Baignade tragique (1975)

Baignade tragique (1975)

Nous formions un petit groupe, Line*, Laure*, Marlyse, Andrew*, Yan* et moi, et nous partagions la même passion : la préhistoire. Nous vivions celle-ci à fond : membres de la Société Nantaise de Préhistoire, nous suivions les conférences au muséum d’histoire naturelle chaque mois et tous les week-ends nous étions sur le terrain à prospecter. De nombreux sites archéologiques furent ainsi découverts pendant cette période.
Nous nous nourrissions des livres de Jacques Tixier, de François Bordes pour reconnaître les outils et nous nous exercions à la taille du silex, surtout Andrew et Yan.

Nos vacances d’été, nous les passions le plus souvent au camping du Port de Limeuil sur la rive gauche de la Dordogne. En face, sur l’autre rive, sur son promontoire, au confluent de la Vézère et de la Dordogne : Limeuil, un charmant village médiéval.
Dans cette magnifique région, nous avons eu la chance de rencontrer : à Montignac dans sa librairie, M. Rivière qui a travaillé à Lascaux avec l’abbé Breuil , à Tursac, Denise de Sonneville et François Bordes, éminents préhistoriens.

Ce week-end là, de nombreux copains nous avaient rejoints. L’ambiance était joyeuse, bon enfant. Le temps était partagé entre les visites des musées, des grottes, le farniente, les baignades… Une règle s’était naturellement installée : les filles faisaient la cuisine, les garçons la vaisselle.

Parmi les participants il y avait Phil*. Bon compagnon, il avait une particularité dans son langage : la plupart des noms ou choses étaient accompagnés, par l’un des vocables “vieille” ou “vieux”. Il fumait une vieille cigarette, portait une vieille chemise, un vieux pantalon et même vivait, selon ses dires, avec un vieille de… 40ans !
Il lui arrivait parfois de ne pas manger avec nous pour simplement ne pas faire la vaisselle.

Dès son arrivée, avisant la rivière en descendant de sa vieille trois chevaux, il décida de la traverser pour se rafraîchir. A cet endroit elle est large d’environ 90 m avec en son milieu un très fort courant. Nous avons essayé de le dissuader en arguant qu’il ferait mieux de se reposer après un long voyage. Nenni, bravant nos recommandations, la présence des filles était certainement pour quelque chose, il se mit  à l’eau.
De la rive nous le suivions des yeux. Il nageait plutôt bien, luttant contre le courant de toutes ses forces. Arrivé de l’autre côté, pantelant, éreinté, il s’affala sur les galets. Il mit de longues minutes pour reprendre son souffle.
On le vit remonter la rivière, à pied sur la berge, une cinquantaine de mètres et se remettre à l’eau. Nous pensions tous qu’il eût été préférable qu’il revienne par les ponts.

Après quelques dizaines de mètres, fatigué, il n’eut plus la force de lutter et fut entraîné  inexorablement par le courant. A cet instant, nous avons craint le pire.
Que faire ? Le seul moyen efficace pour lui venir en aide était de le devancer et de le rattraper à un endroit plus propice.
En courant le long de la berge, nous pouvions le voir à travers les arbres, arbustes et buissons, se débattre, gesticuler; tantôt seule une main émergeait, tantôt la tête alors nous l’entendions crier : “Au secours ! à moi !”

Nous étions bientôt massés sur la berge dans un espace libre de végétations. Nous l’avions dépassé mais pas suffisamment. Nous nous apprêtions à reprendre notre course quand retentit le teuf-teuf caractéristique d’une barque à moteur. Voilà la solution ! Si elle remonte la rivière, elle passerait à coup sûr non loin de lui. Nous courûmes un peu plus loin vers l’aval.
En effet, une barque remontait péniblement la rivière. Debout à l’arrière, un homme en salopette bleue et portant béret semblait ne pas comprendre pourquoi nous lui faisions des grands signes en criant, bien qu’il eût déjà aperçu Phil.
Lorsqu’il passa à sa hauteur, celui-ci lui cria de toutes ses forces :
“Au-secours ! au-secours ! aidez-moi !
-— Eh couillon ! pourquoi tu cries comme ça ? répondit  le batelier en riant, tu as pied !”
A ces mots, Phil, en titubant, se mit debout et quelques uns d’entre nous allèrent rapidement le chercher.
Un peu honteux d’avoir provoqué tout ce tumulte il balbutia :
“Eh ben dis donc ! j’ai eu une vieille peur !”

* Prénom inventé

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