La cérémonie

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

La cérémonie

Nous sommes le onze novembre et la salle des fêtes de cette petite ville de Bretagne est parée de ses plus beaux atours. Pour ce banquet, les tables ont été nappées de blanc sur lesquelles on a disposé, suivant les convenances, la meilleure vaisselle de la mairie, celle avec les armoiries de la ville que l’on sort dans les grandes et rares occasions avec les trois verres étincelants, les couverts bien disposés et au milieu les bouquets réalisés par les dames de la Société florale pour donner une note artistique et de fraîcheur à l’ensemble.
Des guirlandes de petits drapeaux tricolores traversent la salle, courent sur les murs. À l’extrémité, une petite estrade sur laquelle sont disposés un pupitre avec son micro et de part et d’autre une grande plante verte. Derrière, sur le mur, sur fond d’un grand drapeau tricolore, une banderole en lettres d’or « Honneur à notre héros ».
Trois cents couverts vont être servis par les soins du patron et du personnel du réputé restaurant « Les Blés d’Or », aidés par les dames de la Société de bienfaisance. Tous sont à leur poste, ils attendent l’arrivée des invités.

Ceux-ci sont toujours à la cérémonie aux monuments aux morts ; elle se termine, la clique « La Sainte-Cécile » joue « La Marseillaise ».
En prélude les enfants des écoles ont chanté « Le chant des Partisans » sous la direction du directeur de l’école publique. Puis ce fut les discours, en premier lieu le député, brillant et plein de finesse, puis celui très sobre et précis du préfet et enfin du maire, un peu plus laborieux. Tous ont vanté les mérites de ses hommes qui ont donné leur vie pour la Patrie. La gerbe fut déposée avec la sonnerie aux morts et tous les drapeaux des anciens combattants s’inclinèrent.

Chacun se félicite d’une aussi belle cérémonie et les invités s’en vont à pied à travers la grand-rue vers le vin d’honneur donné dans la salle du gymnase. Les habitants sont sur le trottoir, de chaque côté, pour voir le cortège. D’abord la clique « La Sainte-Cécile » jouant « Quand Madelon », puis les enfants des écoles, les anciens combattants, drapeaux en tête, puis enfin les officiels avec en première ligne : M. le député qui salue franchement de la main, sa dame à côté de lui, si belle et si distinguée, en tailleur très chic, qui prodigue des sourires éclatants ; M. le préfet donne des petits coups de tête, tantôt à droite, tantôt à gauche et M. le maire, nouvellement élu, qui ne sait pas où mettre ses mains, plus habituées à manier le rabot et la varlope, a opté pour un salut un peu , bien malgré lui, à la manière d’un évêque ce qui fait bien rire ses opposants politiques. Derrière quelques notables de moindre rang et le conseil municipal au grand complet.

Dans son fauteuil roulant le père Eugène, comme on l’appelle familièrement attend dans le gymnase avec une jeune auxiliaire de vie. Il est en fort mauvaise santé et dispensé de la cérémonie au monument aux morts de crainte que le brouillard et l’humidité ne causent quelques désagréments à ses poumons déjà bien malades.
Il a quatre-vingt-quinze ans et vit à la petite maison de retraite de la commune.
C’est une figure locale et considéré comme un héros car il est le seul rescapé du massacre du maquis du Bois Léon perpétré par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Une stèle commémore cet événement à l’orée du bois.
Il aime raconter comment il en réchappa par miracle. Des articles dans la presse locale lui ont été consacrés et même un livre « Le maquis de Saint-Léon », où il est le narrateur, écrit par l’historien local M. Nicol et préfacé par M. le député.
Il fut président des anciens combattants et était de toutes les cérémonies. Il arborait avec fierté les nombreuses décorations, venait chaque année raconter aux petits écoliers les difficultés et les épreuves rencontrées pendant cette triste période pour, comme dit le député, « perpétuer le devoir de mémoire ».
Les invités arrivent et saluent le vieux monsieur qui ne sait plus où donner de la tête. La femme du député dans un élan de patriotisme l’embrasse même sur les deux joues. Puis chacun trinque, boit, discute affaires.
Monsieur le député est très sollicité et dit quelques bons mots à l’environnée et on s’esclaffe par pure politesse. Fille et petite fille de vigneron, Madame ne jure que par le muscadet et le dit haut et fort.
Puis les invités prennent la direction de la salle des fêtes, non loin de là, pour le banquet.

