Le centre d’apprentissage des Chantiers de L’Atlantique (1965 à 1968)

Le centre d’apprentissage

Le centre d’apprentissage (A5) et (C) a été détruit et remplacé par des bâtiments de l’entreprise de mécanique Man. Il était dans la continuité des ateliers de mécanique  de l’époque (B2) et (C12).

Mon entrée en apprentissage

Le vingt-cinq septembre mille neuf cent soixante-cinq, j’avais quatorze ans, je débutais ce qui sera mon quotidien pendant trois ans : descendre la rue Paul-Bert (A1) avec la lourde bicyclette bleue de mon père ; remonter la rue de Trignac (A2) avec ses dizaines de cafés à touche-touche ; me faufiler sur le terre-plein de Penhoët (A3), haut lieu du syndicalisme ouvrier, entre les centaines d’ouvriers pressés qui à pied, à bicyclette, se rendaient à leur travail, non sans avoir fait une halte rapide au café ; longer les formes de radoub (A4) en prenant bien soin que les roues de ma bicyclette coupent franchement les rails de chemin de fer car gare, si l’angle n’est pas suffisant, la roue avant se loge dans la partie creuse du rail et c’est la chute assurée, mais très jeune cette manœuvre m’avait été enseignée par mon père ; puis m’engager sur le boulevard des apprentis (A5) en longeant les ateliers de mécanique ; et, là-bas, tout au bout de l’atelier de mécanique,  passer la grille du centre d’apprentissage (A6) et B1.

CentreApprentissageLocalisaion2

Photo A – (1) rue Paul Bert,  (2) rue de Trignac,  (3) terre plein de Penhoët,  (4) formes de radoub,  (5) bd des apprentis,  (6) centre d’apprentissage.

PhotoAerienneApprentissageAnnotée

Photo B (1960) –  (1) centre d’apprentissage,  (2) atelier de mécanique,  (3) parc à tôles,  (4) forme Joubert,  (5),  quai de la Prise d’Eau,  (6) bassin de Penhoët,  (7) cale de construction n° 3,  (8) le France en construction,  (9) la Loire,

Apprentissage

Photo C – Le centre d’apprentissage – (1) Entrée, (2) atelier de chaudronnerie, (3) A l’étage : atelier de préapprentissage, (4) garage à vélos, (5) salle de dessin, (6) toilettes, (7) au rez-de-chaussée : réfectoire, à l’étage : administration et salles de classe, (8) au rez-de-chaussée : atelier tournage et fraisage, à l’étage : atelier de traçage coques, (9) salle des maquettes, vestiaires, douches ; à l’étage, atelier ajustage 1re, 2e et 3e année ; (10) marronnier, (11) terrain de sport. (12) atelier de mécanique.

Mais cette première fois j’étais un peu intimidé et mon premier réflexe fut de rechercher quelques têtes connues. Des camarades de classe du primaire s’étaient déjà réunis ; je me joignis à eux.

Pour un accueil optimal, l’entrée des apprentis se faisait en deux « bordés »  par lettres alphabétiques à quinze jours d’intervalle. Il se fit dans le réfectoire (C7) et nous fîmes connaissance avec notre directeur M. Leroy et nos professeurs.

M. Leroy – entre nous nous l’appelions « le père Leroy » –  était éminemment respecté. Il avait fait  partie de l’équipage du sous-marin Casabianca – construit à Saint-Nazaire en 1935 et commandé par le capitaine de corvette Jean L’Herminier – qui s’était échappé du blocus de Toulon en septembre 1942 (après l’occupation de la zone Sud) pour rejoindre Casablanca, au Ma­roc. Il fut réarmé et participa à la libération de la Corse en septembre 1943.

On nous présenta l’école, les professeurs, les différents métiers et le règlement.

Le début et la fin du travail étaient signalés par des coups de corne. A chaque entrée et sortie nous devions prendre ou déposer notre marron – une plaquette de zinc sur laquelle était gravé notre matricule – dans une case dédiée du marronnier (C10). Celui-ci était fermé au troisième coup de corne. Le pointeur pouvait ainsi voir d’un simple coup d’œil qui était absent et décompter les heures sur la fiche de paie. Le retardataire devait se rendre chez M. Leroy pour obtenir un billet d’entrée avec un sermon et un quart d’heure décompté sur sa paie, selon le jargon propre aux chantiers : «il avait un quart d’heure en bas ».

La paie était plutôt symbolique, elle augmentait chaque année et les meilleurs élèves avaient une augmentation complémentaire selon leur classement. Les billets étaient agrafés au bulletin de paie et notre moniteur nous distribuait un « petit gris », nom donné au reçu que nous remettions au payeur contre celui-ci.

On nous parla aussi de « contrat d’apprentissage », « sécurité sociale », « retraite », « retraite complémentaire » des mots que j’avais entendus prononcés par mes parents mais qui maintenant allaient pleinement faire partie de mon univers.

On nous attribua un vestiaire (C9) pour déposer nos affaires et nous mettre en bleu. Lors de la visite du centre en petit groupe on nous indiqua où mettre notre vélo (C4). J’avais adossé le mien sur un des parements en tôle du garage. On me fit la remarque qu’il fallait le pendre par la roue avant sur un des crochets dont le garage était muni. Mon vélo était très lourd et avec mes cinquante-deux kilos je ne parvenais pas à lever la roue jusqu’au crochet. Après plusieurs tentatives infructueuses en essayant diverses méthodes, sous les visages rigolards de mes camarades, je réussis la manœuvre en passant mon avant-bras à l’arrière de la selle.

Sur l’étroit chemin entre le bâtiment du réfectoire (C7) et le parc à tôle (C13) nous avions une vue des chantiers avec, en construction sur la cale inclinée (C14), le paquebot « Renaissance » pour la Compagnie Française de Navigation, qui sera lancé en décembre de la même année. Cette image est gravée dans ma mémoire… dire que c’est à cet instant que j’ai commencé à aimer les bateaux… peut-être… tout au moins… je fais mienne cette pensée.

 

Publié dans Adolescence, Histoire de l'apprentissage, Le décor | Tagué , , | 7 commentaires

Diego Suarez (Madagascar)

 CarteMondeAnnoteeDiego

Au large de Madagascar, le 06 janvier 1973

Dans quelques heures, nous allons entrer dans le port de Diego Suarez. Il parait que la ville n’est pas formidable. C’est pourtant le haut lieu des marins. Depuis le départ de Toulon, j’en entends parler.

À bord tout est calme, les gars font la sieste. Je me suis attardé avec mon copain Pascal à discuter sur le pouvoir de la masse ouvrière*. Je ne suis pas tellement d’accord avec lui et de ce fait je suis un peu énervé.

Je reprends ma lettre alors que nous sommes à quai car j’étais très fatigué et je suis allé faire la sieste. La chaleur est exténuante et j’ai besoin de dormir l’après-midi. Nous avons sieste de 12h00 à 15h00, aussi la journée passe vite.

La France, j’ai l’impression de l’avoir quittée il y a très longtemps. Nous avons fait beaucoup d’escales et j’ai perdu la notion du temps. Pour moi un dimanche ressemble à un jour de semaine.

J’ai tellement envie d’entendre ta voix**, de toucher ton visage. Je te demande quelque chose d’important : peux-tu m’envoyer une photo de toi dans ton milieu, dans ton univers. Tu trouveras cela drôle mais j’en ai besoin***.

Ce soir je suis allé faire un tour en ville. Il faisait nuit et je ne peux pas te décrire la ville. Ce que j’ai vu : des rues noires, des hommes, des femmes et des enfants assis sur le trottoir. Ils prennent le frais.

J’ai essayé de voir mon ami Roland Lamet****, tu te souviens, le prêtre de Méan, mais il n’était pas là. J’y retourne lundi soir et je pense que je vais dîner avec lui.

Demain je vais à la plage de Ramena passer la journée. Je vais me reposer car je suis crevé.

« * » Nous étions de milieu vraiment très différent. Son père était avocat à Paris. C’est un garçon brillant avec qui j’avais beaucoup de plaisir à discuter. Il m’a donné mes premiers cours de philosophie à la cafétéria ou tel Aristote en marchant le long des quais. C’est maintenant un peintre connu et reconnu.

« ** » J’écris à Marlyse qui deviendra ma femme.

« *** »  Je développe un peu plus mon ressenti dans le prochain paragraphe.

« **** » Roland (†) était le prêtre qui accompagnait le groupe de jocistes dont je faisais partie de 14 à 17 ans.

DiegoSuarez

Diego Suarez, le 07 février 1973

Au fur et à mesure, d’escale en escale il me semble que ma vie civile s’estompe. Lorsque je ferme les yeux, les images me semblent réduites, simplifiées, les détails sont absents. Je ne me souviens plus du timbre de ta voix, ni celle de mes parents, vous êtes si loin de moi.

En contrepartie, des paysages magnifiques se présentent devant moi telle la plage de Ramena où j’ai passé la journée. L’eau est à 30°, des kilomètres de sable fin, des cocotiers, des bungalows où les gens de l’arsenal de Diego viennent passer leur weekend.

Quelle agréable vie, allongé sur le sable en admirant une baie magnifique où parfois des dauphins viennent jouer dans le chenal. Jamais je ne suis resté aussi longtemps dans l’eau, c’était un plaisir. Le soleil tapait fort et je pense que j’ai pris un sérieux coup de soleil.

Il y a tout de même du danger notamment le poisson-fleur* et le poisson-pierre, tous deux sont mortels.

Une jeune fille, la semaine dernière, a été piquée par un poisson pierre. Elle a été sauvée in extremis. Les requins sont aussi de la fête mais ils sont loin du rivage, dans le chenal.

Ce soir je suis allé danser dans une boite** avec quelques amis. C’était bien agréable après ces longs jours de mer. J’ai assisté à une démonstration de tamouré par une très jeune tahitienne, très jolie d’ailleurs. Quelle danse magnifique. Ses mouvements de hanches et de bras sont d’une perfection.

