Le jardin botanique

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Le jardin botanique

Par ce bel après-midi de printemps, IL parcourt les allées du jardin botanique, s’enquérant du nom d’une plante sur les petites ardoises suspendues à un piquet, admirant les massifs si bien entretenus, les transparences réalisées sur quelques arbres buissonnants pour permettre aux visiteurs d’entrapercevoir les compositions en arrière-plan. Il aime cet endroit.

Il est implanté à l’emplacement d’un ancien moulin, dans le creux d’un petit vallon où coule un ruisseau. Les jardiniers ont su habilement profiter de la topographie du terrain en aménageant des terrasses accessibles par des charmants petits chemins fleuris ou des escaliers de pierre. Les murets des terrasses conservent leurs végétations si curieuses faites de lichens, de mousses, de fougères accrochées dans les interstices des pierres.

IL s’assoit sur un banc dans une allée dominant le vallon, ferme les yeux et offre son visage à ce soleil printanier ; un bien-être, une jouissance l’envahit. Il sent la chaleur sur son visage ; la lumière transperce ses paupières donnant naissance à des compositions rouges veinées d’un rouge plus sombre, fenêtres par laquelle il perçoit la sève qui parcourt son corps.
Des pas lui font ouvrir les yeux, cinq femmes habillées de noir passent devant lui. Dans la petite ville elles sont bien connues, on les appelle les veuves. Dès les beaux jours, elles se réunissent dans le petit square de la section des plantes médicinales, papotant, ragotant tout en tricotant.
Tiens donc ! une nouvelle, la mère Éléonore, mince alors ! Elle est déjà membre du club ironise en pensée IL. Son mari est décédé depuis quelques jours. Elle l’a retrouvé étendu raide mort dans la place après une crise violente de délire, d’hallucinations lors de laquelle elle avait réussi à s’enfuir par miracle ; arrêt cardiaque avait diagnostiqué le médecin.

Le père Léon, cantonnier de son état n’était pas facile et menait la vie plutôt dure à sa femme. Dans la petite maison, non loin de l’église, la plupart du temps, les soirées se résumaient en cris, insultes, et vaisselles cassées. Il avait le vin mauvais et la main leste le bougre. Que de fois dame Éléonore se retrouva à la rue, mise à la porte, mais il y avait toujours une âme charitable pour l’héberger. Les visites des gendarmes étaient fréquentes. Le curé voulut un jour jouer les médiateurs et il n’eut comme planche de salut que de courir se barricader dans son presbytère sous les violentes invectives du Léon ponctuées par des coups de poing et de pied dans la porte. Chacun la plaignait de vivre un tel calvaire. On la supplia de le quitter mais invariablement elle revenait vers son tortionnaire.
Manifestement, la vie va être plus facile pour elle maintenant se dit IL.

Les bras étalés sur le dossier du banc, il suit le groupe de femmes opérant leur descente à la file indienne sur le sentier en contrebas. Un temps, il les perd de vue dans les frondaisons mais les retrouve dans une trouée. Elles se sont regroupées et l’une d’elles, la femme Éléonore, semble-t-il, est penchée. Que font-elles donc là ? se demande IL. La femme se relève et ses compagnes, l’une après l’autre, l’enlacent, l’étreignent longuement, lui tapotent amicalement les épaules comme pour la féliciter d’une tâche accomplie.
Puis tête basse, toujours en file indienne, elles reprennent le sentier, repassent devant lui, le saluent d’un petit coup de tête. Il leur répond de même et les regarde s’éloigner. Des sorcières, elles me font penser à des sorcières revenant de quelque sabbat ! se dit-il.

Le soleil s’est caché dans les grands arbres, il fait nettement plus frais. Il est temps de rentrer murmure-t-il à regret. Il se lève mais se ravise, le manège des femmes a titillé sa curiosité. Il prend, d’un pas rapide le petit chemin menant au lieu de leur réunion non loin derrière le bosquet. Il le mène vers un petit square avec quelques bancs. Sur son pourtour un ensemble de petits jardinets délimités sur deux côtés perpendiculaires par un mur assez haut de pierres sèches. Il n’a pas de mal à reconnaître celui où elles s’étaient arrêtées, d’une part le parterre de fleur est piétiné et d’autre part en se retournant il aperçoit le haut de son banc à travers la trouée.
Il examine le mur ; un endroit a été gratouillé et rebouché par une petite pierre et un peu de terre. Du doigt, précautionneusement, Il l’enlève. L’interstice révèle un petit rouleau de papier de deux centimètres de long, il le déplie et lit, écrit au stylo bleu d’une écriture malhabile, « Merci ». En examinant encore une fois le mur il voit une seconde cachette, avec là aussi un petit papier, plus vieux que le premier car il est en mauvais état et l’encre est décolorée mais on devine le même « Merci ». Poursuivant sa recherche, Il trouve même une troisième cachette.
C’est curieux, pense-t-il, pourquoi une telle dévotion dans ce lieu ? Il examine les plantes disposées à ses pieds dans le parterre et reconnaît la belladone confirmée par la petite ardoise accrochée à un petit piquet. Un frisson d’effroi parcourt son échine, il vient de comprendre. En levant la tête et il voit, sur le mur, une petite pancarte : « Section des plantes médicinales – Famille des Solanacées – Plantes toxiques et mortelles».

Boussay – Juillet 2014

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