L’adoption

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

L’adoption

Sur la mauvaise route, dans ce mauvais taxi, Émilie et Jean-Charles sont plein d’espoir : ils ont rendez-vous ce matin, après une longue quête, avec un petit garçon, leur petit garçon, dans un orphelinat à la périphérie de la ville. Ils ont bataillé dur pour en arriver là.

Oo–oO

Après sept fécondations in vitro, le médecin avait fait comprendre à Émilie qu’il était inutile de s’obstiner et qu’il était préférable d’engager une autre solution : l’adoption par exemple. Mais ils avaient mis tant d’espoir dans cette technique. La tristesse, le doute les rongeaient peu à peu.

Jean-Charles aimait passionnément Émilie, il l’a voyait s’éloigner. Pour sauver son couple il lui proposa d’adopter, l’idée fit son chemin et elle se lança corps et âme dans ce nouveau défit.

On leur avait dit que ce serai très long et ce fut très long. Ils entamèrent un parcours du combattant : la demande d’agrément auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance avec le dossier à compléter, les visites médicales, les entretiens, la visite des travailleurs sociaux. Leur vie fut passée au crible tant sur le plan matériel, affectif et psychologique. Enfin une lettre du Conseil Général leur signifia qu’ils étaient titulaires d’un agrément d’adoption.

Lorsqu’un jour, dans son bureau, rayonnante, Monique, la conseillère de l’association, leur a appris  qu’un petit garçon leur avait été attribué, qu’elle a sorti de son dossier une photo, qu’elle l’a délicatement posée, sur le bureau, devant le couple : Émilie a éclaté en sanglots, a pris la photo, a détaillé ce si joli petit visage café au lait : ses cheveux bouclés, ses yeux légèrement en amande. Elle l’aimait déjà : elle allait être maman.

Jean-Charles a mit son bras sur ses épaules, lui aussi était heureux,  un léger tressaillement d’Émilie provoqua chez lui un peu d’amertume : il savait qu’à partir de cet instant qu’il devenait un peu moins l’objet de ses pensées, que ce petit bonhomme allait prendre le moindre recoin, le moindre interstice qui lui restait.

Les mois passèrent et de loin en loin ils reçurent quelques photos qu’ils s’empressaient de montrer à leur famille respective. Chacun s’extasiait, félicitait, jouait le jeu car cela faisait plaisir de voir Émilie si rayonnante, si heureuse…Elle avait changé totalement, on la vit plaisanter et même rire aux éclats en compagnie de leurs amis, elle d’habitude si réservée. Il était loin le temps où les amis de Jean-Charles en catimini l’appelaient “Sourire de Toussaint”.

Il s’appelait Melku. Jean-Charles avait bien émis l’hypothèse de garder son prénom ou tout au moins le laisser en deuxième prénom mais Émilie lui sourit à sa requête d’un air navré : comment pourrait-il s’intégrer avec un prénom pareil ? et puis elle adorait le prénom de Kévin. On lui adjoindra celui du père d’Émilie : Erwan.

On prépara sa venue. Émilie s’était investit pleinement, on la vit : poser un parquet flottant,  poncer, peindre les murs,  décorer la chambre. Elle commanda les meubles, les monta elle-même, tout y était, on n’omit point la boite à musique qui projetait des jolis dessins sur le plafond.

Jean-Charles s’amusait  de la voir en salopette, les cheveux poudrés de poussière, de plâtre, le visage maculé de peinture, il se sentait un peu spectateur mais Émilie était si heureuse…

Le soir, dans son lit, calée dans ses oreillers, elle lisait des manuels d’éducation, des livres et des revues de psychologie. Jean-Charles tentait bien parfois de distraire son attention mais sans succès ; ses jambes s’ouvraient plus rarement.

