Commandant Rivière – Dakar

Dakar, le 30 novembre 1972

CarteMondeAnnotéeDakar

Nous sommes depuis ce matin au Sénégal. Nous sommes arrivés à 11 h. L’après-midi a été consacrée à finir le boulot commencé à bord ensuite vers 18 h nous sommes sortis permissionnaires.

La première chose qui te choque à Dakar ce sont les mômes qui t’attendent à la sortie de l’arsenal. La porte est encombrée de vendeurs à toute heure du jour et de la nuit. À peine l’as-tu franchi qu’ils te sautent dessus : les cireurs de chaussures te prennent les pieds presque de force, les vendeurs de statuettes te proposent avec insistance leurs marchandises : “Combien tu achètes ?”.

La manière est fort simple pour les cireurs de chaussures : un coup de brosse tout autour et ils te demandent 20 F français. Un peu cher non ! Si tu dis que tu n’as pas d’argent, ils poussent jusqu’à demander à voir le fond de ton porte-monnaie ! Et dans toute la ville c’est comme cela : intenable ! c’est le mot.

Nous nous sommes réfugiés dans un café. À la porte de celui-ci : des femmes portant un panier, avec quelques nourritures, sur la tête, des enfants avec leur boite à cirer les chaussures, des hommes avec une ou deux statuettes dans les mains attendent  pour reprendre la poursuite dès notre sortie.

La ville par elle même, d’après ce que j’ai vu, est assez sale : des mendiants sur les trottoirs, avec une jambe, un bras en moins, malades ou guéris de la lèpre tendent leur main.

Une odeur de bananes pourries règne dans les bas quartiers de la ville.

Hier soir nous nous sommes retrouvés dans un repaire de brigands, c’est le mot, une rue sombre et des hommes, assis ou debout, nous regardaient passer, nous observaient. Un camarade qui s’était attardé s’est vu entouré et l’un des agresseurs lui a montré sa montre et lui a dit d’un ton menaçant : “Ça ou je te plante le couteau !”. Nous avons entendu ses appels et étions suffisamment nombreux pour les faire fuir.

Pour cette raison nous marchons maintenant en deux groupes de cinq ou six distants de 10 à 15 m environ pour enrayer les mauvaises actions et… pas de traînards.

Les femmes ici d’après le médecin ont des maladies et c’est certain : il va y avoir  la queue à l’infirmerie du bord dans deux ou trois jours !*

Voilà un petit tableau de ma soirée, je suis très déçu ; je ne m’attendais pas à trouver de si terribles choses ; c’est une autre image de l’Afrique qui s’est offerte à mes yeux**.

Demain nous allons à l’île de Gorée en face de Dakar faire de la plongée sous-marine.

* 85 matelots ont été contaminés.

** Voir l’article : « Les Pères Blancs recrutent à l’école »

Dakar, le 02 novembre 1972

Le deuxième jour de notre escale à Dakar est terminé. Nous avons pris maintenant l’habitude des cireurs, vendeurs, quémandeurs mais ce soir on nous a proposé du haschich. Quelle population pourrie, tous les vices ont pris racine décidément.

Qu’ai-je fait aujourd’hui ? ce matin nous avons travaillé jusqu’à 11 H puis ensuite permissionnaires. L’après-midi nous sommes partis sur un chaland de débarquement de la marine pour l’île de Gorée, en face Dakar. Quel coin tranquille, pas de quémandeurs, ni de cireurs mais des vendeurs silencieux qui se tiennent au coin des rues. Ils vendent des graines d’arachides, des mangues, du cola…silencieusement…c’est déjà très bien. Les maisons sur l’île sont faites d’une pierre jaune, très agréable à l’œil, les rues sont assez bizarres, imagine : une allée faite de sable et en son milieu une bande de 1 m 50 de route en pierres de taille ce qui fait que tout le monde marche au milieu de la route.

Des femmes assises par terre  ou sur l’unique marche de leur porte coiffent des petites filles d’une façon très particulière, je vais essayer de prendre des photos.

De beaux enfants te regardent passer en souriant. Au détour d’un chemin une femme enveloppée dans un pagne promène son bébé dans le dos. Les costumes traditionnels ont été gardés par la population locale même à Dakar. C’est très joli, parfois ils sont agrémentés de riches broderies.

La plage n’est pas loin de l’embarcadère et nous pouvons voir des enfants se baigner. L’aisance qu’ils ont dans l’eau ! cela  provient du fait, certainement, qu’ils y sont dès leur plus jeune âge.

Sur l’île les copains qui possèdent du matériel de plongée ont fait de la pêche sous-marine. Ils ont pêché un beau poisson de toutes les couleurs. Je me suis contenté de regarder la faune sur les rochers : des crabes de toutes les couleurs, magnifiques, des coquillages, une étoile de mer bleue à points rouges, très belle, des oursins dans le creux des rochers.

Un retour sans histoire nous a ramené à l’arsenal. Ce soir je suis sorti en ville me promener, la même chose qu’hier.

Demain je vais en excursion à N’Gazobil manger un cochon de lait, nous irons dans les villages aux cases faites de boue et de paille. Je te raconterai cela demain…

Dakar, le 03 novembre 1972

Troisième jour de notre escale à Dakar, le 5 nous partons à Matadi au Zaïre (Ancien Congo belge). Aujourd’hui nous avons eu une rude journée, pour le plaisir des yeux d’ailleurs. Cent vingt kilomètres environ sur les pistes en longeant le bord de la mer, le car tantôt roulait sur l’asphalte tantôt sur des pistes de terre rouge. Mais autour de nous quel émerveillement : l’Afrique, celle dont je rêvais.

