Deux naufragés sur un voilier

Deux naufragées sur un voilier

Quelle heure était-il en ce soir d’été ? Peut-être entre vingt heures ou vingt et une heures. Tout était calme à la timonerie du Daniel Casanova de l’armement SNCM. Le navire avait quitté Marseille et faisait route vers Ajaccio. Bientôt il ralentira et naviguera sur un seul moteur pour ne pas arriver trop tôt. Les passagers passeront une nuit complète à bord et débarqueront frais et dispos demain matin.
Pour la mise au point d’un simulateur en collaboration avec les Phares et Balises, je faisais des mesures pour mieux connaître le comportement de ce navire lorsqu’il navigue avec un très faible tirant d’eau. Avec l’officier électronicien nous avions connecté l’ensemble des paramètres, météo, moteurs, hélices sur une centrale d’acquisition.
Je commençai à analyser les manoeuvres réalisées dans le port de Marseille quand nous entendîmes sur le canal 16, le canal que tous les navires doivent veiller en permanence afin de recevoir les appels de sécurité, d’urgence et les messages de détresse :

«Mayday ! mayday ! mayday ! je suis à bord d’un voilier avec un enfant. Je fais route vers la Corse. Je suis perdu. Je navigue depuis des heures. J’aurais dû déjà l’atteindre depuis longtemps.
– Bonjour Monsieur, ici le CROSS MED veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le canal 16. »
Peut-être par curiosité, l’officier à la timonerie passa lui aussi sur le canal 19.
La conversation entre le voilier et l’officier du CROSS continua :
«  Quel âge a l’enfant ?
– Six ans.
– Six ans ! vous allez seul avec un enfant de six ans en mer,  dit l’officier en s’étranglant. Quelles cartes possédez-vous à bord ?
– La carte de France Michelin 8863.
– Mais Monsieur ce n’est pas possible ! ce n’est pas une carte marine ! c‘est une carte routière !
– Oui mais compte tenu de la faible distance entre l’île et le continent, j’ai pensé qu’emmener une carte était superflu…
– Faible distance ! mais comment l’avez-vous utilisée ? demanda l’officier du CROSS.
– J’ai calculé la distance sur la carte, connaissant ma vitesse moyenne j’ai pu en déduire le temps nécessaire.
– Mais Monsieur sur ce genre de carte la Corse est dans un encadré pour bien montrer qu’elle n’est pas à sa place. Elle est à 96 nautiques de la côte française ; il vous faut avec votre voilier entre vingt à trente heures pour l’atteindre. »
Dans la timonerie nous étions tous effarés. Comment pouvait-on commettre  une erreur aussi grossière ?
Le capitaine se tourna vers moi et tempêta :
« Vous êtes témoin, Monsieur Mahé, des imbéciles que l’on rencontre en mer. En plus ils sont légion je peux vous l’assurer. Celui-ci emmène un gamin de six ans ! »

Le CROSS entama ensuite les procédures pour déterminer la position du voilier par radiogoniométrie.
Nous entendîmes un plus tard à la radio :
«  Daniel Casanova, Daniel Casanova ici le CROSS MED , vous êtes à proximité d’un voilier en détresse pouvez-vous lui porter assistance s’il vous plaît. Voici sa position…
– Bonjour Monsieur, ici le Daniel Casanova, nous nous déroutons vers sa position. »

Alors le Capitaine a pris contact avec le voilier. Il dit d’une voix calme, posée des gens qui savent ce que le mot responsabilité veut dire :
«Bonjour Monsieur, je vais dérouter le Daniel Casanova, nous avons 2396 passagers  et une cargaison de voitures et camions. Sachez Monsieur que c’est votre enfant que nous allons chercher. Après avoir secouru votre gamin, si nous le pouvions car notre code ne nous le permet pas… nous vous laisserions crever sur votre bateau…Est-ce clair ! »

Le Daniel Casanova s’est dérouté. Il est allé chercher les deux naufragés. J’imagine l’accueil fait au père par le capitaine.

Ce soir là, à la timonerie, les langues se sont déliées et des histoires ont été racontées, des histoires de parisien bien sûr, dans ce genre d’histoire c’est toujours un parisien. L’expérience laisse à penser que c’est un individu qui habite au-delà de la zone des dix kilomètres le long des trois milles kilomètres de nos côtes.
Une qui m’a particulièrement plus est celle d’un quidam venant juste de prendre possession de son bateau et qui en sortant est allé droit dans le musoir d’une des deux jetées protégeant un petit port breton.
Lorsque le responsable du port s’enquerra du pourquoi et comment de l’accident, il lui répondit :
«Je ne comprends pas, j’avais pourtant mis le pilote automatique… »

À partir de ce jour j’ai vu les plaisanciers différemment. J’avais compris que beaucoup ont le minimum de formation et prennent des risques inconsidérés.

Publicités
Cet article, publié dans 1973-2011, Histoires de mer, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.