L’orienteur (1962)

L’orienteur* (1962)

La poursuite vers les études secondaires nécessitait le passage obligé de l’examen de sixième.

Les épreuves consistaient en une dictée et des questions, une rédaction  et deux problèmes d’arithmétique**.

L’année de nos onze ans, en première division de la classe de M. Marcel Lucas, nous l’avions tous passé pour nous permettre d’évaluer nos connaissances et nous habituer à ce genre d’exercice. Ceux qui poursuivront vers le certificat d’études primaires se verront  confrontés aux différents concours pour entrer dans l’apprentissage d’un métier. En général nous passions celui du collège technique et des deux grosses entreprises de la région, Sud-Aviation*** et les Chantiers de L’Atlantique.

Du lieu où je l’ai passé et de  l’examen proprement dit je n’ai pas de souvenirs précis, par contre,  je me vois encore entrer en trombe dans la salle de classe du directeur où son fils aîné, Alain, qui deviendra plus tard mon professeur à l’Institut Universitaire de Technologie de Saint-Nazaire, debout sur l’estrade, derrière le bureau de son père, annonçait à des gamins impatients les résultats.

Quand vint mon tour, il parcourut la liste posée sur le bureau et annonça : « Reçu ».

Je sortis les bras levés en criant.

Ma joie ainsi fut grande et fit naître un espoir : ce succès pourrait peut-être décider mes parents de me permettre d’entrée en sixième. Je connaissais leur situation financière mais mes copains d’école m’avaient dit qu’il existait un système de bourses.

J’en parlais le soir même à mon père :

« Les études c’est pour les riches ! mes deux mains travaillent dur pour vous et jamais je ne demanderai l’aumône à l’état. »

C’était un principe fondamental chez lui et je crois que dans sa vie, malgré deux licenciements pour fermeture de l’entreprise, il n’a jamais eu recours à la caisse de chômage.

Mon sort était-il jeté ? il me restait une chance : le rendez-vous avec l’orienteur. Mes parents avaient reçu une convocation dans la semaine. Peut-être pourraient-ils, à la vue de mon dossier, avoir un avis différent ?

Quelques jours plus tard nous étions maman et moi assis dans une petite pièce où derrière une petite table minable un homme – en costume pied de poule, chemise blanche de la veille, cravate de couleur, lunettes fines, cheveux poivre et sel peignés en arrière – se tenait bien droit. Les coudes posés sur la table, les mains jointes  placées sur le bas de son visage, il nous regarda prendre place sur deux mauvaises chaises.

Au mur une peinture vert d’eau, vieillotte, déteinte par le temps ; sous la fenêtre gris souris des tâches d’humidité dessinaient un semblant de papillon.

Un dossier, fermé, était posé sur la table. Il posa lentement sur celle-ci les deux mains, les doigts écartés. Ses yeux petits et froids se dirigèrent alternativement sur moi et puis sur maman. Il  dit d’une voix fatiguée, d’un ton blasé :

« À la vue du dossier de votre fils je pense qu’une orientation vers un apprentissage est judicieuse. »

Pendant quelques secondes je restai interdit. L’avait-il ouvert ?  l’avait-il étudié ce dossier ? probablement pas. Je perçus cela comme une mascarade, un simulacre, une comédie…

Voyant mon désarroi il reprit :

«  L’apprentissage n’est pas une fin en soi. Il existe des passerelles pour poursuivre des études…quand on est courageux.  »

Je me tournai vers maman, elle acquiesça. Cette décision allait parfaitement dans son sens. Les mains de l’homme tapèrent doucement sur la table signifiant que l’entretien était terminé. Il les plaça de nouveau, jointes, sur le bas de son visage. Nous nous levâmes et sortîmes.

Quelques minutes plus tard je me retrouvai dans la rue, abasourdi : les études m’étaient fermées. J’allai donc passé dans la deuxième division de la classe de certificat d’études chez le directeur M. Peny.

Bien plus tard, lorsque j’ai accompagné mes filles au collège pour ce genre d’entretien, j’ai eu toutes les peines du monde à me contenir, je sentais toute mon amertume, mon ressentiment faire surface malgré le contexte si différent : elles savaient ce qu’elles voulaient faire, elles avaient carte blanche, c’était une conseillère d’éducation plutôt jolie dans un bureau clair et spacieux mais je percevais ce même air de suffisance, de savoir innée qui m’exaspérait. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander peut être avec une pointe d’arrogance et d’ironie :

« Juste une question : avez-vous regardé, avez-vous étudié son dossier ? »

Boussay – Octobre 2013

 

* C’est ainsi que nous l’appelions dans notre jargon d’écolier. Il avait probablement le titre de conseiller d’orientation.

** Je ne souvenais plus des épreuves que nous passions, un ami instituteur en retraite m’a rafraichi la mémoire.

*** Cette entreprise d’aéronautique a changé plusieurs fois de nom, Airbus actuellement.

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