Les obsèques de mon grand-oncle

Nous recevions peu. A chaque élection nous mangions une tête de veau sauce vinaigrette  avec un couple de retraités sans enfants. Il me semble que c’était une vieille pratique républicaine symbolisant la chute de la monarchie.

Le grand moment c’était la visite rituelle, à la nouvelle année, vers onze heure, chez ma grand-tante Marie et mon grand-oncle Donatien. Mon père mettait un point d’honneur que nous fussions les premiers. Nous étions là dans un autre milieu. Mon oncle était contremaître à la chaudronnerie, ce qui est à l’époque était une place très élevée dans l’entreprise, son frère Joseph était sous-directeur aux Forges de l’Ouest.

Lorsque que ma tante se penchait vers moi et me parlait doucement en me souhaitant une bonne année et me demandant comment se passait l’école, mentalement je récitais, en bon polisson, ce que nous disions à la récréation : « Bonne année, bonne santé, la foire au c.. pendant toute l’année »  mais un « Bonne année ma tante. » sortait d’une voix claironnante. Nous avions droit à un paquet de crottes de chocolat.

Là, nous rencontrions toute la famille entre autres : Denise et André mes cousins, André m’impressionnait beaucoup toujours en costume cravate gris, directeur d’entreprise, Paulette et Jean, il était ténor et chantait à l’église dans une chorale. Odette et Lucien, le frère d’André et leurs enfants, les jumeaux, Alain et Gilbert. La salle à manger était pleine, chacun prenant des nouvelles des autres. Mes parents écoutaient, acquiesçaient mais restaient souvent silencieux.

 

Mon oncle se prénommait François mais ma tante n’aimait pas son prénom. Elle préférait l’appeler Donatien qu’elle trouvait beaucoup plus chic. Elle était très précieuse et toujours très bien mise. Pour chaque repas important, elle préparait sa table la veille et tout y était, fourchettes à huitre, couteaux à poisson etc.

Lorsque nous étions invités, nous faisions de notre mieux, mon frère et moi, et dans une certaine mesure nous copions une certaine éducation.

Mon oncle était coureur cycliste et il a pratiqué ce sport, au Vélo Club Nazairien, jusqu’à un âge avancé en entrainant les plus jeunes. Il prenait plaisir à faire bouger ses biceps à mon grand étonnement. Je l’aimais beaucoup, il était d’une extrême simplicité. A chaque repas de famille, il déclamait des monologues et lorsque parfois c’était un peu osé, pour l’époque, ma grand-tante minaudait « Donatien il y a des enfants ! »  « Je sais Marie, mais il n’y a rien de bien méchant »

Nous avions ordre de ne pas sortir de table. Nous restions assis patiemment, nous écoutions les grandes personnes. Bien entendu il ne nous serait jamais venu à l’idée d’intervenir sauf si nous étions invités. Si parfois une certaine excitation se faisait jour, un seul regard de mon père nous faisait cesser immédiatement. Cela faisait la  fierté de nos parents, nous étions bien élevés et pas du tout traumatisés. Ceci faisait partie d’un code de conduite. Nous savions que le soir même toute liberté nous serait donnée pour courir, avec nos lance-pierre, dans les prés.

 

Les obsèques de mon grand-oncle

Nous allons faire un bond, en février 1993, lorsque mon oncle décéda à 98 ans une semaine après ma tante Marie.

Je me présentais alors à l’église de Saint-Nazaire et ma grande surprise plusieurs porte-drapeaux attendaient sur le parvis. Un de mes amis ancien combattant avec qui je partageais quelques convictions politiques vint à ma rencontre. Il me demanda quel lien j’avais avec le défunt. Je lui répondis que c’était mon grand-oncle alors il me mit ma main sur l’épaule et me dit respectueusement : «  Ainsi, vous êtes son petit-neveu… » 

Le corbillard arriva. Dès que le cercueil fut sorti, on le recouvrit d’un drapeau tricolore. Les porte-drapeaux se placèrent de chaque côté et inclinèrent leur hampe à son passage.

Puis vint le moment où la mémoire du défunt fut évoquée. Je découvris alors que cet homme, engagé à 19 ans, avait connu la grande guerre et son flot de malheurs et qu’il était chevalier de la légion d’honneur, croix de guerre 1914 -1918, médaillé militaire etc. mais jamais il n’en parlait. J’appris plus tard que le onze novembre de chaque année, il allait saluer la mémoire de ses camarades mais n’arborait jamais ses médailles.

Et quand dans les cérémonies officielles je vois toutes ces gens, béret vissé sur la tête et torse bombé placardés de médailles, je pense à mon grand-oncle et il me semble alors que sa simplicité le rendait encore plus digne d’intérêt.

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