Cheveux blonds, jean et corsage blanc

Cheveux blonds, jean et corsage blanc

Comme tous les soirs, Célestin s’en va à la pêche en Brière avec sa chienne Cagneuse. À peine s’apprête-t-il à larguer les amarres qu’une jeune femme court sur la levée et par quelques gestes et mimiques lui demande de monter à bord :
“Vous voulez venir avec moi ?” dit-il en articulant et en accentuant ses gestes.
Elle acquiesce et s’installe, sans façon, à l’avant du blin. Célestin, à la perche, dégage  le bateau et au milieu du canal met le moteur en route.
Il observe la fille : cheveux blonds, jean, corsage blanc…
“Un beau brin de fille ma foi, pense-t-il, une muette, la conversation va être limitée”.
Une pensée lui effleure l’esprit : “Ah ! si la Germaine… la maison serait plus calme.”

Cagneuse, la chienne, a un très mauvais caractère, inutile de chercher à la caresser, elle vous croquera un doigt sans un grognement, sans vous prévenir, mais elle n’a pas son pareil pour la chasse. Son museau posé sur la cuisse de la passagère, curieusement, elle se laisse caresser, subjuguée, ses grands yeux fixant l’aimable et si joli visage.
D’un grand sac de toile, la jeune personne sort un carnet de croquis et se met à dessiner.

Bientôt, Célestin coupe le moteur, prend sa perche et s’engage dans un étroit canal bordé de roseaux pour aller récupérer deux bosselles posées le soir précédent. Sur l’avant, brusquement, il voit s’avancer un brouillard qui l’enserre, le serre, l’enveloppe tout à fait. Il ne voit même plus la jeune femme tellement il est dense. Célestin, apeuré, pousse un juron, s’affale dans le fond du bateau pour éviter de tomber à l’eau ; il entend le bruit sec de la perche qui frappe le blin.

Petit à petit le brouillard s’éclaircit. La jeune personne est toujours assise à l’avant, Cagneuse à ses pieds, tranquille. Célestin pousse un juron : le blin semble flotter… dans un parc verdoyant.
À sa droite, des petits enfants, vêtus d’un short et d’une chemisette rouge, dans un ensemble parfait, exécutent des mouvements de gymnastique en chantant :
“Gloire à notre président qui travaille à notre bien-être.”
À sa gauche, un monument immense : des personnages de pierre tendent leurs mains nues  vers d’autres, centraux, les mains en avant, avec une posture bienveillante. En lettre rouge, on peut lire :

“ À la gloire des élus des communautés qui ont transformé le marais pour le bien du peuple.”

Célestin veut descendre du bateau, la jeune femme d’un geste le dissuade. Prudent, à genoux, il tente de poser sa main sur l’herbe : au fur et à mesure qu’elle pénètre la surface, elle disparaît; il l’enlève, recommence doucement en poussant plus avant : son avant-bras s’évanouit. Ahuri, Il regarde  la jeune femme, celle-ci, en souriant, lui fait signe de percher.
Il se relève prudemment, prend sa perche, l’enfonce dans cette curieuse surface, elle se néantise mais il sent un appui. Il pousse doucement, le blin avance.
D’un geste, elle lui demande de se diriger vers la gauche vers un groupe d’hommes et de femmes portant pantalon et veste, les mêmes que ceux du chantier naval, mais rouge sang avec  inscrit en gros caractères sur le dos : “75008”.
Une femme, vêtue comme eux, portant un badge, les harangue avec conviction :
“Plébéiens, Plébéiennes du huitième arrondissement de notre capitale, sachez que vous êtes devant le monument à la gloire des élus des communautés qui ont transformé un immonde marais en un espace verdoyant où peut se reposer l’élite de notre nation. Peut-être un jour, vous pourrez vous aussi jouir de ce bienfait si vos chefs de cellule, vos chefs de section jugent que votre travail mérite un peu de repos.”
Le groupe reprend en cœur : “Grande est la gloire du président de la nation plébéienne.”
“Notre chef suprême, voulant récompenser nos plébéiens et plébéiennes méritants, est heureux que ceux-ci puissent se reposer là où sa mère, illustre femme de la nation l’a enfanté, dans une pauvre chaumière du village de Fédrun.
Le groupe reprend en cœur : “Grande est la gloire du président de la nation plébéienne.”
“Quelques habitants, quelques demeurés, ont voulu résister mais la clairvoyance des élus des communautés, acquis aux valeurs de notre cause, ont tôt fait de les réduire au silence. Il en reste quelques uns, vêtus de noir ; ils se terrent, marqués au fer, bannis pour le reste de leur vie.
Nous allons maintenant poursuivre en visitant le village-musée de Fédrun et surtout la chaumière où Marie et Joseph Boiteux ont eu et élevé, Clovis, notre bien-aimé Président.”