Tu vois ici je suis dans un pays de rêve bien que la vie soit très chère. Un mois de rêve, cela va être bon avant d’attaquer de très longs jours de mer. Avant la prochaine escale nous en aurons pour vingt et un jours de navigation.

*  Je pense qu’il s’agit du poisson-épineux. Il possède un poison neurotoxique foudroyant,  injecté par les treize épines dorsales, et provoque des souffrances atroces.

Le poisson-pierre est lui aussi doté de courtes épines dorsales reliées à des glandes à venin. Les accidents surviennent, dans le lagon, lorsque les baigneurs marchent dessus.

**  La Taverne

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , | Laisser un commentaire

L’apprentissage aux Chantiers de l’Atlantique – L’examen d’entrée

L’apprentissage aux Chantiers de l’Atlantique

L’examen d’entrée

Ma destinée était scellée* je ferai un apprentissage. Le désir secret de maman était que je devienne coiffeur. Étaient-ce les préjugés autour des garçons de cette profession ? J’avais refusé cette éventualité. Un temps l’école des mousses m’avait tenté mais le milieu des jeunes ouvriers avait quelques tendances antimilitaristes et puis Toulon me semblait le bout du monde : j’abandonnais cette possibilité.

Dans ma classe plusieurs s’étaient orientés vers l’école d’apprentissage maritime d’Étel, un autre souhaitait être typographe, un autre mécanicien automobile mais la plupart allaient être orientés d’office dans les deux grosses entreprises de la région.

Mr Pény, le directeur de l’école Saint-Joseph de Méan**, nous avait très bien préparés. L’année des examens (certificat d’études, examens d’entrée au collège technique, à Sud-Aviation, aux Chantiers de l’Atlantique.) nous commencions à sept heures jusqu’à huit heures pour des cours hors programmes puis de huit heures trente jusqu’à onze heures trente nous avions la classe ordinaire. Nous reprenions à treize heures trente jusqu’à seize heures trente. De dix-sept heures à dix-huit heures étude et de dix-huit heures à dix-neuf heures cours du soir. Cela du lundi au vendredi excepté le mercredi où nous avions dessin industriel le matin et le samedi où les horaires de classe étaient normaux

Dans les écoles d’apprentissage nous allions être confrontés à des garçons de seize ans qui, pour la plupart, changeaient d’orientation. Il nous fallait être bien armé et ces cours supplémentaires nous permettaient de combler quelque peu le fossé dans les matières comme le dessin industriel et les mathématiques.

Nous étions six cents à passer l’examen d’entrée. Il consistait en un ensemble de tests pour évaluer nos différentes aptitudes. Nous l’avions passé dans un grand hall et j’ai souvenir de quelques-uns de ces tests : nous devions par exemple relier par des droites des points numérotés sur une feuille. Ils étaient énoncés par un haut-parleur et cela de plus en plus vite, à un moment la vitesse était telle que nous devions abandonner.

Il y avait aussi le système bien connu des engrenages, courroies et poulies. On nous donnait le sens de rotation de la première roue et nous devions déterminer le sens de la dernière. Ceux qui ne connaissaient pas l’astuce s’évertuaient à déterminer le sens de chaque roue. Les autres comptaient les engrenages : un nombre impair la dernière tourne dans le même sens que la première ce qui facilitait considérablement la solution du problème.

On vérifiait aussi notre mémoire visuelle : on nous présentait pendant un court instant un carroyage, comme un damier, dont certaines cases étaient grisées. Nous devions le reproduire sur une feuille pré-imprimée.

L’équité entre les candidats n’était pas parfaite. Un « petit coup de pouce » d’un chef d’atelier ou d’un contremaître pouvait faciliter une admission. Si vous aviez une personne de votre famille qui travaillait dans l’entreprise vous aviez des points supplémentaires, c’était mon cas.

J’avais été reçu à l’ensemble des examens. Pourquoi mon choix s’est-il porté sur les Chantiers ? certainement parce que naturellement je suivais le chemin tracé par mon frère Marcel qui était entré quatre années plus tôt et en était sorti l’année précédente. Il avait appris le métier de traceur de coque de navire et raflé, durant les trois années, de nombreux prix tant il était brillant. Pas facile d’arriver derrière lui mais je savais ce qui m’attendait et puis on disait à l’époque : « Rentre aux Chantiers, p’tit gars tu auras toujours du boulot ! » ; pour moi ce fut vrai…

Je passais les entretiens, les derniers tests psychotechniques et bientôt au grand soulagement de mes parents je recevais par lettre la confirmation que je faisais partie de la centaine d’élus.

« * » Voir l’article L’orienteur (1962)

« ** » Voir l’article Le carnet de notes (1958)

Publié dans Adolescence, Histoire de l'apprentissage | Tagué , , | 3 commentaires

Matadi, décembre 1972.

CarteMondeAnnotéeMatadi

 

CarteBananaMatadi

 

Matadi, le 12 décembre 1972.

Nous avons remonté le Zaïre sur cent vingt kilomètres ; nous sommes à Matadi au Zaïre. Les rives sont magnifiques, surprenantes même. Au début ce sont des prairies ou des forêts inondées puis, lorsque nous nous sommes approchés de Matadi, un paysage de collines a fait place. C’était très beau, dommage que je n’ai plus de pellicules. Je vais tâcher de travailler un peu ce soir pour en acheter demain. De la ville même, pour l’instant, je n’ai rien vu. Nous sommes accostés près de grands hangars tristes et sales.

Matadi, le 13 décembre 1972.

Il est très tard ; je reviens de la ville ; c’est très décevant. Nous avons eu aujourd’hui “service du samedi” c’est-à-dire permissionnaires à onze heures. Vers treize heures nous sommes partis en car vers Matadi. C’est une ville relativement petite mais ses faubourgs l’augmentent considérablement. La population est d’environ cent mille habitants, quarante mille de plus qu’à Saint-Nazaire. La ville est bâtie sur un terrain très vallonné, une ville de côtes et bien sûr de descentes très raides : jusqu’à quinze pour cent.

La population, les zaïrois, sont très différents des sénégalais. Il me semble que les zaïrois sont légèrement plus riches que les sénégalais car la mendicité y est rare*. Ici pas de mains qui se tendent, les quelques mendiants que j’ai vu sont toujours physiquement très diminués.

Le car a pris la direction des faubourgs : une multitude de taudis faits de pierre blanche ou de maisons de bois ou de tôles. Des baraques ressemblant à celles des travaux publics en France, peuplent les collines environnantes.

Les routes en terre sont très cahoteuses et le car nous a secoués rudement.

Parfois nous passions dans des rues très passagères et la population nous acclamaient, les enfants nous faisaient de grands bonjours et couraient, une fois dépassés, derrière le car. Le chauffeur prenait grand plaisir, il faisait souvent demi-tour et repassait dans la même rue.

La végétation est luxuriante ; dans les arbres des fleurs odorantes blanches et roses ou en grappes rouges donnent au paysage un air enchanteur. Il faisait très chaud, le soleil tapait dur et pourtant c’est l’hiver ici.

Au bout d’un certain temps nous avons tous ressenti une certaine gêne, nous nous regardions, désappointés, car l’excursion prenait un air d’une course : quelques photos sur les berges du Zaïre, une très courte promenade dans un lieu dit composé de trois ou quatre maisons où des enfants en costume traditionnel nous ont regardés comme des bêtes curieuses – à ce même endroit j’ai vu un lézard aux écailles rouges et vertes, il était magnifique.

D’être trimbalé ainsi sur ces routes, nous en avons eu rapidement marre ; nous avons demandé qu’on nous dépose en ville et chacun est parti de son côté.

J’ai passé une soirée agréable : un copain m’a payé le restaurant** ; au menu : potage, pâté maison, mérou et ananas, c’était très bon. Ensuite nous avons marché dans la ville, fait les magasins, marchandé des souvenirs avec quelques boutiquiers. Ceux-ci d’ailleurs sont moins voleurs que les sénégalais car le travail est beaucoup plus fignolé.

Je n’ai plus de pellicules ; je n’en ai pas trouvé et je perds ainsi beaucoup d’images magnifiques.

Demain je vais aller visiter un barrage sur le Zaïre, ça promet d’être passionnant.

* Quelle naïveté mon cher Michel ! le régime dictatorial de Mobutu ne devait pas tolérer ce genre de pratique.

** En escale la coutume voulait que les matelots, les seconds maîtres, les maîtres invitaient les appelés à une soirée ou au restaurant.

Matadi, le 14 décembre 1972.

Une nouvelle journée vient de s’achever, une de moins ; en escale le temps passe très vite. Le pays est vraiment surprenant, surtout dans l’intérieur des terres. Il a la chance de posséder une nature qui a gardé son intégrité. C’est très beau : il y a des palétuviers, des cocotiers et mille autres plantes dont je ne connais pas le nom, des papillons fantastiques, grands comme la paume de la main, des lézards aux multiples couleurs. Au creux d’une vallée, le Zaïre impétueux emporte sur son passage des herbes, des troncs d’arbres. Ses eaux couleur chocolat par endroit offre un spectacle magnifique.

Paraît-il qu’il existe à proximité de Matadi des crocodiles, mais pour ma part jamais je n’en ai aperçu la queue d’un.

Nous sommes allés voir le complexe électrique d’Inga*, très belles réalisations des italiens. Mais ceci n’a rien de typique.

Le long des routes des enfants nous faisaient de grands signes et paraissent très étonnés de nous voir. Nous avons assisté à un spectacle haut en couleur : la sortie des piétons sur le bac de Matadi**. Une remarque importante, ici jamais les hommes ne portent quelque chose, ce sont  les femmes et même des enfants qui portent tout sur la tête. J’ai vu des petites filles de douze à treize ans porter de lourds fardeaux.

* Nous avons eu une conférence sur le barrage par le responsable du site. J’étais étonné d’apprendre que six turbines avaient été installées mais qu’une seule suffisait pour alimenter toute la région.

À la surface du fleuve, bloqué par la barrière de béton, on peut voir un immense tapis d’herbes flottantes. Cette accumulation pose un problème car il faut nettoyer fréquemment l’entrée d’eau des turbines.

