Le retour (1945)

Cette nouvelle  a été écrite comme contribution mensuelle pour mes amis de Breudeur ar Ster – Collectif d’artistes bretons « Lumières d’estuaire ».

Le retour (1945)

La base de cette nouvelle m’a été racontée par mon père. Je l’ai gardée longtemps en mémoire. Je me suis dit qu’il est temps de la mettre en scène.

Il est là sur le trottoir, sa valise à la main. Il revient d’un long voyage aux portes de l’enfer.
En apparence rien n’a changé dans cette rue commerçante. Les gens s’affairent, vont viennent et ce tourbillon le gêne, l’enivre un peu.

Il fixe la porte d’entrée de l’autre côté de la rue avec ses deux marches de pierres et son gros bouton dépoli. Toute son âme lui dit « vas’y » mais son corps refuse d’avancer. Il lui semble qu’il va entrer dans un territoire inconnu.
Pourtant combien de fois il avait poussé cette porte d’entrée couinante, gémissante après avoir posé son vélo le long du mur. Il s’engouffrait alors dans le couloir, montait quatre à quatre les escaliers, poussait la porte de leur petit appartement au troisième, prenait Jeanne dans ses bras en l’embrassant et elle riait, elle riait en feignant de se débattre.

Il se décide enfin, traverse la rue, monte les deux marches, tourne le bouton central et pousse la porte d’entrée. Elle lui répond par un long couinement, le même que cinq plus tôt. Devant lui, le long couloir au mur crasseux et ses tomettes de briques fissurées menant tout droit à la cour derrière la maison. À sa droite l’escalier avec ses marches usées par les passages incessants ; la rampe seule atteste qu’il fut un jour verni. Sur le mur cette même peinture marron avec ces volutes dessinées au couteau et écaillées par endroits. Elle porte les marques de coups des différents déménagements opérés par les locataires.

C’est un homme amaigri qui monte une à une d’un pas lent les marches de l’escalier de cette maison d’un quartier populaire dans une petite ville de province.
Il s’est marié en 1939 avec Jeanne une jolie et pétillante brune et ils se sont installés au troisième étage de cette grande bâtisse. Puis cette satanée guerre a tout bousculé, il fut appelé et fut prisonnier lors de la déroute de 1940 et envoyé en Allemagne.

Son cœur bat fort, sa valise lui paraît lourde, trop lourde pour ses bras amaigris. Il reconnaît la même odeur forte de cuisine et celle de pisse émanant des cabinets sur le palier à chaque étage. Les portes massives autrefois vernies portent toujours les plaques de laiton gravées au nom des locataires.

Au premier palier, il pose sa valise et se met dos au mur et emplit plusieurs fois ses poumons. À droite, l’appartement silencieux des Duchemin, un couple sympathique ayant un petit commerce dans le centre-ville. Lui aussi est parti à la guerre. A-t-il eu la chance de revenir ? En face, celui des Verjus, une famille nombreuse, on entend un enfant piailler, puis les invectives de la mère. Elle a toujours cette petite voix aigrelette la Ginette et puis celle de Raymond, son poivrot de mari braillant à s’époumoner. Père de famille nombreuse, il n’a pas été envoyé sur le front mais affecté dans un atelier d’armement.

Souffle court, il reprend lentement son chemin et fait une seconde station sur le palier suivant. Les Blum, pense-t-il, un couple de personnes âgées. Dans une des rares lettres de Jeanne elle faisait état de leur départ, on était venu les chercher un matin sans plus de précision.
À travers la porte de l’appartement d’en face on entend la mélodie hésitante d’un piano ; elle s’arrête après quelques accroches. Melle Lepic, une vieille fille, donne donc toujours ses cours de musique. La mélodie reprend, s’arrête à nouveau. Il imagine les mains courant sur le clavier.
Ah ! la musique, lui il jouait de l’accordéon avec son cousin Jeannot et ils faisaient danser les filles dans le fond d’un café deux rues plus loin. C’est là qu’il avait rencontré Jeanne. Elle restait souvent près de l’estrade à le regarder. De temps en temps, il laissait Jeannot seul sur la petite estrade et il la faisait tournoyer dans une atmosphère enfumée. Il faut dire qu’il avait de l’allure avec ses cheveux en arrière, sa large carrure, son tricot de corps et son mégot collé à la lèvre. Durant sa détention, il l’avait ressassé cette image. Il s’était affolé lorsqu’il s’aperçut que le visage de Jeanne s’estompait dans sa mémoire. Il ne voyait que des contours indistincts. Alors il avait décidé de vivre l’instant présent de ne plus penser au passé, cela faisait trop mal.