La jeune femme lui fait signe de poursuivre droit devant. Une poussée de la perche et ils se retrouvent au milieu d’un large canal : des quais, des immeubles, que dis-je, des blocs de béton brut dont les pignons sont recouverts d’un lattis de bois. Ils ont trois étages avec d’étroits balcons où s’exhibent des hommes et des femmes en maillot rouge. À chaque porte une dérisoire inscription : “Les typhas”, “Les nymphéas”…Sur le quai, un immense panneau : “Fin d’aménagement du canal de Trignac”.
Plus de roseaux,  plus d’oiseaux, plus de canards, d’oies. Célestin n’en croit pas ses yeux. Comment est-ce possible ? Non ! il ne rêve pas, il découvre une autre Brière, il ne reconnaît plus rien.
Il s’adresse à la jeune femme : “Pourquoi me montres-tu cela ? Qui es-tu ? Dis-moi pourquoi ?”
Avec ses deux mains sur le cœur, elle imite les battements. Il lui semble même sentir ses mains sur sa poitrine.
Un bruit lancinant, une sirène hurlante lui transperce le tympan. Il se bouche les oreilles et ferme les yeux. De toutes ses forces il crie vers la femme : “Le cœur ? Pourquoi le cœur ?”
Lorsqu’il les ouvre, il est au milieu d’un canal, d’un vrai canal bordé de roseaux, effaré, proférant des jurons, manquant de tomber à l’eau tant la surprise est grande. La jeune femme a disparu…
De longues minutes, il reste assis sur le banc du blin, Il a du mal à respirer. Il se lève péniblement, met son moteur en route et revient à petite vitesse vers sa chaumière.

Devant la cheminée, Cagneuse, sa chienne est à ses pieds, Célestin, prostré, marmonne.
“ Que racontes-tu là Célestin ! Voilà que tu parles tout seul maintenant. Tu as bu ! beugle Germaine.
– Oh non, la mère, je n’ai pas eu le cœur…puis il reprend à mi-voix : le cœur, qu’est-ce qu’elle a voulu dire par là !
– Le cœur, elle… dame si tu vois une autre femme je vais lui griffer le nez à cette traînée.
– Mais non, la mère, mais non…
– Mon oncle Lucien m’avait bien dit de ne pas me marier avec un Briéron.
– Ah tais-toi la mère ! dit-il d’un ton désabusé, tu ne peux pas comprendre.”
Suivi par Cagneuse, il se lève et sort. Il fait bon dehors, le ciel est étoilé : “On voit moins bien les étoiles maintenant, pense-t-il, c’est à cause des lumières de la ville, peut-être que les hommes de la ville ne veulent plus voir les étoiles… Mais pourquoi brillent-elles si violemment ce soir ?”.

Tant il est perturbé, au Chantier naval, il a loupé un joint de soudure : la première fois depuis vingt ans. La nouvelle a fait le tour de l’atelier. Chacun  en passant près de son poste de travail va de sa petite raillerie : “Alors on devient trop vieux !”, “Il faut laisser la place aux jeunes !”, “Alors champion !”.
Honteux, à la débauche, il ne va pas boire ses deux chopes chez Chacun. Il rentre directement, va nourrir ses bêtes, prend son fusil et, comme à l’accoutumée, passe la soirée dans le marais.
Cagneuse saute dans le blin et se met furieusement à gratter la porte du coffre située à l’avant.
“Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tu fais la folle comme cela ?”
Il ouvre la petite trappe et découvre le carnet de croquis de la jeune fille.
“Elle l’a oublié” pense-t-il, en le mettant dans la poche intérieure de sa veste.
Il refait le chemin, s’engage dans l’étroit canal : pas de brouillard, tout est normal, il a dû rêver.

C’est le soir, devant la cheminée, il feuillette le carnet : des oies, des canards, des hérons, magnifiquement dessinés. Il est, lui aussi, représenté avec sa perche et la chienne à ses pieds.
Sur la dernière page : le canal, avec ses immeubles de béton et les gens qui circulent sur le quai, sur le coin gauche : le monument aux élus.
“Mon Dieu, je n’ai pas rêvé, c’était donc vrai….”
Le feu dans l’âtre redouble d’intensité, les flammes semblent danser une sarabande effrénée :
“Oh ce feu, ce feu, pourquoi est-il si menaçant ?”