** C’était un simple ponton, muni à l’arrière d’un gros moteur diesel et d’une timonerie, sur lequel s’entasse une foule compacte et bigarrée.

La manœuvre pour traverser est particulièrement difficile et il faut toutes les compétences du passeur pour la réussir : le courant du Zaïre est très rapide en son milieu ; dans un premier temps  le bac remonte le fleuve au plus près de la rive car la vitesse du courant y est moindre ; puis il s’engage au milieu du fleuve ; il est alors pris par le courant et prend de la vitesse ; il lui faut regagner la rive opposée au plus vite sinon il est entraîné en amont plusieurs kilomètres.

Une image me revient à l’esprit : une femme, devant moi, donne à boire à son bébé l’eau marron du fleuve.

BagMatadi

Le bac de Matadi – Photo Web

Article connexe : Sur une piste au Zaïre http://wp.me/p188s8-5z

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , | Laisser un commentaire

En mer, vers Diego Suarez (Madagascar)

CarteMondeAnnotéeVersDiego

En mer, le 03 janvier 1973 vers Diego Suarez (Madagascar)

Nous avons quitté Durban hier matin, que de  beaux souvenirs j’emporte de cette ville. J’ai passé des moments formidables et je n’ai jamais bu autant de whisky  de ma vie. Je crois que j’ai un peu abusé…

J’ai passé les deux derniers jours de l’escale avec une jeune anglaise et sa tante. La jeune fille, Marcelle, parlait le français et nous avons pu converser longtemps. Après une longue balade sur la jetée, nous avons passé le restant de la nuit du premier de l’an au bar de l’hôtel Palm Beach où ils passaient leurs vacances. Musique d’ambiance et pas de danse*,  c’était très agréable.

Il faut que je te décrive la manière dont j’ai commencé mon année. Après mettre promener longuement dans Durban, je suis allé dîner à bord. Un réveillon assez bien réussi, dommage que les anglais ne savent pas faire la pâtisserie.

À minuit nous avons chanté et dansé sur le quai en faisant des rondes. Les badauds amusés se sont fait assaillir de « Happy new year ». Là il faut que je te parle d’une coutume assez particulière à l’Afrique du Sud : en souhaitant la bonne année à une demoiselle ont l’embrasse… sur la bouche…eh oui ! et je t’avoue que nous avons rencontré beaucoup de demoiselles et de femmes mariées accompagnées ou non. Tu ne m’en voudras pas d’avoir sacrifié à cette tradition.

Puis je suis allé en ville ou un anglais m’a payé un pot chez lui il était minuit et demi à ce moment-là. J’ai pu admirer Durban illuminée. Quelle merveilleuse ville pleine de contrastes et de couleurs.

Maintenant l’escale est finie, la mer et son immensité nous entoure  de nouveau. Nous filons vers Diego Suarez à 17 nœuds. Nous y serons samedi dans la matinée.

* Connaissant mes talents de danseur je ne peux que sourire quand je retranscris ces mots.

En mer, le 04 janvier 1973 vers Diego Suarez (Madagascar)

Il est très tard lorsque je prends la plume car il a fallu que je prépare le navire en gas-oil* : un cyclone est en prévision pour demain et je ne suis pas très fier.

Ce soir nous avons eu un coucher de soleil magnifique, des nuages aux couleurs divines étaient couchés sur l’horizon et s’étalaient majestueusement dans le ciel.

Samedi nous arrivons à Diego ; la ville n’est pas, parait-il, des plus belle ; 62000 habitants ; en revanche une baie qui, d’après les on-dit, est la plus belle du monde ; enfin je te raconterai tout cela demain.

La journée est passée sans trop de difficultés. À part la chaleur qui atteignait dans mon bureau 45°C et 99% d’humidité. Mes nerfs ont pris un sale coup, je le sens bien, je deviens plus nerveux. Enfin tout ceci n’est pas grave, le retour en France est proche.

Cet après-midi, la mer était très belle, d’un beau bleu et peu de vagues. Nous filons 17 à 18 nœuds dans le canal de Mozambique. Nous sommes maintenant à peu près au milieu. À tribord : Madagascar à bâbord : l’Afrique.

Ah Afrique ! combien j’ai pu admirer tes contrastes. Quelle différence entre le Sénégal et l’Afrique du Sud. Jamais je n’aurais pensé qu’il puisse exister au Cap de Bonne-Espérance des blancs qui vivent à la manière anglaise. C’est un pays où j’aimerais vivre car c’est l’été toute l’année, les salaires sont élevés et le niveau de vie est très bon. Enfin peut-être un jour**…

* Un moment particulièrement éprouvant, le navire tanguait, roulait, se soulevait,  la circulation dans les coursives étaient périlleuses. Je me souviens d’avoir mis le pied sur le bas de la cloison de la coursive centrale lors d’un fort angle de roulis.

J’avais pu me faufiler à la passerelle et la vision du navire plongeant dans des vagues immenses qui déferlaient sur la plage avant et terminaient leur course sur la face avant de la timonerie avec comme bande son les bruits sourds des coups de boutoir de la mer, le hurlement du vent. C’était particulièrement impressionnant. Ce soir-là je prenais conscience que j’étais devenu un vrai marin.

Cette nuit-là, dans nos bannettes nous passions la main sous nos matelas pour tenter d’améliorer notre stabilité. Plusieurs camarades ont chuté lourdement, le sommeil leur faisant perdre leur vigilance.

Le lendemain matin, les valises mal arrimées jonchaient le sol du poste 4, certains casiers personnels, mal fermés, avaient déversé une partie de leur contenu. Le bureau du PC sécurité était dans un sale état, la machine à écrire était tombée du bureau, les plans machines du navire étaient épars sur le sol.

** Au moment où je retranscris ces lignes je viens d’apprendre que Mandela est décédé. Je sais que rien n’est réglé dans ce pays. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il pourrait, qu’il va, sombrer comme un grand nombre de pays d’Afrique dans la misère et la corruption…

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Les croyances (1960) – Les magnétiseurs.

Les croyances (1960) – Les magnétiseurs.

Et puis il y avait les magnétiseurs. En regardant autour de moi ils sont  plus que jamais présents dans notre monde moderne. Souvent complément de traitement pour des maladies telles que les zonas mais aussi ultime ressource lorsque la science ne peut plus rien, ultime bouée de sauvetage à laquelle on se raccroche lorsque l’on sent que l’on se sent attiré dans l’autre espace.

On dit qu’ils ont le don. Leurs coordonnées circulent de main en main, on se passe les bonnes adresses. Chacun veut aider dans cette quête de la guérison et n’hésite pas à donner des exemples de guérison quasi miraculeuse pour donner de l’espoir.

 

Papa , dans les années soixante, était un gros fumeur. Il lui fallait deux paquets de tabac gris par jour. Le tabac était enveloppé dans un cube de papier gris, d’où son nom, imprimé de deux bandes rouges et d’un Scaferlati Caporal en noir. Il le roulait habilement dans une feuille de marque OCB  et passait sa langue sur le bord de celle-ci pour la coller.

Ayant pris conscience qu’il fallait, pour sa santé, arrêter de fumer, il prit rendez-vous avec une magnétiseuse et celle-ci, selon les dires de papa, fit quelques passes sur les paquets qu’il avait apportés et rendit le tabac impossible à fumer. Effet psychologique ? probablement mais qui n’a pas duré, il me semble que par la suite il avait continué à fumer.

 

C’était en 1971 ou 1972, Maman qui était très malade avait entendu parler d’un guérisseur à Sainte-Reine-de Bretagne, Monsieur V., et me demanda de l’emmener ce que je fis avec ma dauphine gris souris. Nous arrivâmes à la porte d’une maison bien entretenue  entourée d’un petit parc arboré. Elle frappa, un homme ouvrit. Il la regarda des pieds à la tête de ses yeux globuleux qui semblaient sortir des orbites et dit d’une voix douce mais sans ménagement:

 « Ce n’était pas la peine de venir, madame, c’est trop tard, je ne peux rien pour vous, suivez le traitement de votre médecin. » et il referma la porte. Maman accusa le coup, sans mot dire elle remonta en voiture et pleura doucement pendant le trajet de retour. Nous n’échangeâmes aucune parole, je mesurais les dégâts occasionnés par une telle rencontre.

L’histoire qui suit a été racontée par mon père, plus simplement…

La petiote.

Dans la chambre, tête basse, les mains jointes, doigts croisés sous le menton, la mère est assise près du lit où repose sa fille. Elle invoque en chuchotant les saints, implore leur secours.

« Seigneur prends pitié, Seigneur prends pitié, Ô Christ prends pitié… »

Le père debout au pied du lit, la casquette entre ses mains calleuses, noueuses habituées à travailler le bois dans sa menuiserie, regarde le visage blanc mouillé de sueur, les yeux fiévreux de « sa belle » comme il l’appelle. Il se sent impuissant. Même les invocations des femmes, réunies un soir à l’église, n’ont eu aucun effet, comme ci le ciel ne voulait plus rien entendre.

« Ton Dieu, il n’est jamais là quand on a besoin de lui, grommelle-t-il. »

En entendant ces mots la mère se signe. A-t-on besoin de provoquer un peu plus la colère divine ?

Sa litanie à peine audible reprend :

« Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, Saint Michel, priez pour nous, Saints Anges de Dieu, priez pour nous … »

Dans un murmure l’enfant malade dit :

« Pourquoi les prêtres chantent-ils derrière la porte ? »

Un frisson parcourut le corps des parents, le père baissa un peu plus la tête et la mère s’appliqua un peu plus dans ses prières :

« Saint Joseph, priez pour nous, Saint Pierre et Saint Paul, priez pour nous, Saint André, priez pour nous… »

Un grattement à la porte puis un léger grincement des gonds, c’est la voisine un grand châle noir sur ses épaules qui vient prendre des nouvelles.

« Comment va  la petiote ? dit-elle en chuchotant

– Le docteur est passé tout à l’heure, il n’a rien dit, il repassera dans la soirée, répondit la mère.

