“Bah ! le bifteck sera plus petit” (1960 à 1965)

“Bah ! le bifteck sera plus petit » (1960 à 1965)

Nous n’étions pas riches mais nous vivions plutôt bien, nous étions très heureux dans notre bulle. On fréquentait très peu notre famille, à part nos visites hebdomadaires à la grand-mère maternelle Félicité qui vivait dans le quartier d’Herbin, et  je n’ai pas le souvenir que mes parents avaient un cercle d’amis : de ce fait peu de gens venaient à la maison.

De temps en temps quelques camarades de travail de papa venaient boire un verre : Marcel B., un brièron de souche, ah ! je me souviens de lui car j’avais été très étonné d’apprendre qu’il conservait ses pommes sous son lit et “Monsieur Raymond”, le contremaître de papa, il était toujours bien mis, chemise blanche, cravate rayée en cerise et blanc, blouson de cuir.

Monsieur Raymond vivait seul et il était invité à réveillonner le soir de Noël avec nous. Un réveillon ? oh non ! c’était une simple veillée : enfant, papa avait assisté au décès de son père un soir de Noël ; il s’était effondré la figure dans son assiette, terrassé par une crise cardiaque. Après cet épisode tragique il ne souhaitait plus faire la fête ce jour-là.

Nous passions la soirée simplement mais dans la bonne humeur en mangeant des noix et des noisettes, des amandes, des figues, des oranges et… les adultes avaient droit au vin chaud.

Le lendemain nous savions qu’il n’y aurait pas de jeux, les cadeaux étaient “utiles” : un pull, un pantalon. Lorsque j’allais chez certains copains d’école je les enviais un peu : circuit de train, de voitures, jeux de toutes sortes. J’appréciais particulièrement ceux basés sur les  questions-réponses à choix multiples où on positionnait une fiche sur des plots. Si la réponse était bonne une lampe verte s’allumait, rouge dans le cas contraire. J’étais plutôt bon à ce genre de jeu car j’avais une culture générale assez étendue. Un petit budget était dégagé chaque mois pour nous acheter des hebdomadaires de culture générale et scientifique : “Tout l’univers”,” Toute la science” et puis des livres de poches si nous en faisions la demande. Maman avait coutume de dire “Bah ! le bifteck sera plus petit”. Marcel n’était pas du tout étranger à cette pratique.

Pendant cette période, je créais mon propre monde celui dans lequel j’allais pouvoir me réfugier toute ma vie. Très tôt on m’avait fait comprendre que j’étais un peu différent, sensiblement plus abstrait que la moyenne des gens de mon entourage peut-être ; lorsque la différence se faisait un peu pesante alors je me réfugiais dans le travail et l’étude ; la science avec son système de jugements exprimé dans un langage rigoureux, mathématique, toujours vérifiable, ne me décevait jamais… elle ne me déçoit jamais.

La science en général en était donc le noyau central ; la biologie en particulier, me fascinait : je passais de longues heures à dessiner les différentes fonctions du corps humain ; j’avais appris par cœur l’arrangement des électrons et la classification périodique des éléments ; la lecture était devenue un puissant moyen d’évasion,  avec une omniprésence de l’histoire ; les mathématiques allaient bientôt être élevées au rang de religion.

J’étais quelqu’un de curieux contrairement à mon frère Marcel qui était surdoué.  À la distribution des prix, toute sa scolarité et en apprentissage, il obtenait le premier ou le deuxième prix pour chaque matière.

À l’école cette culture générale était reconnue et M. Peny, mon instituteur, ne m’interrogeait jamais en premier si plusieurs élèves levaient la main. Il savait que j’avais la bonne réponse.

Je prenais conscience aussi qu’il existait un autre monde où l’art était omniprésent. Maman faisait des ménages dans l’appartement d’un directeur et dans les bureaux de son usine. J’allais souvent avec elle, peut-être ne souhaitait-elle pas me voir errer seul dans le quartier.

Je découvrais alors un autre monde, loin de la tapisserie à fleurs et de la toile cirée… Je me vois encore déambuler dans cet appartement très lumineux avec ses murs blancs, ses grandes baies donnant sur la mer. Il était meublé sans luxe apparent mais avec profond raffinement : des meubles modernes aux formes épurées, des très jolies tableaux, des statuettes bien mis en valeur : une scénographie de musée actuel.

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