Le voyage de Célestin – Le Laboratoire (1999)

Le voyage de Célestin. (Suite) – Le Laboratoire (1999)

A 9h00, nous arrivions dans le hall d’accueil de l’entreprise chargée de la mise au point de la nouvelle machine de soudage. Cette entreprise a une renommée internationale et nous sommes reçus comme il se doit.

L’accueil des visiteurs, la plupart du temps, est une image très fidèle de l’entreprise. Lorsque je faisais des audits chez les sous-traitants du chantier naval, je me faisais une idée assez précise de l’entreprise à partir de petites choses: une hôtesse multitâches surchargée de travail, au sourire commercial, qui vous expédie vers des fauteuils à l’esthétique industrielle discutable, pour un long temps d’attente, parce que on ne peut pas joindre notre futur interlocuteur, des gens pressés qui courent dans tous les sens, un hall à la propreté douteuse…

Dans celui-ci, on sentait une mécanique bien huilée, une entreprise qui tourne, les gens se déplaçaient sans hâte avec des buts précis, une hôtesse calme et posée, notre interlocuteur arriva immédiatement sans nous faire attendre.

Le responsable du laboratoire, monsieur M., vint à notre rencontre, les présentations furent faites et il nous emmena auprès de la machine de soudage sous flux à têtes multiples pour souder des tôles de très forte épaisseur. Deux techniciens s’affairaient autour.

Monsieur M. présente le problème:

“Nous avons des problèmes de réglage. Nous sommes très proches de la solution. Comme vous le voyez sur cette éprouvette, nous avons encore quelques soufflures et effondrements, s’adressant à un technicien, mettez en route s’il vous plaît.”

En une seule passe la machine comblait le chanfrein d’un joint de tôles de très forte épaisseur. Le cordon n’était pas très bon.

“Ta machine chante mal! affirma Célestin, elle est mal réglée! Ecoute-la chanter!”

Le responsable et les techniciens prêtaient l’oreille au plus près des têtes de soudage. Je fis de même. Pour ma part j’entendais le bruit classique d’une machine sous flux.

“Pour l’instant elles crachotent. Tu n’entends pas?”

— J’avoue que non je ne perçois rien” répondit Monsieur M.

— Derrière le bruit, tu n’entends pas la mélodie.”

Le responsable fit la moue :

“La mélodie…Vraiment je n’entends rien…

— Ecoute, je vais modifier les paramètres.”

Célestin modifia l’intensité et le voltage de chaque tête de soudage avec minutie, l’une après l’autre, comme un alchimiste dosant un élixir. Il me semblait qu’il percevait “le chant” de chacune d’elles indépendamment.

La cordon de soudure résultant était devenu magnifique, il était parfait. Plus de soufflures ou d’effondrements.

“Tu vois, il y a une différence maintenant, elle chante bien et le dépôt de métal se fait correctement. Attends! Je vais remodifier les paramètres pour que tu entendes la différence.”

Une petite modification du réglage et des défauts apparaissent sur le cordon de soudure.

— C’est extraordinaire! Vous faites vos réglages à l’oreille! C’est prodigieux!

— Oh non! L’habitude, tu sais l’habitude, si tu étais comme moi à longueur de journée dans l’atelier, auprès d’une de ces machines, tu développerais des sens nouveaux, le moindre bruit par exemple: le métal qui se dilate, un grésillement, ça t’indique quelque chose.”

En quelques minutes Célestin avait résolu le problème. Monsieur M. se tourna vers moi:

“Nous avions prévu la matinée pour résoudre ces problèmes, nous sommes vraiment étonné de la rapidité à laquelle ils ont été résolus. Vos responsables m’avaient affirmé qu’ils envoyaient leur meilleur spécialiste. Il s’adressa à Célestin:

— Vous êtes responsable dans un atelier?

— Oh ! Ne parle pas de malheur! Je suis ouvrier et je suis bien comme ça.

— Pourtant…

— Tu sais, je connais et j’aime bien mon métier. Dans mon domaine je me défends, pourquoi veux-tu que je m’enquiquine.”

On nous proposa une visite du laboratoire. Puis vint le temps du retour qui fut plus calme car nous prîmes un vol à Roissy dans un gros porteur.

Gravée dans un coin de notre mémoire, nous avons tous une galerie de portraits, des personnes qui ont compté, que l’on a appréciées, détestées, qui ont eu une influence bonne ou mauvaise dans notre vie. Célestin fait partie de celles dont j’aime me souvenir. Il n’a certes pas beaucoup d’éducation mais il est pour moi l’image d’un grand professionnel.

Lorsque par la suite, dans l’atelier, je passais près dune machine de soudage. Il me semblait entendre Célestin me dire: “ Ecoute-la chanter!”

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