Aïda

Aïda

Jean était célibataire et habitait un atelier d’artiste au dernier étage d’un immeuble cossu d’une petite ville de province. On y accédait par un escalier de bois grinçant. Il aimait particulièrement ce lieu avec cette grande verrière qui le remplissait de lumière et lui donnait l’impression d’une communion avec le ciel, bien que les nouveaux immeubles d’en face le privassent maintenant de la vue sur les toits. Il était meublé très simplement : un matelas sur un sommier posé à même le parquet de bois brut maculé de taches de couleurs, une grande table formée d’un plateau et de deux tréteaux, deux chaises, une bibliothèque chargée de livres d’histoire de l’art qui prenait un pan de mur en entier, un chevalet, des pinceaux. Il régnait une odeur de peinture, de térébenthine.

Jean avait juste entamé la trentaine, avait terminé ses études de restauration d’œuvres d’art trois ans plus tôt. Il avait trouvé rapidement une place dans le musée local. Outre la restauration d’œuvres régionales, il assurait les visites des scolaires, donnait quelques cours de dessin et prenait une part très active à l’association culturelle municipale dans laquelle il était très apprécié. Il était connu de tous qu’il prendrait à la rentrée prochaine, les rênes de la vénérable association.

Ce soir-là, il lisait allongé sur son lit ; la nuit était tombée. Il pouvait voir le dernier étage de l’immeuble d’en face. Les fenêtres étaient éclairées et des ombres de temps en temps allaient et venaient. Les voisins pouvaient aussi le voir aller et venir mais il s’en fichait.

Trois petits coups à la porte le firent sursauter. Ce n’est pas un habitué, se dit Jean. Les coups de ses amis étaient beaucoup moins discrets et, comme ils se déplaçaient généralement en bande, il aurait entendu des éclats de rires dans l’escalier.

Il va ouvrir et découvre une jeune femme plutôt jolie. Elle tenait à la main un long et fin paquet enveloppé dans une housse de tissu noir.
– Bonjour, je vous prie de m’excuser, lui dit-elle, de vous importuner à cette heure tardive mais j’ai un service à vous demander.
Pendant quelques secondes à la vue de cette apparition charmante il resta coi.
– Puis-je entrer ? insista-t-elle
– Heu, oui, oui, je vous en prie.
Il débarrassa une des chaises des livres et dossiers qui l’encombraient et l’invita d’un geste à s’asseoir. Il fit de même avec la seconde pour lui-même.
– Je suis votre voisine d’en face et je sais que vous vous occupez de restauration de tableaux. Mon grand-père est décédé il y a une quinzaine de jours…
– Oh désolé…
– Oh non ! il était très vieux et sa maladie tournait au cauchemar, dit-elle d’un ton résigné. C’est mieux ainsi. Je l’aimais beaucoup et il me manque mais de le voir souffrir ainsi me crevait le cœur… Mais revenons à notre affaire. En débarrassant la maison avec mes parents nous avons trouvé un tableau dans le fond d’un placard.
Elle se leva et enleva la housse du paquet qu’elle avait posé à côté d’elle le long de sa jambe.
– Voyez ! il est magnifique n’est-ce pas.
C’était le portrait d’une femme assise près d’une fenêtre, son bras posé sur le rebord. On voyait au loin un paysage. Sur son sein gauche la toile était lacérée.
– Magnifique en effet, murmura Jean.
Il prit le tableau le posa sur le chevalet et passa un long moment à l’examiner.
– Milieu du dix-neuvième certainement…
– Pensez-vous qu’il puisse être réparé ?
– Sans aucun doute, je peux faire quelque chose. Que savez-vous sur cette toile ?
– Mon père m’a dit que mon grand-père, qui était négociant en vins, l’avait acquise en compensation d’une dette auprès de la veuve d’un client. Il se souvient qu’elle avait trôné très peu de temps dans son bureau, puis elle avait disparu, peut-être à cause de sa lacération. Grand-père aurait pu penser qu’elle avait perdu de sa valeur.
– Elle était dans sa housse quand vous l’avez trouvée ?
– Oui, répondit-elle, c’est curieux, elle était bien protégée. Peut-être pensait-il, plus tard, la faire réparer.
Jean examina longuement les bords à la loupe.
– La coupure est nette, franche, faite avec un couteau très aiguisé ou un rasoir. Elle est facile à réparer. Il y a quelques fines taches brunes le long des bords à nettoyer. Laissez-moi la, je vais vous faire un devis.
Elle acquiesça. Il remit la toile dans sa housse et la reposa sur le chevalet.

