Diego Suarez – 08 au 10 février 1973

carteMadagascar

Diego Suarez, le 08 février 1973

Aujourd’hui, j’ai reçu ton courrier ; tu remercieras bien tes parents pour les pellicules,  ici elles sont très très chères de l’ordre de 3000 F français.

J’ai passé la soirée avec Roland Lamet, nous avons conversé très longuement sur tous les sujets.

Madagascar est un drôle de pays, sa superficie est grande comme deux fois la France.

Il y a très peu de routes goudronnées. Les pistes en cette saison sont impraticables dans tout le pays et Roland me disait qu’il mettait quatre jours pour faire cent quatre-vingts kilomètres.

Son climat est très divers. Au sud, c’est la région pauvre, ils ont de très grands problèmes d’eau. À l’est, c’est le contraire, il y en a beaucoup donc la nature est très florissante, les ananas poussent dans la brousse. Diego Suarez et sa région, au nord, est favorisée au point de vue climat par rapport à Majunga, une ville sur la côte ouest, où il fait très chaud.

Au centre de l’île, c’est la région des Hauts-Plateaux où il y a beaucoup de richesses. Les autochtones, d’après mon ami, sont les plus travailleurs de Madagascar.

L’économie du pays est basée essentiellement sur l’agriculture. On y élève des zébus aux cornes immenses. On y cultive : du riz (Madagascar est le premier producteur de riz à part la Corée et la chine en Extrême-Orient.), du manioc, des patates douces et surtout la vanille sur la côte Est, près de Tamatave. L’île est d’ailleurs une des principales exportatrices de vanille dans le monde avec comme principal client les U.S.A.

J’ai mangé aujourd’hui plusieurs fruits exotiques : des litchis, des mangues (meilleures qu’à Matadi car elles ne sont pas fibreuses). Les litchis sont des fruits qui ont été importés de Chine par les missionnaires. Son nom d’ailleurs est d’origine chinoise. Du temps de la colonisation, les missionnaires offraient aux jeunes mariés un plan de litchi et de ce fait l’arbre s’est répandu dans toute l’île.

La culture malgache est essentiellement orale. L’éducation des enfants se fait dans la brousse sous forme de contes avec un contenu toujours très moral.

Leur religion a des bases très pures ; ils font souvent intervenir Dieu. Elle peut être comparée à celle pratiquée dans l’ancien testament où l’on parle à Dieu comme dans une conversation entre ami, du genre :

« Tu vois mon Dieu, mon petit fils va aller travailler à Diego, c’est une grande ville et je te demande de veiller sur lui… »

Ils invoquent les morts de leur famille de la même façon car ici ils sont sacrés. Leur culte est très vivace. Une coutume ayant pour nom « le retournement des morts »  va te surprendre un peu. Au bout d’un certain nombre d’années, la famille exhume le mort, récupère les restes et les met dans le tombeau familial. Roland me disait que la seule chose qui vraiment importe à un malgache est d’être inhumé dans le tombeau familial.

Je continuerai demain car mes yeux se ferment et il se fait tard…

Diego Suarez, le 10 février 1973

Je suis habillé en civil depuis que je suis à Diego. Ce qui m’entrouvre un peu la porte de la liberté.

Je reviens du foyer qui se trouve en ville. Sur une terrasse donnant sur la baie, j’ai mangé, pour pas cher du tout, un steak frites et du fromage.

La nuit la température est de 30°C en ce moment. Il fait bon. Je me suis habitué petit à petit à la chaleur. Lorsque je vais revenir en France 20°C me paraîtront une température frigorifique.

Un père m’a enregistré de la musique malgache*, je t’enverrai la bande dans les prochains jours.

Je te parlerai plus en détail dans mes prochaines lettres de la vie à Madagascar qui n’est pas comme je le pensais une île de rêve. Des évènements inquiètent le gouvernement malgache et notre présence ne leur est pas totalement étrangère. Ils craignent des troubles dans Diego comme ceux qui se sont produits à Tamatave dernièrement. Mais ne t’inquiète pas. En ce moment tout est parfaitement calme et les marins n’y pensent guère.

* Un chant de cérémonie de la circoncision enregistré en forêt. Un ensemble de claquements de main vraiment très mélodieux.

Diego Suarez, le 10 février 1973

Tu m’excuseras, tu vas recevoir un gros paquet de lettres car ici c’est la pénurie de timbres et je préfère envoyer mon courrier par la valise diplomatique.

Comme je te l’ai dis la vie est très chère ici et il n’est pas question pour moi de travailler à bord car les gars ont engagé des boys pour laver et repasser alors pour moi cela me pose quelques problèmes*.

Hier soir, je suis allé avec Roland rencontrer deux jocistes malgaches. Nous avons discuté sur les multiples problèmes de la condition ouvrière malgache. Dans l’ensemble l’ouvrier malgache rencontre les mêmes problèmes que les français mais pas du tout à la même échelle ; ils me semblent cent fois plus importants.

Les familles vivent assez chichement. Le riz est la nourriture de base. Le malgache mange en moyenne un kilo** de riz cuit par jour. Il l’accompagne quand leurs moyens leur permettent d’un peu de viande. Jean-Chrysostome et Martin (c’est leur nom) ont ici toute une structure à bâtir pour donner à la masse ouvrière un pouvoir représentatif. Le mouvement TAK,  la Jeunesses Ouvrière Chrétienne malgache, n’est pas tellement important. C’est, pour l’instant, quelques noyaux dispersés dans l’ensemble de l’île mais ils font tout de même du bon boulot.

Nous avons mangé au restaurant (c’est Roland qui a payé), chose que nos deux amis ne peuvent pas se permettre avec leur maigre salaire. Ils gagnent en gros 40 000 F français par mois soit 20 000  Fmg***. ; c’est dérisoire pour nous mais la vie est deux fois plus chère qu’en France. Tous les produits importés de l’étranger doublent leur prix. Une voiture d’occasion qui coûte 300 000 F français coûte ici 600 000 F français soit 300 000 Fmg.

J’aime discuter, tu les sais bien. Avec Roland et ses amis malgaches je ne m’en prive pas. À bord on ne peut pas trop aborder ces problèmes****.

J’ai acheté avec ma monnaie restante des coquillages magnifiques pour faire plaisir à ma mère. Des couleurs chatoyantes, des formes extraordinaires un tout petit résumé de la faune sous-marine malgache.

Je pense que le prochain weekend je vais aller en forêt passer la nuit à la manière des anciens navigateurs et des explorateurs*****. Je pense que se sera plein d’enseignement.

* Beaucoup de femmes cherchaient à se louer à la semaine pour un poulet au coco ou une robe pour le mois. Elles s’occupaient alors dans tous les sens du terme de leur invité. En contrepartie leur subsistance était assurée.

** L’unité de mesure des denrées était le kapok qui n’est autre qu’une boîte de lait concentré sucré.

*** Fmg : Le Franc malgache.

**** Les marins ne se posaient pas de questions et sans Roland qui, à dessein, me les a fait découvrir, j’aurais fait de même.

***** Tiens donc ! en voilà une idée. Ça, c’était une idée de mon copain D., sako (chargé de la police du bord). Il en avait beaucoup de ce genre. Un jour il s’était mis en tête de me faire faire un stage de parachutisme, un autre jour de la plongée sous-marine etc.

 

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