– Pauvre petite, quelques secondes s’écoulèrent et elle reprit, pourquoi n’allez-vous pas voir le père Léon à Thouaré ? On dit qu’il soigne bien. Il faut emmener une photo et une mèche de cheveux. »

La mère lève la tête et dit à son  mari.

– Pourquoi n’essaie-t-on pas ? on ne risque rien.

La mère sait qu’il n’y croit pas. En temps normal à cette simple évocation il aurait dit :

« Fadaise tout cela ma pauvre Germaine ! Comment peux-tu croire encore en ces âneries ! »

Le père regarde sa femme, voit son visage suppliant. Sans un mot, en faisant sonner le parquet de ses lourdes chaussures, il se dirige ver la commode, sort d’un cadre la photo de sa fille, ouvre le tiroir, sort des petits ciseaux de la boite à ouvrage de Belle, une enveloppe de son nécessaire d’écriture, revient vers le lit, prend délicatement une mèche de cheveux, la coupe et la met, avec la photo, dans l’enveloppe enfin met cette dernière dans la poche de sa veste et toujours sans un mot sort de la chambre.

Sur la route menant à Thouaré, il appuie fort sur les pédales de sa lourde bicyclette luttant contre un vent de front qui, au début régulier, tend maintenant à s’intensifier avec de violentes bourrasques. Mais pourquoi cherche-t-il à me retenir ? pense-t-il, alors il appuie plus fort encore sur les pédales, tire sur le guidon, malmène sa bicyclette.

Il émet des han réguliers, il lutte de toutes ses forces, il lui semble maintenant que tous les éléments se sont ligués contre lui car une pluie battante se met à tomber. En temps normal il se serait arrêté sous un grand arbre, aurait roulé une cigarette de ses gros doigts tâchés du brou de noix utilisé la veille sur un buffet, cadeau de noces des parents pour un jeune du village. Mais aujourd’hui le temps presse, il faut continuer, continuer, chaque han maintenant semble une nouvelle déchirure de son âme écartelée.

Il pénètre la cour boueuse de la petite ferme du père Léon, descend précipitamment, laisse la bicyclette s’affaler sur le sol et court, titubant, frapper du poing sur la porte d’entrée. Elle s’ouvre enfin sur un petit homme cheveux gris, pantalon et veste de velours noir, chemise à carreaux.

Derrière le visiteur, un éclair zèbre le ciel et une seconde après un violent coup de tonnerre résonne, une pluie drue se met à tomber.

« Entrez vite ! » dit Léon puis étonné de cette apparition, haletante, dégoulinante, fantomatique sur le seuil sa porte, il bredouille : « Que voulez-vous ? »

Sans un mot elle lui tend avec un geste sec, impérieux, l’enveloppe contenant les précieux objets. En un instant Léon comprend ce que l’on veut de lui, il ouvre l’enveloppe, prend la mèche de cheveux d’une main, la photo de l’autre, ferme les yeux, se concentre, fait rouler lentement les cheveux sur la photo, il ouvre brusquement les yeux et dit tout de go :

« Mais pourquoi êtes-vous venu ? je ne peux rien faire pour une morte… »

Publié dans Enfance | Tagué , | Laisser un commentaire

Durban (Afrique du Sud)

CarteMondeAnnotéeDurban

Durban (Afrique du Sud), le 30 décembre 1972.

Comme tu le vois en entête de cette lettre, nous sommes à Durban en Afrique du Sud. Nous sommes arrivés avant hier et nous repartons le 2 janvier. Je voudrais avant toute autre chose te parler de la ville par elle-même.

Durban est à l’Afrique du Sud ce que Nice est à la France. C’est une ville industrielle et balnéaire. Les rouleaux sur la plage permettent de faire du surf. Il n’est pas rare de voir un adepte porter sa planche sur l’épaule ou sur sa moto vers la plage. Un filet anti-requin empêche les accidents. Mais la semaine dernière un baigneur a été tout de même croqué ou presque. Les quatre personnes qui lui portaient secours ont été grièvement blessées.

Lorsque nous sortons des quais où est amarré le navire on est surpris par l’enchevêtrement des autoroutes et de nuit elles sont éclairées. Elles sont suspendues sur des piliers centraux à l’allure futuriste.

De longues artères qui se coupent à angle droit, des buildings de plusieurs matières : verre, béton. Des magasins comme dans toutes les villes, des snackbars  à tous les coins de rue, des terrasses immenses qui donnent sur la plage regorgent de ladies et gentlemen qui attendent bien sagement que cela se passe ! C’est l’Angleterre en plus moderne.

Ah ! la cuisine…voilà le plat que j’ai mangé ce midi : composition : riz, curry, viande de bœuf, sauce… confiture et vinaigrette et malgré tout c’était très bon ! Il faut préciser que la confiture est légèrement épicée.

Il y a aussi les Wimpy où l’on mange à tout heure hamburgers, Jo burgers, œufs au bacon accompagnés, pour le client non averti, d’un délicieux milkshake composition : lait, glace, crème fouettée et sirop pour donner de la couleur…c’est…très bon, hé oui !

Nous avons pu, pour notre plus grande joie, voir évoluer des jeunes filles blanches, c’est bien agréable…

Cet après-midi nous sommes allés au Natal Lion Park*, un immense parc où les animaux sont en liberté. J’ai pris ainsi des photos de gazelles, de lions, de rhinocéros, de zébus, de girafes dans leur environnement. C’était magnifique.

Nous étions en car et tout le long du chemin nous avons pu prendre des tas de photos. La girafe se laissait caresser, les rhinocéros étaient à deux mètres de nous, les lions frôlaient la carrosserie. Quel merveilleux spectacle de ces animaux censés être en liberté. J’étais subjugué…

Ce soir je suis allé faire un tour en ville du côté du parc d’attraction situé sur la plage. Là, hommes, femmes, enfants s’amusaient dans les manèges où jouaient à quelques jeux d’argent que je te décrirai plus tard car je n’ai pas encore compris le principe.

Tu vois, mes journées sont bien remplies. Demain je vais aller voir l’aquarium et discuter par-ci par-là avec des jeunes étudiants** car ici nous sommes très aimés.

* Le Natal Lion Park est à 67 km de Durban.  Les animaux vivent en semi-liberté et un bus suit une grande boucle dans le parc. Les lions ont un enclos particulier. A cette époque ce type de zoo représentait une innovation. Pour mémoire, le parc zoologique de Thoiry dans les Yvelines a été ouvert au public en voiture en 1968.

NatalLionParkDurban

** Surtout des jeunes étudiantes…J’ai souvenir d’un cours de français improvisé lors d’une longue balade, un soir, sur une jetée avec une jeune fille. Elle avait un visage si expressif que c’était un réel plaisir de la voir s’appliquer à prononcer des phrases types… jeu de séduction peut-être.

Durban (Afrique du Sud), le 31 décembre 1972.

J’ai quelques instants, j’en profite pour t’écrire quelques mots.

Aujourd’hui je vais passer la journée en ville, une journée sans nul doute tranquille. Je pense aller à l’aquarium puis manger dans un Wimpy  puis repartir à la conquête de ces vastes rues sous le regard des afrikaners si souriants et avenants.

Je vais aller voir un copain pour qu’il puisse me prêter une vareuse.* Je passe le réveillon de la Saint-Sylvestre avec une famille afrikaner.

* Voir article : Le nouvel an à Durban

Note : Tard dans la nuit de la Saint-Sylvestre, en rentrant à bord, nous avons eu la surprise de voir tendus comme un grand pavois  une guirlande de soutiens-gorge. L’histoire est toujours classée secret défense…mais on peut dire qu’ils provenaient de la collection d’un matelot qui les avait patiemment collectés depuis le début du voyage. Il avait retrouvé, fracturé, son casier dans lequel il les gardait jalousement.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , | 2 commentaires

Les croyances (1960)

Les croyances (1960)

Ah les croyances ! chacun sait qu’elles polluent le plus cartésien des esprits et s’incrustent dans tous les milieux sociaux.

Durant mon enfance mes parents n’ont jamais eu recours à l’Ankou, au loup, aux sorcières ou au père fouettard pour nous faire peur et nous faire obéir, leur méthode d’éducation était… plus directe. On ne nous parlait pas non plus de fantômes, magiciens, fées et tutti quanti ; le monde dans lequel nous vivions était bien réel mais en écrivant cet article je me suis aperçu que tout de même certaines croyances étaient présentes dans l’environnement de mon enfance.

Lorsque mes parents évoquaient la mort lors de discussions, surtout à table, immanquablement la conversation venait sur le compagnon de la nuit : le hibou.

Maman était persuadé qu’un hibou, ululant, perché au-dessus d’une maison indiquait la mort certaine d’un occupant  malade. Je dois dire que plus tard, lors d’une promenade, j’ai vécu pareille scène et alors un frisson d’effroi m’a parcouru l’échine ; preuve que j’avais assimilé cette croyance dans mon inconscient.

Elle évoquait aussi les derniers instants de notre grand-père maternel Joseph sur son lit de mort qui avait murmuré : « Pourquoi les prêtres chantent-ils à la porte ? ». Ce genre de citation ne peut que marquer l’esprit d’un enfant.

Dans sa jeunesse, la viande de porc était conservée dans du sel dans une grande jarre : le charnier. Elle disait que son père lui interdisait formellement d’aller chercher de la viande dans le charnier lors de son cycle menstruel car à coup sûr le contenu se gâterait.

Certaines croyances étaient sans conséquences sur la vie et s’apparentaient plutôt à une simple réflexion. Par exemple, lorsque un anneau de liquide, parfois deux, se formait au niveau du goulot de la bouteille de vin – E.V.O. avec des cinq étoiles en relief – on disait alors « On va avoir de la visite ! » ou si on vidait la bouteille dans le verre de quelqu’un : « Tu vas te marier cette année ! » ce que papa a dit un jour à une religieuse et occasionna un petit embarras autour de la table…

Elles pouvaient avoir un sens religieux surtout avec le pain, puissant symbole chez les petites gens. Je revois papa debout couper autant de tranches qu’il y avait de commensaux. Avant d’entamer le pain de deux livres ou pain de deux – ainsi dénommait-on le pain d’environ six cent grammes dans l’ouest de la France – il le signait sur l’envers par une croix à la pointe du couteau pour remercier Dieu d’en avoir procuré à la famille.

