Le voyage de Célestin. L’avion. (1999)

Le voyage de Célestin – L’avion. (1999)

Mon retour dans les ateliers coïncidait avec la mise en service d’un nouveau hall de préfabrication d’éléments de navire « Atelier 2000 ». Les Chantiers de l’Atlantique avaient fait l’acquisition de nouvelles machines de soudage, sous flux, à très hautes performances et la mise au point posait quelques problèmes aux concepteurs.

En concertation avec ces derniers, les responsables de l’atelier ont proposé d’envoyé un spécialiste de l’atelier de ce type de soudage en la personne de Célestin*, ouvrier de son état, possédant des compétences reconnues dans tout le département Coque** du chantier naval.

Célestin avait cinquante-cinq ans, vivait en Brière, un grand marais au nord-est de Saint-Nazaire. Il ne l’avait jamais quitté, sauf pour faire ses « trois jours », pendant lesquels il apprit qu’il était réformé, et un voyage à Nantes une dizaine d’années plus tôt.

Pour ce voyage à Rouen, les responsables de l’atelier m’avaient demandé de l’accompagner.

C’est un Célestin très nerveux, qui s’installa dans la voiture.

« J’espère que tu conduis bien. Tu vas pas nous mettre au fossé !» dit-il au chauffeur de l’entreprise sans autre forme de présentation.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, tout se passera bien…

— C’est la première fois que je prends l’avion. Tu l’as déjà pris toi ?

— De nombreuses fois monsieur, de nombreuses fois… »

Par le rétroviseur intérieur, le chauffeur me jeta un regard interrogatif. Je lui répondis par un sourire. Nous nous connaissions bien. Très souvent, lorsque je travaillais au service Recherche Développement,  il m’emmenait à l’aéroport. Il était même  venu à Caen, à la fin d’une mission de mesures à la mer à bord d’un carferry, tant j’étais épuisé, conduire la camionnette chargée du matériel. Il leva les sourcils, pinça les lèvres, hocha doucement la tête pour me signifier toute sa compassion.

Le voyage jusqu’à Rouen s’effectuait avec un petit bimoteur d’une douzaine de places. Lorsque nous arrivâmes sur le tarmac, le pilote nous attendait au pied du petit escalier pour monter à bord.

Célestin un pied sur la dernière marche, l’autre tapotant le seuil de la porte lui dit :

« Ça pas l’air solide ton engin !

— Oh si c’est solide ! Allez monter ! dit-il en riant

— Montez, montez, je n’ai pas envie de monter dans ton cercueil volant!

— Allez Célestin, ne fait pas d’histoire, lui dis-je, monte, il y a du monde derrière. »

Il s’exécuta. À demi-courbés, nous nous faufilâmes par l’étroite allée centrale. Je pris soin de l’installer au premier rang, derrière le pilote, il pouvait ainsi voir le cockpit avec tous les instruments de navigation. Je m’installai derrière lui.

Le pilote contrôla que chacun avait mis sa ceinture. Il se pencha vers Célestin :

« Mettez votre ceinture monsieur.

— Ma ceinture, quelle ceinture ?

— Vous êtes assis dessus, je pense. »

Quelques secondent s’écoulèrent avant qu’un :

« Comment met-on ce bordel de m… de ceinture ? » tonna dans la carlingue.

Le pilote se déplaça pour l’aider.

« Eh ben dis donc, elle est un peu rikiki ta ceinture, au moindre choc tu te pètes la tronche sur les genoux.

— C’est un moindre mal monsieur, lui dit-il calmement et en souriant.»

L’une après l’autre les hélices se mirent à tourner. Le pilote fit les vérifications d’usage, appela la tour de contrôle et amena l’avion en position pour décoller. Le décollage fut parfait et bientôt l’avion prit son altitude et sa vitesse de croisière.

Dans la carlingue les passagers, habitués à ce genre de voyage, avaient trouvé une occupation, feuilleter une revue, un journal, regarder par le hublot. Mon voisin annotait un rapport.

Célestin était inquiet, se penchant vers l’allée, essayant de regarder en arrière, gêné par sa ceinture, il tentait de me dire quelque chose en faisant des mimiques, le doigt pointé vers un voyant rouge qui clignotait sur le tableau de bord. J’ignorais ses appels.

Célestin parlait avec une voix forte, due à une surdité partielle, caractéristique des ouvriers des chantiers navals qui ont été soumis au fracas des ateliers d’antan.

« Hé matelot*** ! Tu as vu il y a un voyant qui clignote, dit-il au pilote

— Ne vous inquiétez pas ce n’est rien.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, moi sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose mon gars ! Il y a quelque chose qui cloche ! Tu as bien tout vérifié ?

— Oui, oui, bien sûr, ne vous inquiétez pas, tout va bien, dit calmement le pilote.

— Tout va bien, tout va bien, n’empêche que sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose. Tu as peut-être un problème sur un circuit hydraulique ? Le train d’atterrissage peut-être ?

— Mais non, mais non, dit-il agacé. »

L’agacement gagnait aussi les passagers. Mon voisin me regarda d’un œil réprobateur, par un geste je lui fis part de mon impuissance.

« Ton voyant clignote toujours, moi à ta place… »

Il n’eut pas le temps de finir, le pilote tira brusquement le rideau du cockpit.

« Ben dis donc ! Pas aimable le gars, je disais cela pour l’aider. »

Privé de l’objet de son obsession, la fin du voyage fut plus tranquille. Nous atterrîmes bientôt à Rouen. L’avion immobilisé, le pilote ouvrit la porte, installa l’escabeau et nous aida à descendre de l’appareil. En descendant Célestin lui lança :

« Allez matelot ! Bonne soirée. Mais moi, à ta place je vérifierai ce voyant, parce que sur ma machine…

— Merci du conseil, je vais demander à la maintenance de supprimer tous les petits boutons rouges qui clignotent et qui embêtent les passagers, dit-il en souriant malicieusement, mais je pense que vous faites attendre votre collègue, bonne soirée monsieur. »

* Prénom inventé.

** La blague de l’époque : « Quoi de neuf à la coque ? »

*** Matelot : Les ouvriers au chantier naval travaillent en binôme. Être le matelot de quelqu’un, c’est travaillé avec lui.

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