L’exploration d’une casemate

Le jeu le plus prisé par les garçons était « La petite guerre ». Elle était pratiquée avec des armes fabriquées par nos soins: épées de bois, arcs et flèches etc.

Nous avions des armes plus dangereuses : des lance-pierres. Celui de mon frère et le mien, fabriqués par mon père, avaient un manche en acier, les élastiques en gomme Goéland carrée et poche en cuir. Nous lancions des débouchures, c’est la petite rondelle d’acier détachée avec une presse et un emporte-pièce pour réaliser les trous d’assemblages rivetés au chantier naval . A proximité de ce dernier, nous en trouvions en nombre dans le ballast des voies de chemin de fer. Joseph M. un garçon d’une rue adjacente était d’une grande habileté. Il était capable d’atteindre un oiseau à la cime d’un grand arbre à tous les coups. 

Les « flèches polynésiennes », c’est ainsi que nous appelions  les javelots sur lesquels on adaptait une ficelle pour décupler la force du lancer. Nous les lancions facilement à plus de trente mètres. 

Je n’ai pas souvenir d’accident grave sinon les deux arcades sourcilières de mon copain Jean-Claude que j’ai abîmées en combat singulier à l’épée. 

Nous jouions avec ce que nous trouvions selon l’inspiration ou l’opportunité du moment. J’aimais particulièrement la course de bouchons dans les caniveaux après l’averse.

Le terrain vague notre aire de jeu nous offrait des possibilités selon les saisons. Il formait une petite dépression qui collectait des eaux de ruissellement et créait un plan d’eau. Nous naviguions sur un toit de voiture retourné. Nous pratiquions, au printemps, la pêche aux têtards et l’hiver, s’il était suffisamment rigoureux pour que l’eau gèle, nous faisions de bonnes glissades. 

Ce que nous appelions « la côte », cet ancien camp allemand avec ses casemates, était notre véritable terrain d’aventure. Son accès était protégé par un épais grillage tenu par des poteaux en béton dont la partie supérieure, formant un angle, était munie de fils barbelés. De loin en loin, des pancartes « Terrain militaire accès interdit » ne pouvaient que renforcer notre désir de transgresser cet interdit et nourrir notre soif de découverte.

Toutes les ouvertures opérées dans la clôture par quelques braconniers, pour poser des collets que nous avions un malin plaisir à défaire, nous étaient connues.


Dans cette espace défendu nous cheminions prudemment sur les sentiers en faisant attention au gardien qui de temps en temps se manifestait par des éclats de voix pour nous chasser de ce paradis.

Nous construisions des cabanes semi-enterrées dont le toit fait de branchages et d’herbes sèches était incompatible avec notre éclairage : des bougies.

Avec « notre bateau » nous avons exploré une casemate à la lueur des torches électriques. 

L’exploration d’une casemate

Marcel D. eut une idée de génie en passant devant le campement des romanichels non loin de notre cité. Un toit de Traction Citroën* avait été découpé et gisait là dans l’herbe. Voilà notre bateau pour naviguer sur le plan d’eau! Suffisamment large pour accueillir plusieurs passagers et ses bords relevés offraient un franc-bord suffisant . Bientôt il fut amené par les plus grands près de la rive suivi par la troupe des petits.

* Ce toit avait été troqué contre du plomb auprès de M. Stal, ferrailleur à Penhoët.

Les premiers essais furent concluants. Marcel D. muni d’une perche emmena par groupe de deux, les plus grands d’abord ensuite les plus petits. Dans un premier temps il se cantonna au bord. Comme tout se passait bien il s’enhardit vers le centre du plan d’eau.

L’été vint, le plan d’eau s’assécha. C’était le temps où nous allions le plus souvent traîner dans l’ancien camp allemand.

Nombreuses sont les fois où grouper devant la grande et épaisse porte métallique des casemates nous nous demandions comment aller les explorer. Elles étaient envahies par un mètre vingt d’une eau stagnante et des algues putrides tapissaient le fond.

Le problème était réglé nous avions maintenant un bateau.

Une expédition fut organisée, les lampes de poche collectées, le bateau amené près de la casemate la plus à l’est.

Nous étions quatre pour cette grande première. Debout à l’arrière: Marcel D. le pilote, assis de tribord à bâbord: Jean-Pierre D., Marcel mon frère  et moi.

C’était extraordinaire, nous glissions sur cette eau glauque et la lumière des torches créait, grâce aux canalisations qui couraient un peu partout sur les murs de béton, des ombres fantomatiques.

Nous poursuivîmes plus avant notre exploration,nous passâmes une première porte mais bientôt une seconde nous barrait le passage, elle n’offrait pas suffisamment de place au bateau pour passer. Nous fîmes demi-tour.

L’excitation mêlée de crainte bientôt s’enfuit car nous avions conquis cet univers. Marcel D. fit rouler doucement le bateau et s’amusa des cris de ses passagers. A chaque mouvement un peu d’eau embarqua et bientôt notre bateau sombra.

Je me retrouvai, en étant sur la pointe des pieds, avec le niveau d’eau juste au niveau de la bouche. En voulant crier j’en avalai une gorgée. Marcel promptement, l’eau lui arrivait à mi-torse, saisit Jean-Pierre et le mit en sécurité sur un plot de béton émergeant et il fit de même pour moi. Les deux Marcel récupérèrent le bateau et réussirent tant bien que mal à le remettre à flot.

De retour à l’entrée de la casemate nous fîmes un feu pour nous sécher.

A la maison, par bonheur notre mère était absente, nous nous changeâmes rapidement dans le caveau. Les vêtements furent passés à l’eau claire et mis à sécher mais ils conservaient une odeur nauséabonde surtout les chaussettes de laine. Notre mère nous en fit la remarque mais l’affaire n’alla pas plus loin.

Un ou deux jours après je fus pris de vomissements et de diarrhées. Le docteur Samama vint en urgence et diagnostiqua une fièvre typhoïde. Cette maladie faisant l’objet d’une déclaration obligatoire auprès des autorités pour enrayer une éventuelle épidémie, il me questionna longuement mais je ne dis mot de cette aventure.

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