Istanbul (2013)

Istanbul (2013)

J’ai quelque peu voyagé mais c’est la première fois que cette impression naissait en moi. Presque immédiatement, dès la sortie de l’hôtel, non loin du quartier historique où Marlyse et moi étions descendus, je me suis senti chez moi ; je n’étais pas dépaysé ; c’était ma ville.
Pourquoi me suis-je senti intégré dans cette immense mégapole de seize millions d’âmes, de cette ville entre l’Orient et l’Occident si différente de mon cadre habituel ? Je ne me l’explique pas… mais ai-je envie de l’expliquer ?

J’aime Istanbul la commerçante, la besogneuse, la ville des petites gens industrieuses. Chaque coin, recoin, héberge un petit magasin, une échoppe et puis les pavillons des sultans semblent si petits, presque plein d’humilité devant le Louvre, Versailles et pourtant quelle grandeur, quel raffinement.
Et puis il y a eu l’appel des muezzins… Lorsqu’à Boussay, une petite ville au sud de Nantes où je passe du temps en villégiature, les cloches de l’église sonnent, rythmant la vie des habitants, le sentiment m’envahit d’appartenir à une communauté, à une histoire. J’ai ressenti la même chose, là-bas, lorsqu’à la tombée de la nuit,  de toutes les mosquées, les muezzins ont envoyé vers le ciel la prière de toute une ville, de tout un peuple.

Pendant ce séjour, nous avons visité, bien sûr, les monuments incontournables : Sainte-Sophie, Topkapi ; admiré la fine architecture ottomane, les admirables et sobres décorations des mosquées ; parcouru la ville en tramway ; fait de longues balades dans les jardins immenses et magnifiques ; rencontré des gens si différents, un pilote de chasse de l’aviation marocaine, une vulcanologue libanaise, des commerçants, des étudiants…

Ce soir là, nous descendions une rue non loin de l’hôtel, lorsqu’un homme nous aborda :
– Bonjour messieurs-dames, êtes-vous français ?
– Oui, répondis-je, puis-je vous aider ?
– Non, pas vraiment, sinon le plaisir de parler votre langue.
J’examinais ce personnage. C’était un homme plutôt petit et d’une rondeur bienveillante. Ses cheveux gris étaient soigneusement peignés, sa moustache délicatement dessinée. Il portait une chemise blanche, une cravate bleue, un costume gris.
– Votre français est parfait, avez-vous étudié en France ?
– Oui à Paris. Et vous, d’où êtes-vous ?
– De Saint-Nazaire près de Nantes.
– Je connais bien cette région, j’ai un cousin qui habite Le Croisic et j’y ai fait plusieurs séjours. C’est vraiment  magnifique et j’aime beaucoup la côte sauvage surtout en hiver.
– Vous connaissez Le Croisic et la côte sauvage ? dis-je mi-étonné mi-amusé, oui, en effet, vous avez raison, c’est une région magnifique.
Nous étions en face de l’entrée d’une galerie, ce qui me semblait un ancien bazar.
– Venez, nous dit-il, je vais vous montrer quelque chose de très intéressant.
Nous entrâmes dans la galerie et il commença à nous raconter l’histoire du lieu, sa construction dans le milieu du dix-neuvième siècle, les problèmes rencontrés lors de la restauration de sa structure et ceux de sa décoration. Nous marchions lentement et suivions du regard sa main qui balayait avec légèreté l’espace. Son discours était élégant dans un français parfait et très académique. Un érudit, un professeur d’université, pensai-je. Nous étions heureux d’avoir un guide aussi compétent.
Puis au milieu de la galerie il nous dit :
– La pièce la plus intéressante est ici, elle nous a demandé beaucoup de travail et il ouvrit la porte d’un restaurant. Nous entrâmes et il continua un temps son discours. Puis dans un ton et un mouvement des plus naturels :
– C’est bientôt l’heure de dîner, je vous propose de vous asseoir, nous avons des spécialités qui vont vous plaire assurément, dit-il, en tirant une chaise pour Marlyse.
Pendant une seconde nous sommes restés déconcertés même un peu désemparés.
– Pardon ? dis-je.
La chose devenait évidente, ce n’était ni plus ni moins qu’un rabattage, mais la stupeur passée je la trouvais plaisante et très bien faite.
– Je suis désolé, dis-je en riant, mais il est vraiment trop tôt pour dîner. Mais je dois dire que je suis particulièrement impressionné par votre méthode, votre approche, c’est vraiment du grand art. Je ne pourrais qu’encourager les étudiants des écoles de commerce françaises à venir faire un stage à Istanbul.
– Assurément, répondit-il, et maintenant que vous connaissez la maison, nous serions très heureux de vous recevoir.

Nous lui promîmes de revenir, ce que nous n’avons pas fait. Il y a tant de choses à voir à… Istanbul.

Montoir de Bretagne, février 2015

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