Jean proposa à la jeune femme de boire quelque chose ; elle accepta un café. La toile avait pris toute son attention mais tout en buvant il put à loisir dévisager son interlocutrice. Elle était vraiment très jolie et avait un charme fou. De sa bouche fine, il apprit qu’elle s’appelait Claire, lui avait dit évasivement qu’elle travaillait dans la fonction publique, qu’elle était célibataire, qu’elle était musicienne et jouait du violon dans l’orchestre local.
Il adorait son visage, ses yeux noisette, ses cheveux longs châtain clair. Ce fut une charmante soirée. Ils parlèrent et rirent très tard dans la nuit. Jean était tombé sous son charme, il était tout chamboulé ; Cupidon était passé par là. Il la vit s’en aller avec regret mais il était sûr de la revoir.

La nuit fut courte et lorsque Jean prit son petit déjeuner, ses pensées étaient à sa visiteuse du soir ; il avait grande envie de la revoir.
Un temps, il envisagea d’emmener la toile au musée mais se ravisa ; la réparation est aisée et il la fera ce soir dans son appartement. D’ailleurs il passera peu de temps dans son laboratoire, la journée du mercredi était toujours très chargée. Il avait deux réunions dans la matinée dont une avec le conservateur et une autre avec l’adjoint à la culture et devait assurer, dans l’après-midi, la visite à un groupe de troisième âge et leur parler d’un peintre local Ernest W., un illustre inconnu pour la sphère artistique nationale mais vénéré localement.

De retour à son appartement, après avoir dîné, il examina à nouveau la déchirure à la loupe. Mentalement, comme un médecin légiste, il décrivit ses observations : le coup a été porté sous le sein gauche ; la coupure de cinq centimètres environ est nette, faite par un objet très tranchant ; par chance, bien que la coupure ne semble pas récente, il n’y a pas d’écart au bord de la déchirure ; de fines traces brunes apparaissent sur les bords et quelques autres, minuscules, sur le pourtour. Il retourna la toile et continua son inspection : les fibres devront être réalignées et collées, rien de grave.
Il retourna la toile et commença à nettoyer les bords très doucement avec un coton-tige. Les taches brunes, du sang sans doute, furent enlevées après quelques efforts.
Il pensait s’en tenir là mais continua ses travaux.
Il la retourna et entreprit de réaligner patiemment les fibres les unes après les autres, puis les enduisit avec une spatule de colle qu’il fit pénétrer entre les fibres et plaça délicatement une bande de tissu. Ceci terminé il sécha avec un fer chaud sur une feuille plastifiée puis posa un poids. Lorsqu’enfin il leva les yeux de ce minutieux travail… il était minuit passé.

La nuit fut un peu agitée car une jeune femme s’introduisit dans ses rêves et la douceur experte de ses caresses les rendait délicieuses. Il se réveilla le bas du ventre vide.

Le lendemain soir, il continua son travail. Il boucha soigneusement avec un enduit blanc la cicatrice. Il avait à peine terminé que des rires dans l’escalier retentirent, des coups sur la porte avec un « Ouvrez ! police, ouvrez ! ou nous enfonçons la porte. »
Une bande de jeunes femmes et hommes déferla dans le petit appartement. « À boire, à boire, nous mourons de soif ! » dit l’un d’eux. Ils vinrent tous autour de la table de travail.
– Ah ! une nouvelle invitée, enfin quelque chose de neuf dans l’antre de notre ami Jean, s’écria Stéphane un grand blond en voyant la toile, présente-nous cette jeune personne !
Jean prit la toile et l’a mis sur le chevalet.
– Stéphane je te présente… heu… Aïda… Aïda, je te présente Stéphane, coureur de jupons et buveur de bière invétéré, en fait quelqu’un de pas très fréquentable… chacun rit de bon cœur.
– Jeune Aïda, n’écoutez pas cet oiseau de mauvais augure, je suis votre serviteur dit-il en mimant une révérence.
– Jeune, jeune, elle n’est pas de toute première fraîcheur et il me semble qu’elle a subi une peine de cœur, dit un autre. Les rires fusèrent.
– Je n’aime pas cette femme…
– Oh là ! notre jolie Valérie est jalouse et veut casser l’ambiance.
– Non, mais il y a quelque chose dans son regard qui me gêne… je n’aime pas cette femme.

