Retour vers le passé (Audio)

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Fichier audio : Retour vers le passé.

Retour vers le passé

Ce soir là toute la famille était attablée pour le dîner. Le grand-père écoutait distraitement les propos du petit monde qui l’entourait : son fils aîné, sa bru et leurs trois filles âgées respectivement de douze, neuf et six ans. Bien que farouchement indépendant, il avait accepté de vivre avec eux : les problèmes s’étant accumulés après bien des déboires amoureux et financiers.  Il logeait dans une petite maison spécialement aménagée pour lui par son fils dans le fond du jardin. Il s’y sentait bien.

« Ma correspondante arrive la semaine prochaine, dit l’aînée, elle couchera dans ma chambre ?

— Bien sûr, répondit la maman,

— D’où vient-elle cette petite-là ? demanda le grand-père.

— D’Allemagne, elle habite Paderborn en Westphalie.

À ces mots le grand-père se raidit en regardant droit devant lui. Chacun vit alors ses lèvres se pincer, son menton frémir, signe qu’une profonde émotion l’envahissait.

— Que t’arrive-t-il ? demanda le fils.

— Rien, non ce n’est rien, il se reprit, elle va rester longtemps, dit-il d’une voix blanche ?

— Une semaine, c’est un échange scolaire. Elle déjeunera à l’école le midi et dînera le soir avec nous.

— Je me sens pas très bien, il se leva brusquement, je vais me coucher.

Il quitta la salle à manger sans un mot. Le fils regarda sa femme :

— Je m’en doutais… Je vais lui parler.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda la cadette.

— Rien du tout, rien du tout, finis ton dessert.»

Le grand-père traversa le jardin, entra dans la maisonnette, et se mit dos à la porte d’entrée comme pour empêcher le passé d’entrer. La sueur perlait sur son front :

« Une boche à la maison », pensa-t-il.

Le fils frappa, essaya d’ouvrir, le grand père pesait de tout son poids.

«  Papa ! laisse moi entrer ! mais laisse moi entrer !

Il alla s’asseoir sur le lit, posa son front sur ses mains jointes. Le fils entra, s’assit à côté de lui.

— Je me doutais que cela te choquerait ; c’est une coïncidence ; je souhaitais t’en parler, mais elle m’a devancé ;  je lui avais pourtant demandé d’attendre avant d’annoncer la nouvelle. Pour elle c’est une grande joie de recevoir sa correspondante.

— Une boche à la maison, dit le grand-père en levant ses yeux bleus vers son fils, et de Paderborn en plus, tu te rends compte.

— Non, une jeune allemande qui vient passer quelques jours avec nous ; c’est un peu différent.

— C’est quand même une boche !

— Non ! une enfant de douze ans qui n’est en rien responsable de ce qui s’est passé.

— Je ne veux pas la rencontrer, je prendrai mes repas ici pendant tout le temps qu’elle sera là.

— Fais comme tu veux… je ne veux pas et ne peux pas te faire la morale. Nous en parlerons, si tu veux, demain. »

Le fils quitta la pièce.

Le grand-père s’allongea sur le lit, alors des images douloureuses vinrent en mémoire : les cris de l’officier SS dans cette pièce sombre, lui à genoux, à demi penché,  les mains liées derrière le dos, les douleurs intenses provoquées par les coups de cravache sur son dos pour une évasion manquée… la longue marche avec ses compagnons d’infortune vers le stalag 326-VI K près de Paderborn en Westphalie. Il les voyait s’affaler les uns après les autres de faim, d’épuisement…Leur arrivée au camp, les baraques…les prisonniers russes traités encore plus durement qu’eux…les chiens…l’exploitation agricole où il travaillait.

Ces cinq années de prisonnier lui revenaient en pleine figure, sans prévenir.

De cette période, il n’en parlait jamais ou relatait uniquement, de temps à autre,  les choses plaisantes comme pour conjurer les mauvais moments considérablement plus nombreux. La nuit fut très difficile…

Les jours qui suivirent, il feignit l’indifférence. Il parlait peu, s’occupant du jardin et des poules, consciencieusement, comme d’habitude.

Puis un midi, toute la famille s’était précipitée dans l’allée pour accueillir Elke, la jeune allemande : plutôt grande pour son âge, des cheveux blond vénitien, des yeux étonnamment bleus, un très joli sourire. Elle était très intimidée par toute l’attention qu’on lui portait ; c’était la première fois qu’elle participait à un échange scolaire.

Le grand-père, qui regardait la scène du fond du jardin, rentra précipitamment dans la maisonnette, s’assit à sa table et maugréa :

« Une boche à la maison, on aura tout vu. »

Quelques minutes plus tard, on frappa et la porte s’entrebâilla avec difficulté, la petite bouille de la plus jeune des filles apparut dans l’entrebâillement :

« Grand-père, Elke est arrivée, viens ! »

Il ouvrit la bouche pour signifier son refus mais comment  pouvait-il résister au charme de sa petite fille. Elle était déjà entrée et lui avait prit la main ; il eut un temps d’hésitation pour se lever.

Ensemble, ils traversèrent le jardin et se rendirent dans la salle de séjour où toute la famille était réunie autour de la nouvelle arrivée. En l’apercevant, celle-ci traversa la pièce et lui donna l’accolade dans un geste plein de tendresse. Alors on vit le grand-père fondre en larmes sur l’épaule d’Elke. Surprise, elle interrogea l’assemblée :

« J’ai fait du mal au grand-père?

— Oh non ! répondit le fils, c’est l’émotion

— L’émotion ? interrogea Elke. »

Le repas fut des plus agréable. Il se surprit même à fredonner, en allemand, les premières paroles de Lily Marlène à la plus grande joie des enfants. D’autres pensées plus secrètes lui vinrent : la maison de la blonde Frida non loin des champs où il travaillait à Paderborn. Son mari était mort au front ; seule, elle vivotait de quelques maigres cultures vivrières. Il allait la rejoindre en catimini. Un soir il était sorti à demi nu par la fenêtre, emmenant ses vêtements sous son bras, après que des coups répétés eussent retenti sur la porte d’entrée…un camarade en manque certainement.

 

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