Seule dans la nuit

Seule dans la nuit…(Juin 1995)

Le Puteri Nilam, le méthanier dernier né des Chantiers de l’Atlantique pour la Petronas Tankers, effectuait ses essais au large de Belle-île. Dans deux heures le jour allait se lever. À la timonerie nous procédions à des essais de manœuvrabilité, de zigzag pour être plus précis, pour vérifier la capacité du navire à tenir son cap.

“Attention la barre à droite vingt, dit le lieutenant, attention pour le top…top ! .
– La barre à droite vingt, répéta le timonier.”
Le méthanier effectuait un virage sur la droite.
On entendait le cliquetis du répétiteur de cap situé au plafond de la timonerie et tout le monde avait les yeux rivés dessus. Lorsque la variation de cap sera de vingt degrés, la barre sera mise vingt degrés dans l’autre sens. Encore quelques degrés….
“Attention pour le top…”
Des cris, des hurlements envahissaient la timonerie sur le canal 16, le canal d’urgence :
“Au secours ! au secours ! ma copine est tombée à l’eau… je suis seule à bord du voilier… au-secours !  au secours !”
Surpris par cet appel, le lieutenant en charge de la manœuvre a laissé passer le top. Il annonce :
“Essai interrompu, cap au 270.”
Nous étions tous frappés de stupeur. C’était la voix d’une femme, jeune à son timbre, qui maintenant pleurait bruyamment.
“Heu…cap au 270, dit l’homme de barre.”

La conversation continuait sur le canal 16 :
“Ici le CROSSA** Étel, calmez-vous, nous allons vous aider. Veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le 16.
– Le cap est au 270 ! dit l’homme de barre.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! hurla la jeune personne, ma copine est tombée à l’eau…je ne sais pas…je n’ai jamais navigué…au secours ! au secours !
– Nous allons vous aider, calmez-vous ! calmez-vous !
L’officier du CROSSA reprend :
– Depuis combien de temps votre amie est tombée à l’eau ?
– Je ne sais pas… peut-être deux ou trois minutes
– Le bateau est-il sous voile ?
– Oui.
– Alors affalez les voiles pour le  stopper.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! elle éclate en sanglots…ma copine est tombée à l’eau.
– Calmez-vous ! Pour vous localiser nous avons besoin de votre aide. Il faut que vous comptiez lentement jusqu’à cent. Vous êtes prête ! Allez-y !
Et elle égrena lentement :  1, 2, 3….”
Le CROSSA allait pouvoir localiser le voilier par radiogoniométrie et à partir de la trajectoire extrapoler le point de chute du skipper.

À la timonerie les préparatifs de l’essai de zigzag avait repris,  le navire avait repris sa vitesse. Nous attendions tous le nouveau top, mais l’ambiance était très lourde. Tous, nous pensions à la jeune personne tombée à la mer.
Je regardai mes relevés de température de l’eau : 12 degrés.
“Sans combinaison de survie, pensai-je, elle peut espérer survivre trois heures tout au plus. Quelle vision cauchemardesque, se retrouver ainsi à la surface d’une eau noire, sinistre, à la frontière du monde des vivants et des morts, une tête d’épingle, un bouchon dansant au gré de la houle. La mer prend son temps pour vous engloutir… rien pour se tenir, se rattacher, sentir ses membres se paralyser par le froid, attendre patiemment… Quelles pensées peut-on avoir ? “

“60, 61, 62…égrenait lentement la jeune personne.
Puis tout à coup une autre voix, masculine cette fois-ci , un patron pêcheur :
– Belliloise** pour CROSSA Étel , bonjour, je suis en panne de moteur ; je vois que vous êtes très occupé ; quand vous aurez quelques minutes vous vous occuperez de mon cas ; je vais me coucher…
– CROSSA pour Belliloise, bonjour Monsieur, nous vous contacterons un peu plus tard…

– 98, 99, 100.
– Nous vous avons localisée. Une vedette de sauvetage est en route pour aller vous chercher, restez auprès de la radio.
– Mais ma copine…
– Dès le lever du jour un hélicoptère partira à sa recherche…”

Les essais de manœuvrabilité étaient terminés. Le temps passa plus lentement ; la radio restait muette.  Je quittai la table et mes instruments pour me dégourdir les jambes. La plupart du personnel était parti se reposer ; la nuit avait été longue. J’allai sur l’aileron et regardai la mer le nez collé à la baie vitrée.  Le capitaine sans mot dire vint à mes côtés. Le jour se levait lentement….

Puis à coup :
“CROSSA Étel, CROSSA Étel nous avons localisé la jeune personne tombée en mer, elle est vivante, son hélitreuillage est en cours…”
Des cris de joie résonnèrent dans la timonerie. Le capitaine me donna une petite tape sur l’épaule, j’éprouvai un grand soulagement…

*CROSSA  : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage pour l’Atlantique
** Nom inventé.

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2 commentaires pour Seule dans la nuit

  1. guinod dit :

    Une aventure pathétique qui se termine heureusement bien. Votre récit est clair et très agréable à lire. Merci.

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