Rencontre en ligne,

Cette nouvelle est ma contribution mensuelle au collectif artistique « Breuder ar Ster »

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Rencontre en ligne

Nous sommes à quelques jours de Noël et Lisa est assise sur le sol dans un coin de sa chambre, dos au mur, les jambes repliées, la tête posée sur les genoux. Elle cache, en tirant sur les manches de son pull, ses mains rouges fines et maigres. Aujourd’hui elle a douze ans, cela aurait dû un jour de fête mais elle a le cafard, un terrible cafard.
« Elle me manque tant » pense-t-elle. Elle voudrait être dans ses bras. Dans sa mémoire elle entend encore résonner sa voix douce avec cette pointe d’accent : « Take it easy, will you…take it easy… » Dans les moments difficiles sa mère la consolait en anglais, petit artifice qui la calmait presque toujours.
Trois petits coups à la porte et la voix de son père :
– Le dîner est prêt, Lisa.
– Je n’ai pas faim.
Il n’insiste pas. Il est désemparé. « Betty aurait su quoi faire. » pense-t-il. Sa mort il y a bientôt trois mois dans un accident de voiture a provoqué un véritable séisme. Elle s’occupait de tant de choses : de la maison, des enfants, de son travail. D’un seul coup des tas de problèmes se sont posés, où sont les papiers ? Comment fonctionne la machine à laver ? Faire à manger ! Il s’était rapidement noyé et avait fait appel à une femme de ménage pour le décharger des tâches ménagères et se consacrer à sa fille mais les choses ne se passent pas comme il l’aurait voulu, un conflit naît maintenant pour la moindre peccadille.

Lisa se revoit trois mois plus tôt, juste à la fermeture du cercueil. Elle avait beaucoup insisté pour la voir une dernière fois. C’est avec un peu d’appréhension qu’elle s’était approchée, avait contemplé son visage inerte, effleuré de ses lèvres son front, avait trouvé cela étrange, froid et dans le même geste avait glissé le téléphone portable de sa mère dans la garniture ivoire du cercueil. Pourquoi avait-elle fait cela ? Était-ce par ce que sa mère l’avait toujours à la main ? Était-ce pour se rassurer elle-même ? d’assurer une possibilité de liaison avec elle ?

Sur le sol, son téléphone sonne et le visage de Lola, sa meilleure amie apparaît à l’écran. Elle le coupe, elle veut rester seule. Puis vient une idée ; elle le prend ; le met sur mode texto et écrit :
< Maman j’ai besoin de toi >
Quelques secondes s’écoulent et apparaît sur l’écran
< Qu as tu dear >
Pendant quelques secondes Lisa reste tétanisée. « Elle me répond ! elle me répond ! » pense-t-elle. Elle écrit rapidement avec ses deux pouces :
< C est toi maman>
< Oui pourquoi>
< Je suis tellement malheureuse >
< C’est un mauvais moment à passer >
< Je te rappelle plus tard jc m’appelle >
Lisa est perplexe. « JC ? » dit-elle tout haut. Elle ne sait plus du tout où elle en est. Comment cela se peut-il ? La tristesse a fait place à un état d’excitation intense. Elle se lève, fait les cent pas à travers la chambre ; s’arrête ; se fige les yeux rivés sur le petit boitier noir placé devant elle ; reprend sa marche ; s’assoit sur le lit ; le téléphone sonne, le visage de Lola apparaît sur l’écran ; elle a un mouvement d’impatience ; « Oh non ! pas maintenant » se dit-elle ; elle coupe. Elle attend un long moment puis n’en pouvant plus elle saisit le boitier et écrit :
< Ou es tu >
Quelques longues secondes s’écoulent puis la réponse vient enfin :
< Au paradis je suis occupée je suis en réunion avec jc il veut une chorale d’anges pour les fetes de noel on se parle plus tard dans la soirée bisous sweetheart >
« Sweetheart, maman m’appelait ainsi ; je suis en contact avec elle ; c’est dingue ! si je peux envoyer des SMS… je peux l’appeler. »
Fébrilement elle compose le numéro et lorsqu’on décroche elle s’écrie :
– Allo maman !
– Mais qui êtes-vous, répond une voix féminine avec un fort accent américain.
– Ben je suis Lisa.
– Lisa ?
S’ensuit un long silence.
– Tu étais morte et je t’ai envoyé un texto et tu as répondu, tu m’as dit que tu étais au paradis avec Jésus-Christ, qu’il y a une chorale d’anges, dit-elle tout de go, sans respirer et elle fond en larmes.
– Take it easy, will you…take it easy… répond la voix, vous êtes seule dans la maison ?
– Non, il y a mon père.
– Passez-le-moi, s’il vous plaît, je vous en prie, ne raccrochez pas, passez-le-moi.
Sans se déplacer Lisa crie en pleurant :
– Papa, papa…
Quelques secondes plus tard, le père fait irruption dans la pièce, avant qu’il ne dise un mot, elle lui tend le téléphone. Il le prend et s’assoit au bord du lit. Lisa a repris sa position dos au mur. Elle pleure doucement, son grand corps tressaille de temps en temps.
En répondant, le père hoche la tête plusieurs fois sans quitter des yeux sa fille…oui je suis le père de Lisa…elle a douze ans… sa maman est décédée… il y a trois mois…accident de voiture… oui je comprends… oui, oui je comprends… c’est une bonne idée… nous habitons, et il donne l’adresse…oui, oui je vous attends.

