L’ex-voto

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

L’ex-voto

Il fait très chaud ce jour-là dans ce charmant petit village au cœur du Morbihan. Dans la rue principale, on eut dit que chaque balconnière, chaque mur, chaque fontaine, chaque petit coin de trottoir  avait été réquisitionné pour être fleuri. L’ensemble est magnifique et de nombreux touristes déambulent dans la grand-rue. Au centre du village, une charmante petite place avec en son milieu une jolie fontaine sculptée d’où jaillit sur quatre côtés une eau bien fraîche. Les touristes se rafraîchissent, les uns en mouillant de leurs doigts leur visage, leur nuque, leurs bras, d’autres n’hésitant pas à tremper la tête.

IL s’est réfugié dans l’église, dans une petite chapelle. Là, au moins, il fait frais. Sur une bonne chaise appuyée au mur, son regard parcourt l’habile architecture, les arcades en plein cintre reposant sur de grosses colonnes à chapiteaux sculptés, les grandes arcades en tiers-point. Il se sent bien dans ce lieu, pour un peu, il aurait fermé les yeux pour se laisser aller à une sieste bienfaitrice.

Quelques éclats de voix lui font tourner la tête. Ils émanent de la grande porte où une sœur invite le flot de touristes à un peu de tenue dans l’église. IL sourit : un homme d’un âge certain, bedonnant, un bob blanc sur la tête crie haut et fort que son chien a lui aussi le droit d’entrer : » Il est lui aussi une créature de ton p… de Dieu. » gueule-t-il haut et fort.

« Un vieil anar soixante-huitard ! il est interdit d’interdire » pense IL. La sœur le sort sans ménagement.

Dans le collatéral, le bas-côté, deux jeunes femmes, ventre à l’air et short ultra-court moulant des fesses somme toute bien faites, déambulent.

« Ces deux-là  ont échappé au cerbère se dit-il. Le monde a changé, ces églises ne représentent plus rien pour la plupart de ces gens. Elles ne sont que des lieux de visite, des endroits morts, des cabinets des antiques. On n’y vient lors des enterrements. Parfois seul le prêtre, quand il y en a un, chante devant une assemblée fermée, muette peu habituée aux cérémonies. »

Il se souvient de son ami Karl un vieil anar qui avait bouffé du curé toute sa vie et que sa famille, des notables… du quartier, avait voulu absolument faire passer à l’église. Comme cela avait été pitoyable, dérisoire… Ce jour-là, Il s’était senti très mal et s’était promis que, dorénavant, en cette même situation, il n’irait qu’au cimetière.

« Ah ! il y a aussi les mariages où l’on se pavane dans la grande nef, comparant  les toilettes et lors de la cérémonie on entend des chuchotements de quelques « fidèles » s’inquiétant : où est le vin d’honneur ? Des mariés se promettant fidélité…quelle farce…quelle stupidité en ces temps où deux couples sur trois divorcent… »

Il en est là dans ses pensées, quand une jeune femme s’installe devant lui sur le banc du premier rang. Elle s’agenouille et se met en prière, le visage caché dans ses mains posées sur le pupitre du banc.

Elle était plutôt jolie,  moderne, cheveux courts, corsage blanc et jean. Un temps il parcourt du regard ses fesses arrondies, sa taille bien faite, ses épaules légèrement dénudées, montrant un cou aux lignes pures. Un beau brin de fille, pense-t-il ; demande-t-elle quelque chose ? un amoureux peut-être ?

Elle se lève, va déposer sur l’autel un objet, redescend, se signe et s’en va, tête baissée, d’un pas rapide. Il la suit du regard, la voit faire une génuflexion devant le maître-autel et disparaître dans la lumière vive de la grande porte.

« Que pouvait-elle donc avoir apporté ainsi comme ex-voto ? »  Il se met debout pour mieux voir. C’est un album photo vert orné de liserés dorés. Il se rassoit. Pourquoi l’a-t-elle apporté ? Sa curiosité est piquée au vif. Peut-il décemment aller le chercher et le parcourir ? La tentation est trop grande et dans un seul mouvement il va le chercher et se rassoit.

C’est sans compter sur l’œil vigilant du cerbère :

« Je vous ai vu, je vous prie de remettre à sa place ce que vous avez pris sur l’autel dit-elle vivement en chuchotant.

–       Ne vous inquiétez pas ma sœur, dit-il dans le même chuchotement, je vais le remettre à sa place mais ma curiosité est grande. Je veux savoir ce qu’on peut offrir ainsi avec dévotion. Je vous en prie, asseyez-vous près de moi et regardons ensemble…

–       Je ne peux vous laisser faire cela…je trouve cela vraiment déplacé de votre part… »

Est-ce le ton aimable ? sa bonne mise ? son sourire ?  elle s’assoit sur le bout de la chaise peut-être avec le secret désir de reprendre l’album rapidement.

L’album posé sur ses genoux, IL l’ouvre, il contient une dizaine de pages. Les photos montrent un couple heureux  avec un enfant. Elles sont toutes légendées d’une belle écriture bien ronde, féminine.

Les premières montrent le jeune couple à la maternité ; la jeune femme est  alitée, un nouveau-né dans les bras : « Mon petit Pierre est enfin là ! » « Pierre dans les bras de papa Jean-Marie… vous êtes si beaux tous les deux ».  Puis le bébé a grandi, il est dans un parc : « Mon petit prince fait ses premiers pas… ». Les suivantes : l’enfant au bain : « Avec Sophie la girafe, ta nouvelle amie » ; endormi sur son papa dans le canapé : « La première leçon de Jean-Marie à son fils : faire la sieste après déjeuner » ; le baptême sur les fonts baptismaux : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai… ton avenir ».

Toutes les photos montrent le couple dans des moments heureux. A la dernière, ils restent tous les deux figés, atterrés : « Merde…, dit IL. »

Elle représente une tombe toute simple où figurent deux noms en lettre dorées : Pierre M. 13 -05-2009  16-07-2011  Jean-Marie M. 16-02-1986 16-07-2011 légendée « Pourquoi me laissez-vous toute seule ?»

Dans le pli de la couverture il y a, soigneusement plié, un article de journal. IL le déplie et lit : « Terrible accident de la route. Les deux passagers, le père et son fils sont tués sur le coup. » Il remet l’article à sa place.

Sans un mot, IL tend l’album à la sœur.  Elle ne le prend pas. Les mains jointes, tête baissée, les yeux fermés, elle est en prière.

Il se lève, dépose l’album sur l’autel et se rassoit auprès de la sœur.  Il est un peu secoué, la tristesse l’a envahi.

La sœur a relevé la tête, elle a fini ses prières. Pendant un temps, tous les deux, ils restèrent silencieux, les yeux fixés sur l’album.

« Pardonnez-moi, j’ai été odieux, dit-il en chuchotant.

–       Ce n’est rien, si cela peut répondre à votre interrogation, vous aidez à comprendre ce que l’on peut offrir à Dieu.

–       Merci ma sœur d’avoir prié pour elle, elle en a bien besoin. Comment peut-on se reconstruire après cela ? Pourquoi diab…pourquoi a-t-elle déposé cet album ? Moi je serais très en colère ; j’en voudrais à la terre entière ;  je “lui” en voudrais terriblement.»

–       Peut-être l’a-t-elle déposé simplement pour le remercier des moments heureux passés avec eux. »

Des cris d’enfants retentirent ; ils montent et descendent les quelques marches de l’autel, les parents, indifférents à leurs cris, les regardent faire.

Boussay, février 2014.

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