Le père Eugène en tête, le cortège pénètre dans la salle. Ses yeux rouges et fatigués la parcourent lentement et s’arrêtent sur la banderole « Honneur à notre héros ».
– Nous tenions à vous faire la surprise dit le député aujourd’hui c’est votre jour.
Le père Eugène, lève la tête vers lui et ne dit mot.
On l’installe à la table d’honneur entre le maire et le député. Lorsque tout le monde est assis le député se lève et commence un petit laïus :
– Je tiens à vous remercier M. le maire pour cette cérémonie si bien organisée. Tout à l’heure au monument aux morts nous avons honoré ceux tombés pour la patrie mais maintenant, dans cette salle, c’est une personnalité bien vivante, un héros, que nous allons honorer. M. Nicol, votre brillant historien local va vous rappeler, dans quelques minutes l’histoire du « Maquis de Saint-Léon » et je veux vous dire combien il m’est cher de perpétrer ce devoir de mémoire vers les générations actuelles et futures, de rappeler combien les Français ont souffert pendant cette triste période. M. Eugène C. vous êtes la représentation de la ténacité, de la pugnacité…
Il continua ainsi pendant quelques minutes. Seules, de temps en temps, des expectorations du président du club des anciens troublèrent le silence quasi religieux.
M. le préfet et le maire dirent eux aussi quelques mots et on passa la parole à M. Nicol pour rappeler les hauts faits du maquis de Saint-Léon.

C’est aussi le jour de gloire pour l’historien. Pendant cinq ans il a peaufiné ce livre et Monsieur le député lui a fait l’honneur de le préfacer. De la bouche même de ce dernier on a entendu le qualifier de «votre brillant historien local » une consécration pour lui, l’obscur bibliothécaire dans une petite ville, en pleine campagne, où il ne s’est jamais passé grand-chose, sinon ce triste épisode.

Le père Eugène ressent une bizarre impression, un frisson le parcourt de la tête aux pieds, la voix de M. Nicol devient de plus en plus lointaine, la lumière s’estompe pour ne laisser qu’un halo lugubre sur un bois. Ils sont là devant lui, debout, tous ses compagnons d’armes. Ils le regardent, Dieu ! qu’ils ont l’air grave. Il reconnaît Léon, le chef du maquis avec son fusil automatique et le petit morceau de bois qu’il mâchouille nerveusement, Paul l’instituteur avec ses petites lunettes rondes, Étienne le séminariste, la Bible dans une main, le fusil dans l’autre, Bastien l’artificier, Marinette la seule femme du groupe, et ses cheveux roux en désordre, le petit Léon, le plus jeune avec ses dix-sept ans, et quelques autres. Le silence est pesant. Une peur panique envahit le père Léon :
– Ce n’est pas ma faute les gars, ce n’est pas ma faute…
De grands éclats de rire le font sursauter ; il ouvre les yeux ; tous les participants au banquet rient.
Interrompu M. Nicol lance :
– Je vois que notre héros a fait un petit somme.
De nouveau un grand rire secoue la salle.
– Pouvez-vous me donner le micro, chevrota le père Eugène.
Les deux mains sur le micro, il prend quelques secondes, chacun pense : le voilà reparti pour nous narrer quelques anecdotes.
– Tout ce que j’ai raconté, n’est que mensonge, c’est moi qui les ai trahis.
Le léger brouhaha s’est interrompu, plus de bruits de couverts, plus de chuchotements. La salle s’est brusquement figée. Les serveuses se sont arrêtées net le plat dans la main, la pince à servir dans l’autre.
– Père Eugène… balbutie le député, vous ne pouvez pas…
– S’il vous plaît, laissez-moi parler. C’est le chef de la milice qui m’avait demandé d’infiltrer le réseau. Ils nous ont cueillis une nuit dans le bois. J’étais de garde ce soir-là et je n’ai pas donné l’alerte. Ils les ont tous exécutés les uns après les autres d’une balle dans la nuque, à genoux au bord de l’ancienne carrière. J’étais le dernier, je les ai tous vus tomber un à un. Au dernier moment, à la demande d’un milicien français, ils m’ont épargné. Je suis resté près du bord et c’est là qu’on m’a trouvé. Je n’ai pas pu dire la vérité… je suis désolé…
La salle est frappée de stupeur. Petit à petit, des bruits de chaises, des murmures, les représentants des anciens combattants se lèvent et quittent la table en silence, suivis du préfet, du député et puis enfin petit à petit toute la salle. Tous le regardent en partant.
Seul, le vieil homme, tête baissée, reste assis sous le regard du personnel de service médusé. La jeune auxiliaire s’approche :
– Je vais vous ramener à la maison de retraite.
– Oui s’il vous plaît, pouvez-vous passer le long de la rivière, le long du petit bois.
– Mais il fait froid, vous allez attraper la mort.
– Croyez-vous que ceci a de l’importance maintenant.
– Je ne sais pas. Eh ben vous alors ! vous avez mis une sacrée panique…

Boussay, mars 2015

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