Lorsqu’elle s’endormait ses rêves étaient peuplés de cet enfant souriant, heureux. Que de fois elle avait vu le film de leur rencontre, là-bas si loin : elle arrivait dans une pièce et l’enfant, dans les bras d’une nourrice vêtue de rose, lui tendait les bras en riant, venait se blottir contre ses seins. Elle humait son parfum, caressait sa peau si douce…

Elle avait des idées très précises sur l’éducation qu’elle allait lui donner et entre amis elle exposait ses théories et prodiguait même des conseils à des jeunes mères déjà bien expertes. Elle avait un avis sur tout, connaissait tout ; on s’en amusait, on lui donna amicalement un surnom : “Notre Dame du Bon Conseil”.

La chambre terminée, elle passait souvent du temps le dos calé au mur,  assise sur la moquette à imaginer la vie de cet enfant : il lui sourira, il l’aimera tout de suite j’en suis sûr, elle le cajolera, le chatouillera et ses rires raisonneront dans la maison.

Elle le voyait se tenir aux barreaux de son petit lit blanc, jouer aux petites voitures sur le tapis  imprimé de routes, de maisons et précieusement roulé et rangé dans le coffre déjà plein de jouets, aux petits soldats…non pas de jeux de guerre c’est contre ses principes.

Elle se voit le promener au parc dans la poussette dernier cri qui trône dans un coin de la chambre.

Elle a passé de nombreuses heures dans les magasins à acheter de jolies chemisettes, des pulls, des manteaux, un ensemble en jeans. Ils sont là, pliés dans la commode toute blanche aux tiroirs ornés de gros boutons représentant des têtes animaux : une grenouille, une vache, un cheval….

Sur la porte de la chambre, elle a collé en lettres de bois peintes de toutes les couleurs son prénom : KEVIN.

Il fera de longues études, sera certainement ingénieur voire même professeur à la faculté des sciences comme son papa (le papa d’Émilie) et musicien comme sa maman (la maman d’Émilie).

Les mois passèrent, puis un jour ils reçurent les documents pour aller chercher le petit garçon.

À l’aéroport, toute la famille d’Émilie était au départ on pleura beaucoup, on se congratula, on s’embrassa. Même mémé Gisèle était présente dans son fauteuil roulant, on l’avait sortie de sa maison de retraite pour l’occasion.

Les parents de Jean-Charles étaient absents, retenus par je ne sais quelle affaire. Ils ont promis d’être là à leur retour. Est-ce bien nécessaire ?

 L’avion avait atterri quelques heures plus tôt à l’aéroport, un représentant de l’association était venu les chercher en taxi pour les emmener à l’hôtel.

Demain, demain elle va rencontrer Kévin, son Kévin, pensait-elle en se préparant pour descendre dîner, assise devant la coiffeuse. Jean-Charles vint derrière elle pour lui caresser les épaules en souriant, elle esquissa un léger mouvement de refus :

« Pas maintenant, dit-elle en souriant et en penchant la tête ; tu te rends compte demain j’aurai… nous aurons un enfant c’est merveilleux non !

– Oui bien sûr je suis content pour toi… je veux dire pour nous, bien sûr. »

Ils descendirent au salon, s’installèrent à une table sur une banquette en demi-cercle, commandèrent un verre.

Un jeune couple, main dans la main, fit son entrée. Ils s’installèrent sur une autre banquette à côté d’eux. Très vite les deux couples firent connaissance. Jean-Charles les pria de se joindre à eux.

Ils venaient de Bordeaux pour chercher une petite fille. On parla difficultés d’avoir les enfants, de la galère pour adopter, de l’association, des entretiens, des préparatifs.

Ils dînèrent ensemble et échangèrent leurs idées sur l’éducation. Émilie était aux anges, elle souriait, portait des toasts aux deux enfants.

Leurs idées différaient sur quelques points. Eux, ils ont gardé le prénom d’origine de la petite fille : Leilit, ils ne veulent surtout pas la couper de ses origines, ils lui diront le plus rapidement possible qu’elle a été adoptée. Fadaises ! pensa Émilie

Émilie parlait, parlait, parlait…Jean-Charles ne disait mot. Il s’amusait des petits signes de tendresse que les bordelais se prodiguaient : leur main posée l’une sur l’autre, des regards, des sourires, une tête qui se pose sur l’épaule, l’un voulait-il un peu d’eau que l’autre s’empressait de le servir, un rire lorsque au même instant ils prononçaient la même phrase, une caresse de l’index sur la joue pour effacer une larme lorsque l’un évoquait un moment pénible.

