Commandant Rivière – En mer d’Arafura, le 8 mars 1973

CarteMondeAnnotéeAfura

En mer d’Arafura, le 8  mars 1973

MerDAfura La mer d’Arafura baigne les îles du sud de l’Indonésie et les récifs du nord de l’Australie.
 

Nous avons fait du chemin depuis Lorient ! À deux heures cet après-midi nous avons parcouru quarante mille kilomètres.

Pardonne-moi* si je t’écris moins souvent mais ici je vis comme un automate. C’est un monde très différent du tien. Chaque fois que je pense à la vie civile, après la période de joie que cela me procure, le moral tombe au plus bas en pensant qu’il reste encore des jours et des jours de mer dans cet îlot** de métal et la vie en mer devient alors excessivement pénible. Peut-être me comprends-tu maintenant pourquoi  je prends moins souvent la plume. C’est tellement difficile à gérer.
Je te parlais de l’univers différent du tien, l’exemple le plus précis c’est que j’ai l’impression que ma mère est toujours vivante et comme tout à l’heure il a fallu que je me dise, que je me persuade : maman est morte !

Je vais trouver du changement à mon retour, la maison doit être vide maintenant. Mon père doit être très abattu car il l’aimait profondément et il l’aime encore. Ma vie va changer, je le sens bien, tu seras là bien sûr, mais elle va me manquer…
Je n’ai pas reçu de nouvelles depuis Diego Suarez et d’après les on-dit il n’y en aurait pas à Nouméa.

Pendant trente quatre jours nous n’avons eu que quatre jours d’escale à Djakarta. Trente jours de mer c’est long !***

Je vais t’envoyer deux pellicules à Nouméa. Des photos de Diego Garcia, Djakarta, le volcan Krakatau en irruption et l’île de Bali. Tu reconnaîtras sur les photos les choses délicieuses de l’Extrême-Orient.

Nous allons passer quatorze jours à Nouméa pour prendre du repos. La quille est proche encore cinquante-trois jours jusqu’au premier mai, date supposée du débarquement, car je ne la connais pas encore.

* Petit rappel ces lettres étaient destinées à Marlyse, celle qui est devenu à mon retour mon épouse.
** Îlot et non pas prison. Le bateau était devenu mon seul univers.
*** Là, je prends quelque liberté dans mes calculs. Nous n’avons eu que 13 jours de mer consécutifs.

ooOoo

Quelles ont été les distractions à bord pendant la longue traversée de l’océan Indien ? La première qui me vient à l’esprit est le vernissage de la peinture murale de la cafétéria par mon ami Pascal.
Sur la paroi, côté bordé extérieur, réalisée au minium trouvée à bord, elle représentait un ensemble de masques artistiquement disposés dans différentes expressions : le rire, l’étonnement, la gêne, la peine, la colère etc.
Pour cette occasion Pascal arborait la tenue de l’artiste peintre : blouse blanche, chapeau et lavallière.
Un maître s’était déguisé en acheteur américain avec un énorme cigare et un fort accent texan et fit son entrée :
« J’achète tout, le bateau, la peinture, j’achète tout… » s’écria-il en gesticulant.
S’ensuivit un dialogue avec le commandant comme quoi le navire appartenait à l’état français et qu’il n’était pas à vendre.
« Alors j’achète la France, le commandant, les officiers, j’achète tout » s’exclama-t-il
Ce fut un excellent moment.

D’autres images me viennent à l’esprit. Ah ! les parties de pêche avec une simple ligne coulant le long du bord, initiées par quelques matelots passionnés. J’ai souvenir d’avoir pris un poisson magnifique…le seul d’ailleurs.

Il y avait aussi Radio Rivière. Elle diffusait tous les soirs les « tubes » du moment, organisait des interviews, diffusait un journal, la météo et les petits potins, choisis, du bord que le personnel écoutait lors d’interminables parties de cartes, de séances de coutures, de repassage ou de lecture allongé sur les étroites bannettes.
Radio Rivière avait organisé un jeu pour tout le bord sous la forme d’un quiz, l’animateur posait des questions et nous devions via le téléphone donner une réponse. Nous nous étions retrouvés, le personnel non de service, pour une manche finale contre les canonniers sur la plage arrière…les mécaniciens ont gagné.
Je me souviens d’avoir entendu, un jour que j’étais dans leur studio, la nuit de noce de John Lennon et Yoko Ono enregistrée à leur insu par les trois autres Beatles et qu’un maître avait eu la chance d’enregistrer une nuit sur une radio presque par hasard.

Il m’arrivait fréquemment d’admirer les couchers de soleil sur la plage arrière avec le secret désir d’apercevoir enfin ce fameux rayon vert, phénomène optique qui peut être observé au lever ou au coucher du soleil. Pendant quelques secondes on peut voir un point vert sur la partie supérieure de l’astre lorsqu’il frôle l’horizon. Je ne l’ai jamais vu.
Je n’étais pas le seul à guetter le phénomène. Une fois ou deux j’ai aperçu le commandant, personnage immensément important, à l’arrière du navire, les mains sur le bastingage qui scrutait l’horizon pour tenter d’apercevoir lui aussi le phénomène.

Lorsque la nuit était tombée, sur cette même plage arrière, il y avait cinéma. Impression curieuse de filer à quelques mètres de la surface noire de l’eau, sous un ciel étoilé avec cette toile blanche qui s’animait et diffusaient des ombres fantomatiques.
C’est en mer, grâce à l’absence de lumière, que j’ai pu voir les plus beaux ciels étoilés.

Et puis pour ma part, je passais beaucoup de temps à mon petit bureau du PC Sécurité à étudier, à écrire et parfois même à écrire des poèmes.

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