Après avoir traversé la zone industrielle de Dakar avec quelques bidonvilles nous sommes arrivés dans ce que nous pourrions appeler la “campagne” les gens d’ici appellent ça la savane : herbes sèches, arbustes, quelques baobabs plantés dans un sol aride avec des villages dispersés de quelques kilomètres où des femmes en costume traditionnel de couleurs vives vendent ou tout au moins essaient de vendre aux éventuels automobilistes des mandarines, des mangues etc.  Les fruits sont de couleur verte mais ils sont mûrs ; Ils sont délicieux et passent très bien la soif ; ils prennent la couleur que nous connaissons lors du transport vers l’Europe.

Des gosses jouent ou quémandent quelques pièces de monnaie.

Pendant 120 kilomètres nous avons vu ce paysage défilé avec bien sûr quelques arrêts pour étancher notre soif. Là des vendeurs exposent des carapaces de tortues, des peaux de crocodiles, des coquillages magnifiques. Ayant trop peu d’argent pour de telles fantaisies, il m’est difficile d’acheter même en marchandant. Lundi je vais négocier un masque pour mes parents. Ce que je gagne à bord me sert surtout à acheter des pellicules.

Nous sommes arrivés à N’Gazobil*, une mission que dirigent quelques frères en soutane kaki et en grand chapeau. Nous avons été accueillis très cordialement. Après un tour à la cuisine où cuisait notre porcelet et un civet de quelques bêtes de ce pays nous avons goûté une boisson délicieuse faite de fruits tropicaux. Le frère appelait cela du cidre mais le goût est très différent, c’était très bon. Après cette réunion courtoise nous avons dégusté sous un grand baobab au bord de la mer un repas de roi.

Le site était magnifique : une mer bleu azur, une plage au bord de laquelle un village perdu dans les cocotiers semblait défier le temps. C’est aussi ce que j’imaginais dans mon enfance, le rêve ne m’a pas quitté d’ailleurs.

Ah ! se baigner sur une plage de plusieurs kilomètres de long qui pourrait faire concurrence avec notre “La Baule nationale”, mais là : pas âme qui vive ; voilà bien l’Afrique !

Le repas fut copieux et long et bientôt nous reprîmes la route ; la chaleur accablante nous rendait mous et fatigués. Encore quelques kilomètres et le village de pêcheur fit son apparition.

A peine posé le pied par terre, des piroguiers nous assaillaient en nous tiraillant de toute part :

« Viens dans ma pirogue ! je suis le plus fort. »

Les pirogues furent promptement choisies pour éviter l’émeute et le fleuve nous accueilli. Des palétuviers bordaient une rive, l’île sur laquelle se tient le village contrastait singulièrement avec la rive opposée. Un tour au cimetière fait de coquillages blancs et aux greniers à mil. Ils ressemblent à des cases mais sur pilotis. Chaque famille à un ou plusieurs greniers selon sa richesse, c’est très pittoresque.

Nous avons fait un tour dans le village. Nous avions chacun notre boy qui nous guidait dans ce dédale de ruelles. La vie de la population des campagnes m’apparaissait plus nettement.

Dans la rue principale des camelots sont installés. Celui qui a le plus de succès a une roulette faite d’une aiguille en fer tournant sur un pivot. Le “croupier” lance la roulette, les parieurs disposent leur argent, beaucoup de monde se pressait à ce jeu et il a dû faire certainement de bonnes affaires.

Beaucoup d’enfants dans les rues. Ils étaient très beaux, dommage qu’on leur apprenne dès leur plus jeune âge à tendre la main. Des petites filles chantaient une mélopée que les anciens dédiaient à un champion de lutte**. La phrase qu’elles prononçaient était à peu près celle-ci :

« Egor et tatinaya. Eh tatinaya, tatinaya, tatinaya. »

C’était formidable de voir ces pitchounettes frapper dans leurs mains avec un tel rythme.

Le retour a été sans histoire. Nous étions très heureux, fatigués tu t’en doutes !

* Ngazobil abrite une mission catholique depuis le XIXe siècle, l’une des plus anciennes du Sénégal, implantée par le père François Libermann, fondateur des spiritains ou congrégation du Saint-Esprit. Le futur président Léopold Sédar Senghor y sera interne de 1914 à 1922.

**La lutte est un sport très populaire au Sénégal.

Dakar, le 03 Décembre 1972

Aujourd’hui je suis complètement crevé, le soleil, le peu de sommeil, le voyage d’hier sur les pistes ont eu raison de moi. Je ne suis pas allé à l’excursion pour N’Gor car nous avons fait le plein de gas-oil. La matinée a passé à surveiller les soutes en remplissage.

A trois heures, je suis sorti en ville avec deux amis, Daniel et Alain, tous deux secrétaires. Nous avons erré dans la ville, peu de monde aujourd’hui, les vendeurs se faisaient rares, sauf au marché où l’odeur est intenable, je vais te faire un rapide croquis :

La viande et les légumes sont étalés dans des échoppes très sales, les mouches sont collés sur les produits en grappes noires, des résidus de toute sorte traînent par terre : la saleté est maîtresse de ces lieux. Une odeur envahissante de fruits, d’épices et de poissons séchés nous forcent presque à bloquer notre respiration. Des femmes et des hommes aux pagnes riches en coloris vont et viennent, achètent ou vendent. On dit que c’est typiquement africain.

Demain à 10 h nous reprenons la mer ; Il est temps car je suis crevé. Je n’ai pas tellement l’inspiration pour retranscrire ma journée* qui fut faite de promenades à travers la ville.

* Dommage

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