Il ne fallait surtout pas le poser à l’envers car nous avions alors une petite réflexion du genre : « Respecte le pain petit, il est dur à gagner ! » mais on disait aussi que le diable pouvait alors s’asseoir dessus.

Il ne nous jamais venu à l’esprit d’en jeter un seul morceau : c’était un crime.

Il y avait des pratiques plus obscures venant de la nuit des temps et s’apparentant à des pratiques shamaniques.  Si il y en a une qui est toujours un sujet d’interrogation pour moi c’est bien celle de « baisser les vers ».

Même encore aujourd’hui, j’ai pu constater qu’elle existe toujours. On y croit dur comme fer avec moult exemples à  l’appui. Même des jeunes femmes modernes ayant des idées cartésiennes se laissent prendre dès lors qu’il s’agisse de leur enfant. « Ca ne mange pas de pain ! ça ne peut pas faire de mal » aurait dit papa.

J’ai un souvenir à ce sujet : j’avais quatre à cinq ans  et maman m’avait emmené à l’épicerie non loin d’où nous habitions, boulevard Mermoz à Saint-Nazaire. On nous a fait entrer dans une pièce à l’arrière du magasin, l’épicière m’a mis une couronne d’ail tressée autour du cou puis a fait avec ses mains de longues passes descendantes de la naissance du cou jusqu’à la ceinture. Maman est repartie rassurée non sans avoir été délestée d’une  modique somme d’argent.

Autre pratique, lorsque l’on se brûlait on allait voir le coupeur de feu ou le barreur de feu. Celui-ci faisait des signes de croix sur la brûlure en prononçant la prière à Saint-Laurent.

L’officiant disait trois fois le texte à voix basses en soufflant sur la brûlure en formant un signe de croix au début de chaque strophe puis toujours à voix basse  trois Pater (Notre Père) et trois Ave (Je vous salue Marie) en intercalant les Pater et les Ave.

(L’officiant souffle  sur la brûlure en formant un signe de croix.)

O grand Saint Laurent,

Sur un brasier ardent

Tournant et retournant

(L’officiant souffle  sur la brûlure en formant un signe de croix.)

Faites-moi la grâce

Que cette ardeur se passe :

(L’officiant souffle  sur la brûlure en formant un signe de croix.)

Feu de Dieu, perd ta chaleur,

Comme Judas perdit sa couleur,

Quand il trahit, par passion juive

Jésus au jardin des olives.

Maman, dans les années 1950, allait très souvent voir les cartomanciennes ou tireuses de carte. Peut-être avait-elle besoin de se rassurer devant un avenir toujours incertain.

Vers quinze ans, elle avait été abordée par une bohémienne qui voulait lui prédire, en lui lisant les lignes de la main, ce que serait sa vie. Elle lui avait dit une multitude de choses qu’elle avait prise naturellement comme du bon pain et une en particulier : « Tu vas mourir à l’hôpital sur la table d’opération ».  Prédiction qui engendrera  une grave conséquence en développant une peur atroce dès lors qu’elle avait à subir une opération, même bénigne. Elle mourut dans un lit, à l’hôpital, d’un cancer, sans être opérée.

Publié dans Enfance | Tagué | Laisser un commentaire

Cheveux blonds, jean et corsage blanc

Cheveux blonds, jean et corsage blanc

Comme tous les soirs, Célestin s’en va à la pêche en Brière avec sa chienne Cagneuse. À peine s’apprête-t-il à larguer les amarres qu’une jeune femme court sur la levée et par quelques gestes et mimiques lui demande de monter à bord :
“Vous voulez venir avec moi ?” dit-il en articulant et en accentuant ses gestes.
Elle acquiesce et s’installe, sans façon, à l’avant du blin. Célestin, à la perche, dégage  le bateau et au milieu du canal met le moteur en route.
Il observe la fille : cheveux blonds, jean, corsage blanc…
“Un beau brin de fille ma foi, pense-t-il, une muette, la conversation va être limitée”.
Une pensée lui effleure l’esprit : “Ah ! si la Germaine… la maison serait plus calme.”

Cagneuse, la chienne, a un très mauvais caractère, inutile de chercher à la caresser, elle vous croquera un doigt sans un grognement, sans vous prévenir, mais elle n’a pas son pareil pour la chasse. Son museau posé sur la cuisse de la passagère, curieusement, elle se laisse caresser, subjuguée, ses grands yeux fixant l’aimable et si joli visage.
D’un grand sac de toile, la jeune personne sort un carnet de croquis et se met à dessiner.

Bientôt, Célestin coupe le moteur, prend sa perche et s’engage dans un étroit canal bordé de roseaux pour aller récupérer deux bosselles posées le soir précédent. Sur l’avant, brusquement, il voit s’avancer un brouillard qui l’enserre, le serre, l’enveloppe tout à fait. Il ne voit même plus la jeune femme tellement il est dense. Célestin, apeuré, pousse un juron, s’affale dans le fond du bateau pour éviter de tomber à l’eau ; il entend le bruit sec de la perche qui frappe le blin.

Petit à petit le brouillard s’éclaircit. La jeune personne est toujours assise à l’avant, Cagneuse à ses pieds, tranquille. Célestin pousse un juron : le blin semble flotter… dans un parc verdoyant.
À sa droite, des petits enfants, vêtus d’un short et d’une chemisette rouge, dans un ensemble parfait, exécutent des mouvements de gymnastique en chantant :
“Gloire à notre président qui travaille à notre bien-être.”
À sa gauche, un monument immense : des personnages de pierre tendent leurs mains nues  vers d’autres, centraux, les mains en avant, avec une posture bienveillante. En lettre rouge, on peut lire :

“ À la gloire des élus des communautés qui ont transformé le marais pour le bien du peuple.”

Célestin veut descendre du bateau, la jeune femme d’un geste le dissuade. Prudent, à genoux, il tente de poser sa main sur l’herbe : au fur et à mesure qu’elle pénètre la surface, elle disparaît; il l’enlève, recommence doucement en poussant plus avant : son avant-bras s’évanouit. Ahuri, Il regarde  la jeune femme, celle-ci, en souriant, lui fait signe de percher.
Il se relève prudemment, prend sa perche, l’enfonce dans cette curieuse surface, elle se néantise mais il sent un appui. Il pousse doucement, le blin avance.
D’un geste, elle lui demande de se diriger vers la gauche vers un groupe d’hommes et de femmes portant pantalon et veste, les mêmes que ceux du chantier naval, mais rouge sang avec  inscrit en gros caractères sur le dos : “75008”.
Une femme, vêtue comme eux, portant un badge, les harangue avec conviction :
“Plébéiens, Plébéiennes du huitième arrondissement de notre capitale, sachez que vous êtes devant le monument à la gloire des élus des communautés qui ont transformé un immonde marais en un espace verdoyant où peut se reposer l’élite de notre nation. Peut-être un jour, vous pourrez vous aussi jouir de ce bienfait si vos chefs de cellule, vos chefs de section jugent que votre travail mérite un peu de repos.”
Le groupe reprend en cœur : “Grande est la gloire du président de la nation plébéienne.”
“Notre chef suprême, voulant récompenser nos plébéiens et plébéiennes méritants, est heureux que ceux-ci puissent se reposer là où sa mère, illustre femme de la nation l’a enfanté, dans une pauvre chaumière du village de Fédrun.
Le groupe reprend en cœur : “Grande est la gloire du président de la nation plébéienne.”
“Quelques habitants, quelques demeurés, ont voulu résister mais la clairvoyance des élus des communautés, acquis aux valeurs de notre cause, ont tôt fait de les réduire au silence. Il en reste quelques uns, vêtus de noir ; ils se terrent, marqués au fer, bannis pour le reste de leur vie.
Nous allons maintenant poursuivre en visitant le village-musée de Fédrun et surtout la chaumière où Marie et Joseph Boiteux ont eu et élevé, Clovis, notre bien-aimé Président.”

La jeune femme lui fait signe de poursuivre droit devant. Une poussée de la perche et ils se retrouvent au milieu d’un large canal : des quais, des immeubles, que dis-je, des blocs de béton brut dont les pignons sont recouverts d’un lattis de bois. Ils ont trois étages avec d’étroits balcons où s’exhibent des hommes et des femmes en maillot rouge. À chaque porte une dérisoire inscription : “Les typhas”, “Les nymphéas”…Sur le quai, un immense panneau : “Fin d’aménagement du canal de Trignac”.
Plus de roseaux,  plus d’oiseaux, plus de canards, d’oies. Célestin n’en croit pas ses yeux. Comment est-ce possible ? Non ! il ne rêve pas, il découvre une autre Brière, il ne reconnaît plus rien.
Il s’adresse à la jeune femme : “Pourquoi me montres-tu cela ? Qui es-tu ? Dis-moi pourquoi ?”
Avec ses deux mains sur le cœur, elle imite les battements. Il lui semble même sentir ses mains sur sa poitrine.
Un bruit lancinant, une sirène hurlante lui transperce le tympan. Il se bouche les oreilles et ferme les yeux. De toutes ses forces il crie vers la femme : “Le cœur ? Pourquoi le cœur ?”
Lorsqu’il les ouvre, il est au milieu d’un canal, d’un vrai canal bordé de roseaux, effaré, proférant des jurons, manquant de tomber à l’eau tant la surprise est grande. La jeune femme a disparu…
De longues minutes, il reste assis sur le banc du blin, Il a du mal à respirer. Il se lève péniblement, met son moteur en route et revient à petite vitesse vers sa chaumière.

