Le tour de France

J’aimais souvent jouer seul dans notre jardin. J’ai souvenir d’expériences en sciences naturelles: collecter des cocons pour voir éclore les papillons, nourrir un oisillon tombé du nid avec …du lait. En science physique: faire traîner par un escargot une boite d’allumettes dans laquelle je posais des charges de plus en plus lourdes ou bien lancer notre chat Mistigris pour voir s’il retombait toujours sur ses pattes.

Nous jouions aux billes surtout à l’école mais il m’arrivait très souvent de faire une partie de « tour de France » dans le jardin.

Le tour de France

Il y a des souvenirs d’enfance qui marquent toute une vie. Ce jour-là ma mère m’a demandé de rester à l’intérieur de la maison mais me faire tenir tranquille était difficile. Au bout d’une heure de supplications, elle m’a autorisé à rester dans le jardin à condition de ne pas faire de bruit. Bien entendu promesse fut faite.

Mon jeu favori était le « tour de France » pratiqué sur une route tracée à la main dans la poussière avec des figurines représentant des coureurs cyclistes. Leur position respective était liée au point d’arrivée d’une bille poussée de loin en loin par une chiquenaude.

Le premier quart d’heure fut consacré à la création du circuit et je restai plutôt calme. J’avais remarqué des va-et-vient dans la cour de la maison d’à côté, les gens rentraient, sortaient, tous avaient un visage grave. Ma mère apparaissait de temps en temps sur le seuil de la maison, jetait un coup d’œil vers la maison voisine, se tournait vers moi, posait son doigt sur la bouche pour que je fisse silence.

Le circuit terminé, je me mis à jouer. Comme tous les garçons de cet âge je commentai la course comme il se doit en imitant le journaliste de la radio, le bruit des motos suiveuses et les cris de la foule massée sur le bord de la route. Les « Pousse sur les pédales mon gars » , les « vroum-vroum » , les « Le maillot jaune est tombé ! » emplirent rapidement le jardin.

En quelques secondes ma mère me prit sous son bras et très vite rentra dans la maison en faisant fi de mes cris et protestations.

Elle me réprimanda et me dit qu’à côté il se passait quelque chose de grave et que je devais me tenir tranquille.

Lorsque je fus calmé, elle me prit dans ses bras et retourna sur le seuil de notre maison. Alors je vis sortir, de chez les voisins, porté par deux hommes en noir, un petit cercueil et compris que ma petite copine était décédée. Ma mère me serra un peu plus fort.

Quelques jours auparavant son père l’avait amenée, enveloppée dans une couverture, près de notre clôture. Je suis allé lui cueillir un brugnon, j’ignorais que c’était un au-revoir.

Cinquante ans après je pense à elle parfois en me disant combien j’ai eu de la chance de vivre tant de choses…

Publicités
Cet article a été publié dans Enfance. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.