Une veillée particulière

La Trébale – Début Année 70

Mon père n’était pas du genre peureux et était même plutôt soupe au lait.  Il est vrai que les épreuves endurcissent un homme. Il avait fait deux ans de guerre et cinq ans emprisonné en Allemagne à Senne au stalag* 326 VI K près de Paderborn en Westphalie. Il ne parlait jamais de cette dernière période, s’il y faisait allusion c’était pour raconter un fait plaisant mais jamais sa vie passée dans cet univers n’était évoquée.

Pour ma part, une seule fois il s’était laissé aller à des confidences. Nous habitions le quartier de la Trébale à Saint-Nazaire, j’avais peut-être 18 ans. Nous étions tous les deux dans la salle de séjour, ma mère fatiguée par la maladie dormait. Nous regardions ensemble, à la télévision, Kapo un film de Gillo Pontecorvo. C’est l’histoire d’une jeune juive, Édith, déportée dans un camp de la mort qui échappe à la crémation en se faisant passer pour une prisonnière de droit commun, se prostitue, sympathise avec un Allemand puis devient Kapo*. Un film magnifique mais très controversé.

Durant la soirée l’émotion l’avait submergé plusieurs fois, trahie par un pincement des lèvres et son menton qui tremblait légèrement. Après le film il avait alors raconté pudiquement, sans haine, sa terrible expérience.

Il s’était fait prendre par les Allemands en 1940 pendant la débâcle de l’armée française en posture peu glorieuse : il pissait contre un arbre. Puis une longue marche vers le camp où ses compagnons d’infortune mouraient sur la route de fatigue, de faim, de dysenterie car ils mangeaient herbes et racines. Quant à lui, il s’emplissait l’estomac d’eau et essayait tant bien que mal de vivre avec ce qu’on lui donnait. Interné dans un camp et affecté au travail dans une exploitation agricole il avait tenté de s’échapper mais fut repris. Il se retrouva nu dans une cellule aux mains de tortionnaires. Il portait les stigmates sur son dos des coups de fouet reçus pour cette évasion manquée.

Les soins étaient rudimentaires, un furoncle à la base du cou avait été ouvert en faisant une croix gammée. Très malade, il avait été soigné par ses compagnons d’infortune avec une potion faite d’un jaune d’œuf et de vin battus ensemble. Plus tard, dès lors que mes frères et moi  étions fatigués, nous avions droit à ce breuvage en y ajoutant du sucre.

Les patrons de l’exploitation l’appelaient Max. Ils étaient des fervents admirateurs d’Hitler. Trois de leurs fils sont morts pour le Reich. Lorsque le premier fut tué la famille leva le verre de schnaps en son honneur et le vieux maître de maison dit à mon père qu’il était fier que son fils soit mort pour le Führer. Lorsque le second mourut on leva le verre mais sans enthousiasme. À la mort du troisième une chape de plomb s’abattit sur la maisonnée. Le vieux maître dit alors à mon père combien cette guerre lui paraissait abjecte.

Le camp fut libéré par les Américains le 2 avril 1945.

Retourner à la vraie vie fut difficile tant les cauchemars, certaines nuits, le hantaient. Quelquefois il se levait du lit d’un bon, se couchait sur le sol en criant.

Voilà ce dont je me souviens c’est peu, très peu. Combien je regrette de ne pas avoir pris de notes mais à cet âge j’avais d’autres préoccupations.

J’ai le souvenir d’un homme dur dans son éducation mais jovial et de bonne compagnie. Il adorait faire des blagues.

*Stalag : camp de sous-officiers et de soldats prisonniers, en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale.

*Kapo : dans les camps de concentration nazis, détenu chargé de commander les autres détenus.

 

Une veillée particulière

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