Devant la cheminée, Cagneuse, sa chienne est à ses pieds, Célestin, prostré, marmonne.
“ Que racontes-tu là Célestin ! Voilà que tu parles tout seul maintenant. Tu as bu ! beugle Germaine.
– Oh non, la mère, je n’ai pas eu le cœur…puis il reprend à mi-voix : le cœur, qu’est-ce qu’elle a voulu dire par là !
– Le cœur, elle… dame si tu vois une autre femme je vais lui griffer le nez à cette traînée.
– Mais non, la mère, mais non…
– Mon oncle Lucien m’avait bien dit de ne pas me marier avec un Briéron.
– Ah tais-toi la mère ! dit-il d’un ton désabusé, tu ne peux pas comprendre.”
Suivi par Cagneuse, il se lève et sort. Il fait bon dehors, le ciel est étoilé : “On voit moins bien les étoiles maintenant, pense-t-il, c’est à cause des lumières de la ville, peut-être que les hommes de la ville ne veulent plus voir les étoiles… Mais pourquoi brillent-elles si violemment ce soir ?”.

Tant il est perturbé, au Chantier naval, il a loupé un joint de soudure : la première fois depuis vingt ans. La nouvelle a fait le tour de l’atelier. Chacun  en passant près de son poste de travail va de sa petite raillerie : “Alors on devient trop vieux !”, “Il faut laisser la place aux jeunes !”, “Alors champion !”.
Honteux, à la débauche, il ne va pas boire ses deux chopes chez Chacun. Il rentre directement, va nourrir ses bêtes, prend son fusil et, comme à l’accoutumée, passe la soirée dans le marais.
Cagneuse saute dans le blin et se met furieusement à gratter la porte du coffre située à l’avant.
“Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi tu fais la folle comme cela ?”
Il ouvre la petite trappe et découvre le carnet de croquis de la jeune fille.
“Elle l’a oublié” pense-t-il, en le mettant dans la poche intérieure de sa veste.
Il refait le chemin, s’engage dans l’étroit canal : pas de brouillard, tout est normal, il a dû rêver.

C’est le soir, devant la cheminée, il feuillette le carnet : des oies, des canards, des hérons, magnifiquement dessinés. Il est, lui aussi, représenté avec sa perche et la chienne à ses pieds.
Sur la dernière page : le canal, avec ses immeubles de béton et les gens qui circulent sur le quai, sur le coin gauche : le monument aux élus.
“Mon Dieu, je n’ai pas rêvé, c’était donc vrai….”
Le feu dans l’âtre redouble d’intensité, les flammes semblent danser une sarabande effrénée :
“Oh ce feu, ce feu, pourquoi est-il si menaçant ?”

Traversant une salle, serrant quelques mains, il se fraye un passage vers le fond. Il n’est pas homme à se mettre en avant. “La Brière demain” c’est le thème de la réunion organisée par le Parc de Brière.
La jeune femme du bateau est assise au dernier rang. Il va s’asseoir à côté d’elle.
“Alors on se retrouve, lui dit-il enjoué.
– Pardon, mais je ne vous connais pas !
– Mais si dans le marais, vous êtes venue avec moi l’autre jour, vous avez dessiné.
– Je suis désolée mais vous me prenez pour quelqu’un d’autre.
– Alors si n’est pas vous, c’est votre sosie, mais au moins, vous, vous parlez !”
Il voit qu’elle est très perturbée. Après un temps elle reprend :
“Vous dites que je dessinais.
– Oui dame et plutôt bien, j’ai le carnet avec moi, vous l’avez oublié dans le bateau.”
Célestin se tourne vers la salle. Il y a les gens du Parc. Quelquefois il s’est accroché avec eux mais il les aime bien. Le brouhaha est intense : “Pourquoi les gens parlent-ils si fort ?”
“Je peux le voir ce carnet ?” demande la jeune femme.
Elle  le feuillette et tombe  en arrêt sur la dernière page.
“ Mon Dieu ! s’exclame-t-elle.
– Une vraie connerie ces immeubles n’est-ce pas ?
– Non, je parle de la signature en bas à droite : c’est celle de ma sœur jumelle.
– Ah dame ! C’est pour ça que je pensais que c’était elle en vous voyant.
– Elle était muette… elle est décédée l’année dernière.
– Que faisait votre sœur ?
– Des études d’art… c’était une merveilleuse artiste. Elle adorait le dessin animalier et militait dans les associations écologistes.
– De quoi est-elle morte ?
– On l’a retrouvée dans le Brivet, au Pin, elle s’est noyée. Vous dites que vous l’avez vue ?”
Célestin voit que la situation devient délicate, difficile à gérer et va lui échapper.
“Ben… c’est peut-être une autre fille. Vous savez mon cerveau de temps en temps s’embrouille, ça fait des nœuds là-dedans et je dis n’importe quoi.”
Il lui reprend le carnet et s’empresse de sortir en courant, poussant les uns, évitant les autres :

“Il y a trop de bruit ici et cette lumière qui me brûle les yeux !”

Germaine vient de servir la soupe. Ils sont assis l’un en face l’autre à une table couverte d’une toile cirée rouge. On entend juste, en cadence, les cuillères frappant l’assiette et la lente succion de leur bouche.
Soudain on frappe violemment à la porte :
“Ouvrez ! Ce sont les camarades plébéiens qui veulent vous parler ! Nous vous sommons d’ouvrir !
Célestin se lève et  tremblant de peur va ouvrir le verrou. La jeune femme de la réunion, accompagnée de deux sbires font irruption dans la pièce.
“Que voulez-vous ? balbutia Célestin.
– Immonde ver de terre ! Qui t’a donné ce carnet ?
– C’est… votre sœur… qui me l’a donné…
– Ma sœur, elle est morte, je l’ai moi-même noyée il y a deux mois, elle complotait  contre les élus des communautés et l’aménagement du marais.”
Les deux sbires viennent le bloquer aux épaules, elle lui arrache sa chemise, applique un aiguillon électrique sur la poitrine.
“Je répète, qui t’a donné ce carnet ?”

“Dégagez !” dit-elle à ces sbires.
Il ressent une violente décharge, puis une seconde aussi violente. Il entend Germaine crier :
“Mais qu’est-ce que vous faites à mon Célestin ! “

Il est sur le sol à demi inconscient. Il entend Germaine pleurer. Il voit  défiler dans sa tête : les quais, les immeubles. la jeune femme du bateau… elle se débat, une main puissante appuie sur sa tête et tente de l’immerger… elle lui tend la main… il ne peut la saisir… puis plus rien… sa chevelure blonde flotte sur l’eau noire…

La femme se penche vers lui en hurlant : “Où est ce carnet ?”
Il ouvre grand les yeux : “Son visage, mon Dieu, ce visage, quelle méchanceté, elle va me tuer comme la petite, il faut s’enfuir dans le marais, elle ne pourra pas me retrouver, là-bas elle ne pourra pas me retrouver, je connais le marais comme ma poche, il faut s’enfuir, courir, courir…

Alors il court, il court, sa poitrine est en feu, ses jambes peuvent à peine le supporter, mais il faut tenir, tenir… Il arrive devant son bateau : le fond est éventré, le moteur coulé, sa chienne gît sur l’herbe, une vilaine plaie au ventre. Il hurle : ”Cagneuse ! Oh ma cagneuse !”.
À peine se penche-t-il sur elle qu’une main énorme l’entraîne dans l’eau noire :
“Où est le carnet ? Donnez-moi le carnet !”
La main puissante pèse sur sa tête. Elle va le noyer, il ne peut pas crier…il ne peut pas cri…

“Monsieur, monsieur, là ! là ! calmez-vous ! calmez-vous !”
C’est une voix douce et agréable. Un visage se penche sur lui, un ange vêtu de blanc lui sourit.
“Qui êtes-vous ? Où suis-je ? Que m’est-il arrivé ?
– Je suis infirmière, vous êtes à l’hôpital  et vous avez fait une crise cardiaque. Vous pouvez remercier la jeune personne qui vous accompagnait, elle a eu la présence d’esprit de faire les premiers soins, de vous ramener  et d’appeler les secours. Sans elle vous ne seriez plus de ce monde.
– Où est-elle ?
– Elle est partie. Elle est restée très longtemps près de vous. Elle m’a demandé de vous donner ce carnet de croquis. Je me suis permis de le feuilleter. Elle a un très joli coup de crayon. J’aime beaucoup… regardez ! elle vous a dessiné avec votre chien, elle lui montre, mais j’aime beaucoup moins celui-ci…”
Il représente un canal avec des immeubles de béton brut, les gens qui circulent sur le quai et sur le coin gauche : le monument aux élus.

Publié dans Essais et nouvelles | Tagué , , , | Laisser un commentaire

En mer vers Durban (Afrique du Sud), le 26 décembre 1972.

CarteMondeAnnotéeDurban

En mer vers Durban (Afrique du Sud), le 26 décembre 1972.

Nous voilà reparti ! l’escale nous a paru courte, car l’accueil formidable que nous avons reçu nous a réconfortés de ces longs jours de mer dans l’océan Atlantique. A trois heures demain matin (heure locale), il sera quatre heures pour toi, nous passerons le cap de Bonne-Espérance, non ! erreur ! le cap des Aiguilles qui est la limite entre l’océan Atlantique et l’océan Indien.

Je ne suis pas tellement en forme et le comble : le bateau roule et tangue allégrement.

J’ai quitté la séance de cinéma pour aller me coucher et écrire quelques mots mais ce soir j’ai un peu le mal de mer.

En mer vers Durban (Afrique du Sud), le 27 décembre 1972.

C’est un air breton qui emplit l’air où je t’écris. Ah Bretagne ! comme tu es loin de moi. La musique que tu as donnée à tes enfants est pleine de nostalgie et me semble ici si lointaine. Nous sommes en ce moment tout à fait à la pointe de l’Afrique et nous voguons vers Durban, une ville d’Afrique du Sud baignée par l’océan Indien.

Voici approximativement les escales que nous ferons prochainement : Durban, Diego Suarez (Madagascar) où nous resterons 15 jours, nous irons aux Seychelles très au nord de Madagascar puis les îles de Saint-Paul et Amsterdam à mi-chemin entre l’Afrique et l’Australie, Melbourne en Australie*, la Nouvelle-Zélande*, les îles de Cook et Tahiti où je serai débarqué pour ta plus grande joie et… la mienne.