Cinq années se sont écoulées. Le souffle coupé, Il est là à quelques mètres d’elle, va-t-elle le reconnaître ? Dans les locaux d’accueil des prisonniers à Paris, il s’était vu dans le miroir, le visage émacié, les cheveux rares, les yeux ternes. Va-t-elle le reconnaître ? Va-t-elle l’aimer encore ?

Il reprend sa marche vers le dernier niveau. Sa main s’agrippe à la boule du poteau de la rampe et réunissant toutes ses forces il se hisse sur le palier.
Un instant, il pose sa valise, il essaie de reprendre son souffle, les yeux rivés sur la porte entrouverte de l’appartement.
Tout à coup derrière lui, l’aboiement d’un chien dans l’appartement d’en face le fait mettre en position de défense, les mains sur le visage pour le protéger, bras contre le torse, les genoux à demi fléchis. Il attend la morsure et le coup de schlag sur le dos avec le cri sauvage du gardien. Rien ne se produit, il attend encore. Un cri d’homme puis le chien se tait. On entend son reniflement au bas de la porte.
Il émerge doucement de cet état de stress extrême, étonné de ne pas être agressé. Il s’approche de la porte entrouverte; frappe, il trouve curieux de frapper à sa propre porte ; personne ne répond ; il entre dans le petit couloir et se dirige en face dans la cuisine baignée de lumière ; la fenêtre est grande ouverte ; on entend les bruits de la rue.
Il s’assoit sur une chaise de paille et balaie du regard lentement la pièce. Rien n’a changé, la cuisinière émaillée avec sa plaque de fonte luisante soigneusement entretenue, au-dessus d’elle la batterie de casseroles accrochée sur son support, l’évier de grès, les carreaux de faïence au mur avec le robinet, le buffet, il passe la main sur la table. Curieusement il se sent étranger dans cet espace pourtant si familier comme s’il était en visite chez un ami.
Ainsi, alors que lui il souffrait là-bas misère, la vie ici continuait comme si de rien n’était.

Et puis tout d’un coup la pensée que Jeanne ne l’aurait pas attendu lui vient à l’esprit… non ce n’est pas possible… pourtant, cinq ans c’est long… alors il cherche du regard un indice.
Il se lève et se dirige vers la chambre, elle aussi baignée de lumière ; la fenêtre donnant sur la cour est ouverte. Tout est identique, le lit recouvert du couvre-lit matelassé carmin, les tables de nuit de chaque côté, à sa gauche l’armoire à glace, dans le coin la machine à coudre Singer.
Un vagissement le fait tourner la tête, derrière lui dans une petite alcôve, un berceau, à l’intérieur un bébé endormi.
Alors une grande colère emplit son être et d’un geste, d’une main transformée comme la serre d’un oiseau de proie, il saisit l’enfant et le jette par la fenêtre. Il entend un bruit sourd puis le cri déchirant d’une femme.
Il reste là dans un état second, les bras ballants, les yeux fermés, la tête vide, il entend des cris, des bruits de pas qui s’approchent et qui bientôt emplissent la chambre. Puis le silence se fait. Il ouvre les yeux et voit devant lui le visage de Jeanne, un visage déchiré par le chagrin, les yeux rouges :
« Jean, pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi ?
– Pourquoi tu as fait ça Jeanne ? murmure-il, levant la main pour désigner le berceau, tu aurais pu m’attendre…
Jeanne plonge son regard dans les yeux bleus ternes, usés, fatigués et lui dit doucement :
– Jean… c’est le petit garçon de la voisine que j’ai en garde… je t’ai attendu, Jean… je t’ai attendu.

Boussay, octobre 2014

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2 commentaires pour Le retour (1945)

  1. Jean-Pierre Vas dit :

    JP de Radio Rivière

    >

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