Le Nouvel An à Durban (1973)

Le Nouvel An à Durban (1973)

Avant notre arrivée au Cap, en Afrique du Sud, où nous avions passé Noël, nous avions été réunis dans la cafétéria  pour une information sur les lois en vigueur dans ce pays.
Le commandant en personne nous a rappelé qu’il existait un régime de séparation entre la communauté blanche et celle de couleur. Chacune possédant ses lieux de vie, de réunion, ses bars, ses places réservées sur les bancs publics et dans les transports en commun.
Pour ce qui nous concernait, à notre grand dam, nous avons appris : que l’alcool était servi dans les bars à partir de dix huit heures et que nous risquions la flagellation et six mois d’emprisonnement si nous étions pris à “fricoter” avec une personne de couleur.
Parmi l’équipage, il y avait un seul noir dénommé M., “un pont”.  Il n’a jamais été inquiété car, toujours très entouré, il était très difficile pour un cafetier de faire obstacle à une bande de marins prompts à la bagarre et bien décidés à imposer leur camarade partout où ils allaient.
Pour l’alcool nous avions vite compris que, dans la journée, il fallait simplement commander un “cook” : trois quarts  de Whisky, un quart de Coca Cola.
Les jeunes femmes de couleur étaient très belles et ne manquaient pas de nous aguicher mais de jeunes étudiantes venaient au bateau pour perfectionner leur français et nous avions beaucoup de plaisir à jouer les professeurs.

Le Glorieux Commandant Rivière fit escale à Durban en Afrique du Sud pour le nouvel an.
Dès notre arrivée, des familles françaises et anglaises avaient fait le souhait d’accueillir des marins pour cette dernière soirée de l’année. Avec mon copain G. nous nous sommes portés volontaires.
Le soir venu, une voiture vint nous chercher à la coupée du bateau. Bientôt nous nous sommes retrouvés dans une famille : un couple avec deux filles de notre âge.
La soirée fut vraiment très agréable. De nombreux toasts furent portés à nos deux nations, la maîtresse de maison nous a fait découvert quelques spécialités du pays et puis nous avons dansé du mieux que nous pouvions.
À minuit nous dansions chacun avec une des filles. Le douzième coup sonnant, la jeune personne m’embrassa sur la bouche. Ma première réaction bien sûr fut de l’écarter et de jeter un petit coup d’œil au père craignant une vive réaction.
Eh non ! celui-ci était assis sur le sofa du salon et applaudissait en opinant du chef :
“C’est la coutume, c’est la coutume” disait-il en français avec un fort accent.
Alors si c’était la coutume… je me laissai faire par la gente féminine présente et pris même un peu de rab.

Vers deux heures du matin nous prîmes congé de nos sympathiques hôtes, il nous fallait retourner au bateau.
En sortant, nous étions dans une rue sombre et avisant une jeune personne qui sortait d’une grande porte cochère sur le trottoir d’en face et considérant que cette coutume était vraiment plaisante nous traversâmes la rue pour lui faire “Happy new year”.
En voyant deux énergumènes s’approcher d’elle en braillant : “Happy new year !”, elle prit peur, rebroussa chemin, s’engouffra dans le porche qu’elle venait de quitter. Nous la suivîmes mais une ombre nous barra le passage et nous fit stopper net : c’était une sœur et nous étions… dans un couvent.
Après quelques excuses bafouillées, nous rebroussâmes chemin.

Le lendemain matin j’avais oublié cet épisode, lorsque le maître principal rentra dans le bureau :
« Mahé chez le commandant en second, immédiatement !
— Vous savez ce qu’il me veut patron ?
— Vous devez avoir une petite idée ! G. est aussi convoqué. »

Le capitaine de corvette de R. était issu des commandos et nageurs de combat. Il avait un regard d’acier et tout dans son attitude était discipline. Être convoqué ainsi n’envisageait rien de bon.
Bientôt, au garde-à-vous, nous étions tous les deux dans son petit carré situé à l’arrière du navire. Il était assis à son bureau, derrière lui une sœur… celle du couvent qui nous a barré le passage.
Il nous regardait sans mots dire ce qui nous mettait particulièrement mal à l’aise.
« Sœur Elisabeth, ici présente, m’informe que vous avez coursé une sœur et que vous avez pénétré dans le couvent?
— Oui commandant
— Vous vous rendez compte de la gravité des faits?
— Oui commandant, mais nous ne savions pas que c’était une sœur et un couvent. Il faisait très sombre…
A ce stade, la  sœur se pencha vers le commandant, demandant une traduction de nos propos. Après quelques échanges, il continua :
— Mais interpeller ainsi une jeune femme dans la rue est aussi grave.
— Oui commandant, nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
— Vous aviez bu ? Nous savions par expérience que la négation de cet état nous vaudrait une peine plus lourde.
— Oui commandant, nous étions dans une famille…
Je me tournais vers la sœur et le commandant traduisit mes dires :
— Ma sœur, c’est vraiment un malentendu et nous vous prions de nous excuser pour ce qui s’est passé. Malgré notre approche un peu vive, pas une seconde nous avons pensé à l’agresser. Nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
Le commandant et la sœur engagèrent une conversation. De temps en temps ils nous regardaient. Le regard droit devant nous, nous attendions la sentence.
— Sœur Elisabeth vous croit et considère cette affaire comme close. Pour ma part, je souhaitais vous donner une punition exemplaire mais sœur Elisabeth m’en a dissuadé. Rompez! »

En remontant tous les deux vers le pont supérieur nous nous sommes regardés ; nous venions d’échapper à la plus terrible des punitions pour des jeunes appelés : des jours de consigne en escale.

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