Dans un brouhaha, ils s’installèrent, comme d’habitude, à même sur le parquet. Jean alla chercher des bières et la soirée se passa joyeusement. Ils parlèrent politique, ils refirent le monde.

Vers minuit, toute la bande s’éclipsa bruyamment et Jean se retrouva seul avec Aïda.
C’est vrai, Valérie a raison, pensa Jean, son regard est intense, déterminé avec une pointe d’arrogance. Cette femme devait savoir ce qu’elle voulait.
Il contempla le sol jonché de canettes de bière, on verra cela demain, pensa-t-il, puis il alla se coucher.

La jeune femme revint dans ses rêves et lui montra qu’elle était experte dans les choses du corps : ses caresses étaient sensuelles, ses baisers voluptueux, ses ardeurs brûlantes et sauvages. À la fin, il cria grâce lorsqu’il sentit qu’elle lui labourait les chairs de ses ongles longs et que le bas du ventre lui faisait mal.
Jean se réveilla brusquement. Sept heures sonnaient au bourdon de la collégiale. Il contempla le désordre de la chambre : la couette, les oreillers, le traversin, les canettes de bière jonchaient le sol, le drap du dessous, mouillé, était déchiré sur une bonne longueur. Le chevalet qui trônait dans la pièce avait été épargné. Quelle nuit ! pensa-t-il.
Il prit son petit déjeuner et s’attela à remettre de l’ordre. Il se pencha ensuite sur le tableau, le travail était parfait ; ce soir il effectuera les retouches ; demain il pourra le remettre à sa propriétaire. Il avait hâte de revoir Claire. Il lui semblait qu’elle ne devait pas être étrangère à ces deux torrides dernières nuits. Elle occupe mes pensées tout le jour et peuple toutes mes nuits, pensa-t-il, jamais une jeune personne n’avait eu une telle emprise sur moi.

Sa journée au musée fut un peu difficile. Le matin il s’était attelé à la vérification de dossiers pour le transfert de quelques œuvres pour la grande exposition annuelle. La soirée bien arrosée et les péripéties de sa nuit rendirent le travail difficile. Maintes fois il piqua du nez, il dut s’y reprendre à plusieurs fois. L’après-midi, il tenta, sans succès, d’intéresser une classe de troisième au romantisme. Son discours qu’il voulait alerte et intéressant ne provoqua que bâillements et ennuis chez les collégiens. C’était déprimant. Il rentra plus tôt en se promettant une bonne nuit de sommeil.

Un rapide dîner et il reprit son travail sur le tableau. Il s’ingénia à éliminer cette vilaine cicatrice. Touche après touche, bientôt elle s’estompa. Parfait ! vraiment parfait. Madame vous voilà guérie d’un outrage, déclama-t-il.

Vers vingt trois heures, il se mit au lit. Sa fatigue était profonde mais l’inconnue s’immisça encore dans son lit. Il sentit d’abord les caresses sur ses cuisses, sur son torse puis les baisers fougueux, et comme une sorcière elle enflamma tous ses sens. Alors, elle l’enfourcha et dans un mouvement de cheval au galop, une main le cravachant violemment, l’autre le tenant puissamment à la gorge, Jean prit conscience qu’elle avait à dessein de le tuer. Ses bras brassaient l’air en tentant de l’agripper ; ils ne rencontraient que le vide ; il ne pouvait se dégager ; il se sentait glisser lentement vers l’inconscience ; sa main rencontra un objet ; s’en empara et de ses dernières forces il asséna un coup violent dans le cœur de sa persécutrice. Tout s’arrêta, il haletait et mit plusieurs minutes à reprendre ses esprits. Il se leva péniblement, ouvrit la lumière. Sa main était rouge de sang, sous la violence du coup, elle avait glissé sur la lame du cutter qu’elle tenait encore.
Sur le sol, la toile gisait, une entaille au cœur et quelques gouttes de sang maculaient les bords de la lacération.

Montoir-de Bretagne – Mai 2015.

Publicités
Cet article, publié dans Essais et nouvelles, est tagué , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.