* Des on-dit ont circulé à bord que les essais nucléaires dans le pacifique polluaient alors les relations diplomatiques avec ces pays et  c’est pourquoi les escales, par la suite,  ont été déprogrammées.

Que de paysages magnifiques ! De retour à la maison, je passerai certainement des soirées à rêver de ces pays lointains. Pour l’instant… je rêve de la Brière : les eaux calmes, les chalands, les roseaux… Je mesure aujourd’hui la place qu’elle a prise dans ma vie. J’aimerais qu’à mon retour nous passions tous les deux un weekend en Brière, sous la tente. Qu’en penses-tu ? je crois que nous pourrions passer ainsi un weekend agréable.

A bord tout est redevenu calme, le cinéma va bientôt commencer, puis les lumières en haut des portes vont s’éteindre et le silence va régner sur ce fier vaisseau. Cette nuit en écrivant je redeviens moi-même car à bord je perds un peu de mon identité. Je m’évade de cet univers où l’on pense qu’à travailler, manger et dormir** où l’on devient malgré tout un peu fainéant car on perd le goût d’apprendre, de lire.

** Ma vie à bord était rythmée par le travail journalier. Le matin : sondage des caisses à combustibles, calcul de la consommation journalière, contrôle de l’eau douce disponible. J’inscrivais cela sur une tablette, la faisais vérifier par le maître principal puis portais les résultats  au commandant en passerelle.

En fonction du niveau dans les différentes caisses, je transférais du gas-oil dans les soutes afin de rééquilibrer le navire pour faciliter la navigation.

Dans la journée j’avais toujours quelques rapports ou notes à taper.

Il y a avait aussi des travaux d’entretien, je me souviens d’avoir repeint un compartiment, tout à  fait à l’arrière du navire où étaient stockés les huiles et peintures que nous avions en gestion.

A toute heure de la journée ou de la nuit nous pouvions avoir un exercice de sécurité alors l’équipe ou les équipes concernées se précipitaient sur la zone indiquée par les haut-parleurs, enfilaient leur combinaison et leur fenzy , un masque respiratoire qui prenait l’ensemble du visage. Je me précipitais à mon poste et rejoignais l’équipe sécurité pour noter le timing de l’exercice afin de rédiger le rapport.

Le feu est la situation la plus sérieuse à bord d’un navire. Une seule fois nous avons eu une alerte réelle.

J’étais dans le bureau avec le quartier maître H. du service sécurité, lorsqu’on nous a transmis : «Alerte feu de friteuse… » . Je me souviens qu’ensemble nous avons fait la même réflexion : « Hé ! ce n’est pas un exercice ! ». Nous étions très bien préparés mais pendant une fraction de seconde nous nous sommes regardés, un peu étonnés, avant que H. déclenche la procédure en précisant bien « Ceci n’est pas un exercice … Ceci n’est pas un exercice… »

Et puis il y avait les postes de combat. Tout le personnel se précipitait à son poste et les portes, panneaux et tapes se fermaient derrière lui.  Ils étaient de deux sortes : le poste de combat  « normal » ou les ouvertures pouvaient être ouvertes mais refermées immédiatement après notre passage et le poste de combat avec alerte « atomique » – c’est ainsi qu’il me semble que nous le désignions, on dirait maintenant « nucléaire, bactériologique, chimique » –  le navire était entièrement fermé – il n’était pas question d’être en retard pour prendre son poste – et mis en légère surpression pour éviter que l’air polluée ou les gaz pénètrent à l’intérieur.  L’extérieur du navire était alors copieusement arrosé en pluie.

J’ai souvenir que dans ces moments, tout le monde dans le petit bureau était très sérieux, pas question de raconter des histoires, elles étaient réservées pour les postes d’appareillages.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , , , | 4 commentaires

L’orienteur (1962)

L’orienteur* (1962)

La poursuite vers les études secondaires nécessitait le passage obligé de l’examen de sixième.

Les épreuves consistaient en une dictée et des questions, une rédaction  et deux problèmes d’arithmétique**.

L’année de nos onze ans, en première division de la classe de M. Marcel Lucas, nous l’avions tous passé pour nous permettre d’évaluer nos connaissances et nous habituer à ce genre d’exercice. Ceux qui poursuivront vers le certificat d’études primaires se verront  confrontés aux différents concours pour entrer dans l’apprentissage d’un métier. En général nous passions celui du collège technique et des deux grosses entreprises de la région, Sud-Aviation*** et les Chantiers de L’Atlantique.

Du lieu où je l’ai passé et de  l’examen proprement dit je n’ai pas de souvenirs précis, par contre,  je me vois encore entrer en trombe dans la salle de classe du directeur où son fils aîné, Alain, qui deviendra plus tard mon professeur à l’Institut Universitaire de Technologie de Saint-Nazaire, debout sur l’estrade, derrière le bureau de son père, annonçait à des gamins impatients les résultats.

Quand vint mon tour, il parcourut la liste posée sur le bureau et annonça : « Reçu ».

Je sortis les bras levés en criant.

Ma joie ainsi fut grande et fit naître un espoir : ce succès pourrait peut-être décider mes parents de me permettre d’entrée en sixième. Je connaissais leur situation financière mais mes copains d’école m’avaient dit qu’il existait un système de bourses.

J’en parlais le soir même à mon père :

« Les études c’est pour les riches ! mes deux mains travaillent dur pour vous et jamais je ne demanderai l’aumône à l’état. »

C’était un principe fondamental chez lui et je crois que dans sa vie, malgré deux licenciements pour fermeture de l’entreprise, il n’a jamais eu recours à la caisse de chômage.

Mon sort était-il jeté ? il me restait une chance : le rendez-vous avec l’orienteur. Mes parents avaient reçu une convocation dans la semaine. Peut-être pourraient-ils, à la vue de mon dossier, avoir un avis différent ?

Quelques jours plus tard nous étions maman et moi assis dans une petite pièce où derrière une petite table minable un homme – en costume pied de poule, chemise blanche de la veille, cravate de couleur, lunettes fines, cheveux poivre et sel peignés en arrière – se tenait bien droit. Les coudes posés sur la table, les mains jointes  placées sur le bas de son visage, il nous regarda prendre place sur deux mauvaises chaises.

Au mur une peinture vert d’eau, vieillotte, déteinte par le temps ; sous la fenêtre gris souris des tâches d’humidité dessinaient un semblant de papillon.

Un dossier, fermé, était posé sur la table. Il posa lentement sur celle-ci les deux mains, les doigts écartés. Ses yeux petits et froids se dirigèrent alternativement sur moi et puis sur maman. Il  dit d’une voix fatiguée, d’un ton blasé :

« À la vue du dossier de votre fils je pense qu’une orientation vers un apprentissage est judicieuse. »

Pendant quelques secondes je restai interdit. L’avait-il ouvert ?  l’avait-il étudié ce dossier ? probablement pas. Je perçus cela comme une mascarade, un simulacre, une comédie…

Voyant mon désarroi il reprit :

«  L’apprentissage n’est pas une fin en soi. Il existe des passerelles pour poursuivre des études…quand on est courageux.  »

Je me tournai vers maman, elle acquiesça. Cette décision allait parfaitement dans son sens. Les mains de l’homme tapèrent doucement sur la table signifiant que l’entretien était terminé. Il les plaça de nouveau, jointes, sur le bas de son visage. Nous nous levâmes et sortîmes.

Quelques minutes plus tard je me retrouvai dans la rue, abasourdi : les études m’étaient fermées. J’allai donc passé dans la deuxième division de la classe de certificat d’études chez le directeur M. Peny.

Bien plus tard, lorsque j’ai accompagné mes filles au collège pour ce genre d’entretien, j’ai eu toutes les peines du monde à me contenir, je sentais toute mon amertume, mon ressentiment faire surface malgré le contexte si différent : elles savaient ce qu’elles voulaient faire, elles avaient carte blanche, c’était une conseillère d’éducation plutôt jolie dans un bureau clair et spacieux mais je percevais ce même air de suffisance, de savoir innée qui m’exaspérait. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander peut être avec une pointe d’arrogance et d’ironie :

« Juste une question : avez-vous regardé, avez-vous étudié son dossier ? »

Boussay – Octobre 2013

 

* C’est ainsi que nous l’appelions dans notre jargon d’écolier. Il avait probablement le titre de conseiller d’orientation.

** Je ne souvenais plus des épreuves que nous passions, un ami instituteur en retraite m’a rafraichi la mémoire.

*** Cette entreprise d’aéronautique a changé plusieurs fois de nom, Airbus actuellement.

Publié dans Adolescence | Tagué , | 1 commentaire

Commandant Rivière – Cape Town (Afrique du Sud)

CarteMondeAnnotéeCapeTown

Cape Town, le 25 décembre 1972.

Voilà, nous sommes le 25 décembre, le jour où dans beaucoup de familles les enfants sont rois. Ah ! je me souviens des Noëls de mon enfance, tout l’univers qui m’entourait alors : la féerie lumineuse dans la ville, les vitrines où je collais mon nez avec l’espoir de posséder un de ces jouets.

À cet âge, il me semble,  on vit dans un monde idéal, féerique, avec le sentiment que tout est beau, grand et noble. Aujourd’hui j’ai tout perdu de ce monde imaginaire ; la vie est ainsi. Je suis à neuf mille kilomètres de toi*, parfois je suis un peu triste et alors m’envahit une pensée, une langueur, un état d’esprit couleur cauchemar.

* Petit rappel : ce journal est une transcription des lettres que j’envoyais alors à celle qui est devenu mon épouse.