Jean-Charles avait bien tenté de poser sa main sur la main d’Émilie mais elle l’avait retirée discrètement.

Oo–oO

C’est donc dans ce mauvais taxi, qu’Émilie et Jean-Charles plein d’espoir ont rendez-vous ce matin avec Kévin dans un orphelinat à la périphérie de la ville pour une première rencontre.

Dans le hall,  la sœur directrice est déjà là, souriante. Avec une grande gentillesse elle les prie d’entrer dans son bureau. Elle s’exprime en français mais avec un léger accent.

“ L’enfant arrive tout de suite, nous allons en profiter pour discuter un peu. “

La conversation est cordiale et franche, elle donne quelques conseils au jeune couple en insistant sur le caractère un peu particulier de cette rencontre.

On frappe à la porte et une jeune assistante de couleur entre dans le bureau avec dans les bras Melku souriant. Lorsqu’il voit Émilie se lever et lui tendre les bras son visage se transforme d’un coup : a-t-il compris ce qu’il lui arrive ? Il pousse un cri de terreur, il s’accroche à la jeune assistante, ses petites mains s’agrippant à son voile. Émilie les bras levés, reste interdite, sonnée. Elle s’approche de l’enfant, il hurle de plus belle, lui tourne la tête.

“ Mais pourquoi ? balbutie Émilie.

– Il ne vous connaît pas simplement, répondit la directrice, il va falloir l’apprivoiser. “

Est-ce son visage un peu rond ou ses mimiques ? Jean-Charles a plus de succès. Toujours accroché à l’assistante, Melku le suit du regard.

Émilie tente une seconde approche, il pousse un cri de terreur et enfouit son visage dans le cou protecteur. Elle est tétanisée, des larmes naissent…

“Ma fille pouvez-vous aller dans la salle de jeu avec l’enfant ? Monsieur pouvez-vous l’accompagner ?

Émilie esquisse un mouvement pour les suivre.

– Non, non  restez quelques minutes avec moi. “

Alors d’une voix ferme mais compatissante elle lui dit de ne pas s’inquiéter, de sécher ses larmes, d’être forte, de sourire, que cela arrive très souvent, qu’elle avait un nouveau défit : l’apprivoiser. Peut-être que c’est son mari qui pendant les premières semaines va s’occuper de la douche, du coucher, de l’histoire du soir… élever un enfant est un travail de couple.

Elle se lève et l’emmène à la salle. Alors elle voit Jean-Charles jouer sur le sol avec Melku. Il empile des cubes, d’un geste de la main le petit garçon détruit l’édifice et éclate de rire.

Émilie prend sur elle et entre dans la salle en souriant. Melku se précipite dans les bras de l’assistante en criant…

Le soir à l’hôtel, c’est une Émilie profondément frustrée, qui appelle ses parents, assise en tailleur sur le lit. Elle leur raconte, en reniflant,  tout par le détail…

Assis dans le fauteuil en face d’elle Jean-Charles est navré, malheureux. Il se demande même : doivent-ils continuer ?  peut-on faire marche arrière ?

Ce matin en traversant le hall pour prendre leur petit déjeuner, ils ne peuvent éviter les bordelais qui quittent l’hôtel avec Leilit souriante dans les bras de sa nouvelle maman. On s’embrasse, on se congratule, on s’extasie devant une si jolie petite fille… cela c’est si merveilleusement passé… on se souhaite bonne chance…après demain ce sera leur tour… c’est si merveilleux…

Pendant les deux rencontres suivantes elle est toujours spectatrice. Mais elle a changé d’attitude, elle est sereine, souriante et Jean-Charles est heureux de la voir faire autant d’efforts malgré sa déconvenue.

Elle suivrait les conseils de son papa : patienter, se faire aimer, ne pas brusquer, sourire mais elle a pris une décision, c’est maintenant son nouveau défit : Kévin, elle l’aura pour elle seule, elle quittera dans quelque temps ce nigaud de Jean-Charles qui a osé voler son enfant.

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