Traversant une salle, serrant quelques mains, il se fraye un passage vers le fond. Il n’est pas homme à se mettre en avant. “La Brière demain” c’est le thème de la réunion organisée par le Parc de Brière.
La jeune femme du bateau est assise au dernier rang. Il va s’asseoir à côté d’elle.
“Alors on se retrouve, lui dit-il enjoué.
– Pardon, mais je ne vous connais pas !
– Mais si dans le marais, vous êtes venue avec moi l’autre jour, vous avez dessiné.
– Je suis désolée mais vous me prenez pour quelqu’un d’autre.
– Alors si n’est pas vous, c’est votre sosie, mais au moins, vous, vous parlez !”
Il voit qu’elle est très perturbée. Après un temps elle reprend :
“Vous dites que je dessinais.
– Oui dame et plutôt bien, j’ai le carnet avec moi, vous l’avez oublié dans le bateau.”
Célestin se tourne vers la salle. Il y a les gens du Parc. Quelquefois il s’est accroché avec eux mais il les aime bien. Le brouhaha est intense : “Pourquoi les gens parlent-ils si fort ?”
“Je peux le voir ce carnet ?” demande la jeune femme.
Elle  le feuillette et tombe  en arrêt sur la dernière page.
“ Mon Dieu ! s’exclame-t-elle.
– Une vraie connerie ces immeubles n’est-ce pas ?
– Non, je parle de la signature en bas à droite : c’est celle de ma sœur jumelle.
– Ah dame ! C’est pour ça que je pensais que c’était elle en vous voyant.
– Elle était muette… elle est décédée l’année dernière.
– Que faisait votre sœur ?
– Des études d’art… c’était une merveilleuse artiste. Elle adorait le dessin animalier et militait dans les associations écologistes.
– De quoi est-elle morte ?
– On l’a retrouvée dans le Brivet, au Pin, elle s’est noyée. Vous dites que vous l’avez vue ?”
Célestin voit que la situation devient délicate, difficile à gérer et va lui échapper.
“Ben… c’est peut-être une autre fille. Vous savez mon cerveau de temps en temps s’embrouille, ça fait des nœuds là-dedans et je dis n’importe quoi.”
Il lui reprend le carnet et s’empresse de sortir en courant, poussant les uns, évitant les autres :

“Il y a trop de bruit ici et cette lumière qui me brûle les yeux !”

Germaine vient de servir la soupe. Ils sont assis l’un en face l’autre à une table couverte d’une toile cirée rouge. On entend juste, en cadence, les cuillères frappant l’assiette et la lente succion de leur bouche.
Soudain on frappe violemment à la porte :
“Ouvrez ! Ce sont les camarades plébéiens qui veulent vous parler ! Nous vous sommons d’ouvrir !
Célestin se lève et  tremblant de peur va ouvrir le verrou. La jeune femme de la réunion, accompagnée de deux sbires font irruption dans la pièce.
“Que voulez-vous ? balbutia Célestin.
– Immonde ver de terre ! Qui t’a donné ce carnet ?
– C’est… votre sœur… qui me l’a donné…
– Ma sœur, elle est morte, je l’ai moi-même noyée il y a deux mois, elle complotait  contre les élus des communautés et l’aménagement du marais.”
Les deux sbires viennent le bloquer aux épaules, elle lui arrache sa chemise, applique un aiguillon électrique sur la poitrine.
“Je répète, qui t’a donné ce carnet ?”

“Dégagez !” dit-elle à ces sbires.
Il ressent une violente décharge, puis une seconde aussi violente. Il entend Germaine crier :
“Mais qu’est-ce que vous faites à mon Célestin ! “

Il est sur le sol à demi inconscient. Il entend Germaine pleurer. Il voit  défiler dans sa tête : les quais, les immeubles. la jeune femme du bateau… elle se débat, une main puissante appuie sur sa tête et tente de l’immerger… elle lui tend la main… il ne peut la saisir… puis plus rien… sa chevelure blonde flotte sur l’eau noire…

La femme se penche vers lui en hurlant : “Où est ce carnet ?”
Il ouvre grand les yeux : “Son visage, mon Dieu, ce visage, quelle méchanceté, elle va me tuer comme la petite, il faut s’enfuir dans le marais, elle ne pourra pas me retrouver, là-bas elle ne pourra pas me retrouver, je connais le marais comme ma poche, il faut s’enfuir, courir, courir…

Alors il court, il court, sa poitrine est en feu, ses jambes peuvent à peine le supporter, mais il faut tenir, tenir… Il arrive devant son bateau : le fond est éventré, le moteur coulé, sa chienne gît sur l’herbe, une vilaine plaie au ventre. Il hurle : ”Cagneuse ! Oh ma cagneuse !”.
À peine se penche-t-il sur elle qu’une main énorme l’entraîne dans l’eau noire :
“Où est le carnet ? Donnez-moi le carnet !”
La main puissante pèse sur sa tête. Elle va le noyer, il ne peut pas crier…il ne peut pas cri…

“Monsieur, monsieur, là ! là ! calmez-vous ! calmez-vous !”
C’est une voix douce et agréable. Un visage se penche sur lui, un ange vêtu de blanc lui sourit.
“Qui êtes-vous ? Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ?
– Je suis infirmière, vous êtes à l’hôpital  et vous avez fait une crise cardiaque. Vous pouvez remercier la jeune personne qui vous accompagnait, elle a eu la présence d’esprit de faire les premiers soins, de vous ramener  et d’appeler les secours. Sans elle vous ne seriez plus de ce monde.
– Où est-elle ?
– Elle est partie. Elle est restée très longtemps près de vous. Elle m’a demandé de vous donner ce carnet de croquis. Je me suis permis de le feuilleter. Elle a un très joli coup de crayon. J’aime beaucoup… regardez ! elle vous a dessiné avec votre chien, elle lui montre, mais j’aime beaucoup moins celui-ci…”
Il représente un canal avec des immeubles de béton brut, les gens qui circulent sur le quai et sur le coin gauche : le monument aux élus.

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