Madeleine (1994) (Audio)

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Madeleine (1994)

De temps en temps, j’effectuais des prestations extérieures pour d’autres chantiers et compagnies et c’est à bord d’un navire rapide que suivant l’expression consacrée j’avais posé mon sac pendant quelques jours.
À bord de ce genre de navire, la timonerie ressemble à un cockpit d’avion.  Étant trop étroite, j’avais installé mes appareils de mesures dans le salon passager contre la cloison la jouxtant.
Mon travail consistait à mesurer l’ensemble des paramètres lié à la capacité manœuvrante du navire, entre autres : trajectoire, puissance des moteurs des hydrojets, inclinaison des ailerons latéraux, horizontaux à différentes allures.

On m’avait prévenu que l’armateur et sa femme étaient à bord pour cette séance d’essais à la mer. Des mouvements et des paroles feutrés dans le salon m’indiquèrent bientôt une présence. Un petit coup d’œil en arrière : c’était les dirigeants du chantier et deux personnes d’origine polynésienne.
« L’armateur et sa femme, pensai-je. »

La femme quitta le groupe et vint s’asseoir à côté de moi. Je me levai et la saluai d’une légère inclinaison du torse. Je me rassis. À ma stupéfaction, elle me poussa d’un léger coup d’épaule. Je la regardai un peu surpris d’une telle familiarité.
« Ia orana Michel, me dit-elle.
Je restai interloqué.
– Vous semblez me connaitre ?
– Papeete… 1973… il me semble…
Je dévisageai la femme, elle avait un visage rond, des traits très agréables, un joli sourire.
– Mon dieu ! Madeleine ! cela fait si longtemps ! dis-je.
– Eh oui ! Madeleine ! je t’ai reconnu tout de suite, toi par compte…
– Euh… oui, le contexte probablement…
– Le contexte peut-être un peu mais je crois surtout les maternités et chez nous c’est notre nature de prendre quelques kilos, dit-elle en riant.
– Vis-tu toujours à Papeete ? demandai-je. »

Elle me raconta sa vie, son mariage, ses enfants…

Était-ce sa voix si agréable avec ce délicieux accent ou ce parfum de jasmin si présent qui m’enveloppait ? Peut être les deux ; mes souvenirs s’égrenaient  : une très belle jeune fille de dix huit ans, une chevelure noire tombant au creux des reins, une peau cuivré, un sourire éclatant, une démarche de reine sur une plage de sable noir…

« Tu rêves ! tu ne m’écoutes pas ! dit-elle.
Curieusement j’avais l’impression que nous nous étions quittés la veille ; nous recommencions nos chamailleries d’antan.
– Si, si,  je t’écoute, je t’écoute… »

Nous nous retrouvions presque tous les jours, en fin d’après-midi, à la piscine. Piètre nageur, je ne pouvais rivaliser avec elle,  elle évoluait dans l’eau si facilement, comme une sirène.
Elle avait deux frères plus âgés, de solides gaillards à la carrure imposante.
Un après-midi, ils m’invitèrent à la pêche auprès d’un récif.
À quelques mètres du bateau, l’eau semblait bouillonner en surface. Madeleine et ses frères plongèrent immédiatement. Je restai à bord, tétanisé.
Tout à coup une tête ruisselante émergea et deux mains puissantes agrippèrent le bordé ­­:
« Tu ne viens pas avec nous ? dit l’un des frères.
Je fis non de la tête.
– Marin pourri ! me dit-il en riant avec cet accent qui omet les “r”. »

Elle continua sur le désir de son mari d’acquérir un nouveau navire pour sa compagnie…
Alors elle devint plus terre à terre :
« Que penses-tu de ce bateau ?
Que pouvais-je lui dire ? L’armateur qui l’avait commandé avait eu quelques déboires et le bateau restait sur les bras du chantier. C’était vital pour ce dernier.
– C’est un très, très bon bateau, je peux te l’assurer… »

Les responsables du chantier et son mari, après une visite de la timonerie, revinrent dans le salon et se dirigèrent vers nous. Elle me présenta à son mari avec qui j’échangeai quelques politesses.
Les responsables étaient un peu étonnés et même probablement agacés de mon apparition soudaine dans ce jeu si subtil entre acheteur et vendeur. Je les comprenais : les enjeux étaient si importants. Une erreur de ma part aurait pu compromettre de longues négociations.

Tout ce petit monde quitta le salon. Elle me fit un petit geste de la main avant de disparaître.
Je restai seul,  un peu ébranlé par cette apparition soudaine.
Je repris l’observation des paramètres sur les écrans mais il restait dans l’air un parfum de jasmin… celui d’une jeune femme, baignée de soleil, aux confins de ma mémoire.

Le bateau fut vendu et navigue maintenant entre ces  îles lointaines…

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