En attendant ces mots, Lisa s’est recroquevillée un peu plus. Il la prend dans ses bras sans mot dire et l’allonge sur le lit.
– J’ai envoyé un SMS à maman et c’est une autre dame qui a répondu. J’ai cru que c’était maman, je suis une sotte, chuchote Lisa.
– Chut, chut, non pas du tout, tu n’es pas sotte, calmes-toi, la personne est en route, elle veut te rencontrer. Allonges-toi, reposes-toi.
Il reste là près d’elle à la regarder. De temps en temps, un frisson parcourt le corps longiligne de Lisa. Des questions lui brûlent les lèvres mais il se tait craignant une nouvelle dispute. Un peu plus tard, on sonne à la porte. Il descend. Lisa entend une courte discussion et une jeune femme, la trentaine, pénètre dans la chambre, ses talons hauts claquent sur le parquet, un parfum, assez fort, emplit la pièce. Elle pose un genou à terre et se penche pour rapprocher son visage de celui de l’enfant.
– Lisa, dit-elle doucement, je suis désolée, vraiment désolée, c’est un quipro… comment dites-vous en français déjà, en se retournant vers le père.
– Quiproquo dit celui-ci.
– Oui, j’ai cru que c’était ma fille qui est en voyage avec son père…racontez-moi tout Sweetheart.

Elle s’assoit au bord du lit et lui caresse doucement les cheveux.
Lisa lui explique le téléphone placé dans le cercueil, le paradis, Jésus-Christ…
– My God, My God, je suis si sorry. Je n’ai rien compris ; je vous ai fait du mal ; je ne voulais pas.
Elle prend son téléphone et regarde les messages envoyés.
– Paradis, my God, c’est le nom de mon magasin : « Au Paradis des enfants » et « jc » c’est Jean-Claude mon associé. Oh là là ! Je suis désolée, le numéro, l’opérateur m’a donné celui de ta maman. Je voulais un autre téléphone avec un numéro connu simplement de ma fille.

Lisa s’est calmée, elle s’est assise au bord du lit. La femme entoure les frêles épaules de ses bras et la prend contre elle :
– Il faut que m’en aille maintenant. Après-demain il y a une grande fête, un arbre de Noël, avec les employées du magasin et leurs enfants. Je veux que tu viennes avec ton papa. Tu veux bien…
Lisa acquiesce. Elle se défait avec regret de ces bras bienveillants.

Elle prend congé et se retrouve sur le trottoir. Elle est toute retournée. Depuis qu’elle a pénétré dans cette chambre, elle a cet étrange sentiment d’être une déléguée, une maman par procuration. Alors une pensée effleure son esprit : « Se peut-il que la maman en voyant sa fille malheureuse ? » Elle secoue la tête « Non, non tout cela c’est de la foutaise »
Alors elle prend son téléphone, compose le numéro et dit :
« Hello Clara, it’s mom… »

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