-je décidé de l’appeler « Monsieur »

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Cet article a été publié dans CdtRiviere 1972-1973, Histoires de mer. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Confidences, une nuit, sur l’océan Indien.

  1. Bonjour,
    Bravo pour vos récits divers et variés.
    Pour donner suite à votre petite histoire de confidence,
    dans ma carrière, j’ai eu l’occasion de voir certains camarades perdre tous leurs moyens devant des « situations opérationnelles » qui les dépassait jusqu’à en être tétanisé, mais je n’ai jamais eu connaissance d’un tel désarrois pour une affaire privée qui ne regarde que l’intéressé.

    Dans un carré d’officiers, au cours des repas présidés, il est interdit de parler de la famille, de religion, de politique, cela évite les conflits et l’étalage de la vie privée. Le Président veille avec ses « attributs » tels que le mur, le balai ou le puits ou même le cercueil pour empêcher toute dérive et enterrer toute conversation pouvant dégénérer.

    Pour un marin, naviguant, une stabilité familiale est primordiale, car lorsque l’on est loin de son foyer, la moindre anicroche peut prendre des proportions amplifiées parfois dramatiques.
    Pour un officier, s’épancher, est un signe de faiblesse, et vous avez bien eu raison de retenir la leçon pour la suite de votre carrière.

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