Tiens minuit ! selon la tradition, est né alors un homme qui fut et est la plus grande « vedette » de l’histoire des hommes ; il tient l’affiche depuis si longtemps…

Nous sommes à Cape Town depuis le vingt-deux et la ville est agréable : l’Angleterre transposée en Afrique avec ses coutumes, ses maisons. Les habitants eux-mêmes semblent des gentlemen ou des ladies. C’est très agréable de se retrouver ainsi brusquement dans notre civilisation : buildings, autoroutes, chewing-gum et coca-cola**…

** Le contraste était tellement saisissant entre la pauvreté de l’Afrique et la modernité de l’Afrique du Sud.

DuncaDockCapeTown1973

Duncan Dock, Cape Town

La ville est très grande, elle se trouve près du Cap de Bonne Espérance. Sa population est très cosmopolite : des blancs, la minorité, des indiens à la peau bronzée et au fin visage et les noirs, la majorité, considérés comme « incivilisés ».

Le mariage entre les blancs et les indiens ou les noirs est interdit. Le mariage entre noirs et indiens est aussi interdit. Ils ne veulent pas de mélange de races***. Tout contact sexuel entre race différente est puni par la loi. Si un blanc est surpris à copuler avec une noire, la peine prévue est de six mois de travaux forcés et la flagellation. Tu vois, il ne rigole pas dans ce pays !

*** Une présentation du pays et ses lois « particulières » nous a été faite dans la cafétéria par le commandant lui-même.

Nous avions un seul noir à bord, M., un manœuvrier il me semble, et bien sûr ce n’était pas le pays idéal pour lui mais  les marins faisaient bloc autour de lui et il me semble, qu’en ville, il n’ait jamais été inquiété. Que pouvaient faire les commerçants contre un groupe bouillonnants de marins en escale dont certains recherchaient la confrontation ?

Lorsque nous nous promenions en ville on pouvait voir que les magasins affichaient à quelle population ils étaient réservés. Dans les parcs, les bancs publics portaient la mention « black » d’un côté « white » de l’autre avec parfois une bande de peinture de séparation.

Bien sûr il faudrait dire, dans le temps actuel, que l’on était offusqué par la ségrégation ; pour ma part ce n’était pas le cas.  En prenant le risque de choquer certains, je regardais cela dans une totale indifférence.

Les jeunes filles noires nous aguichaient en permanence et c’était un terrible supplice mais je préférais la compagnie de jeunes étudiantes blanches qui en nous abordant voyaient là une possibilité de parler français.

Le pouvoir et le contrôle financier sont tenus par les blancs qui sont en minorité. La population blanche est composée d’anglais et de hollandais. La langue est soit l’anglais soit l’afrikaans qui est un dérivé du hollandais.

Nous avons reçu un accueil très chaleureux****, de nombreuses familles ont invité des marins pour passer le réveillon. Je n’ai pas eu cette chance et je l’ai passé à bord.

****  Lorsque nous promenions en ville, il était fréquent que les blancs nous invitassent à entrer chez eux et boire un verre. Ces actions répétées avec des conséquences pour nous : des difficultés pour revenir à bord. J’ai souvenir d’une grande rue en pente au bas de laquelle nous pouvions apercevoir le navire à quai. A notre passage, les habitants nous apostrophaient,  nous hélaient  pour partager un moment avec nous.

Quelques-uns parlaient un français incertain  mais suffisant pour une conversation basique, d’autres faisaient venir un plus jeune, un étudiant sans aucun doute, pour assurer la traduction. Nous avons même été  interviewés  pour un journal local par une jeune et jolie journaliste.

Une constante : tous nous vantaient les beautés de leur pays et évoquaient la possibilité que nous pussions nous y installer.

Mais ce fut un très bon réveillon. Des tables disposées sur la plage arrière réunissaient pour un fraternel repas les officiers, officiers mariniers et les matelots. Le commandant était aussi de la fête. Nous avons chanté, mangé et bu dans une très bonne ambiance. L’orchestre du bord envoyait un flot de musique. J’ai eu le cafard quand ensemble nous avons chanté « Petit Papa Noël » et souvent à bord ou même en ville des marins entonnent ce chant***** qui est pour nous un lien avec ce que nous aimons.

***** Surtout lors des soirées « caniveau ».

Il faut aussi que je parle du site qui entoure Cape Town. Trois montagnes dominent la ville : Table Mountain (la Montagne de la Table), elle porte ce nom car elle forme un plateau qui culmine à mille quatre vingt-six mètres ; Devil’s Peak (le Pic du Diable) et  Lion’s Head (Tête de Lion). Ce plateau et ces pics donnent à la ville un charme évident.

Nous sommes allés en téléphérique sur la Montagne de la Table : quelle vue magnifique sur la ville et ses environs ! on apercevait dans un coin Simonstown, une autre ville située sur la côte.

Je n’ai pas pu prendre de photos, les pellicules, ici, coûtent très chères et les affaires ne marchent pas très fort en ce moment, Aussi, depuis deux escales, je fige dans ma mémoire tout ce que je vois. Tu m’excuseras si je ne t’envoie pas de carte postale… pour la même raison.

Notes : 

Pendant cette escale nous avons vu un nouvel arrivant embarquer : Idéfix un petit chien. D’après G. ce sont des mécanos et le quartier Maître F. H. qui l’ont ramené à bord dans une boite à chaussure après une sortie « caniveau ». C’est le lendemain matin qu’ils se sont souvenus de sa présence, lorsqu’il a aboyé.

 mascotte - Huiter francis

 Idéfix, la mascotte du bord avec le QM F. HUTIER (Electronicien d’armes – Elarm) lors d’un poste de manoeuvre sur la plage plage arrière (Photo A. Verzwyvel)

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , | 8 commentaires

Le petit cadeau (Audio)

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Fichier Audio : Le petit cadeau

Le petit cadeau

Il pleut  sur la ville, une petite pluie fine mais pénétrante. Ça guenasse, pensa IL en fermant la porte d’entrée de son petit pavillon dans le quartier du port. Il sourit, c’était l’expression favorite de sa grand-mère Félicité. Il se voit enfant sur le parvis de l’église de son village natal avec sa grand-mère disant au curé : « Il ne pleut pas Monsieur le curé, ça guenasse tout au plus.».

Il remonta le col de son imperméable, ajusta sa casquette et se dirigea d’un pas alerte vers le centre-ville en traversant le pont levant. Les grues du port, peintes en jaune, se détachaient sur le gris des nuages.  Il s’engagea dans l’avenue menant à l’hôtel de ville. Elle était déserte. Le vent faisait tourbillonner, virevolter les feuilles jaunies et, lorsqu’il avait fini de jouer avec, il les entassait sous les porches, autour des arbres, dans les caniveaux. Bientôt IL s’engagea dans l’avenue principale. Elle aussi était déserte. Le souffle du vent se fit alors plus fort car aucun obstacle ne l’arrêtait. Il lui fouettait le visage. Quel temps de chien ! pensa-t-il.

Il poussa la porte d’un magasin, d’un curieux magasin. Était-ce une épicerie de quartier, une droguerie, un magasin de farces et attrapes ? il était tout cela à la fois. On y louait même des vêtements, des déguisements dans l’appartement au-dessus.

Résultat de l’achat successif de différents locaux contigus, l’unique allée suivait, de la porte d’entrée à la caisse, la configuration du magasin. Le client passait ainsi devant tous les rayons sans avoir la possibilité de revenir en arrière.

On s’y croisait avec peine tant l’allée était étroite et ponctuée de quelques marches au passage des différents niveaux. IL parcourut le labyrinthe, s’arrêta à la caisse :

« Avez-vous reçu ma commande ?

– Oui, Monsieur elle est arrivée. » répondit le patron en blouse grise et un mégot collé à la lèvre supérieure. Il fouilla sous le comptoir en sortit une boîte en carton, l’ouvrit et présenta l’objet.

« Il est magnifique, vraiment magnifique, s’exclama  IL, les couleurs sont parfaites, quel réalisme, on dirait vraiment un vrai.

– C’est vrai, il est magnifique. J’ai eu un mal fou à me le procurer, répondit le patron. Seuls les Japonais peuvent avoir une telle qualité. Il est un peu cher…

– Oui je sais, les années précédentes je le prenais en plastique mais dix ans cela se fête. Je me suis dit que je pouvais passer, pour une fois, à la qualité supérieure.

– Je vous fais un papier cadeau ?

– Non, non c’est inutile, je vais le déposer tout de suite. »

Il paya et sortit. La pluie avait cessé. Il pressa le pas vers le cimetière situé à quelques rues de là. Il poussa la lourde porte en fer forgé. Elle s’ouvrit sans un grincement. Ici et là dans les allées, quelques vieilles personnes nettoyaient et fleurissaient les tombes pour la Toussaint.

Une main dans la poche de son imperméable, le paquet dans l’autre il se dirigea vers le bas du cimetière, s’arrêta devant une tombe, sortit l’objet et le déposa délicatement sur la froide pierre tombale, recula un peu, admira l’effet, revint et modifia quelque peu la position. Considérant que l’objet était à sa place il commença un petit monologue :

« Tiens ! je t’ai apporté ton petit cadeau salopard. Tu remarqueras que cette année j’ai fait un petit effort. Celui-ci est d’un réalisme déconcertant.

Dix ans déjà ! dix ans que tu es, j’espère, en enfer. Tu n’as pas profité de ta retraite ! Dieu est juste ! Tu m’as tellement fait chier quand j’étais au boulot. Tu te souviens ! je me battais comme un fou avec mon garçon malade. J’étais à l’époque aux abois, tu le savais et tu prenais un réel plaisir à me torturer. Allez ! je te laisse, vieille ordure… à l’année prochaine.»

Il s’en retourna tranquillement, les mains dans les poches, en baissant la tête pour se garder de la pluie qui avait recommencé à tomber. Sur la tombe devant une plaque funéraire aux lettres un peu défraîchies « Le temps passe, le souvenir reste. » est posé  un bel étron d’un réalisme déconcertant.

Boussay – Septembre 2013


Publié dans Avec fichier audio, Essais et nouvelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

En forêt équatoriale, au Zaïre (Décembre 1972)

En forêt équatoriale, au  Zaïre (Décembre 1972)

CarteMondeAnnotéeMatadi

Nous étions soixante, soixante marins du glorieux Commandant Rivière en parka kaki et bonnes chaussures qui, après avoir visité une scierie où de grosses grumes sont équarries et sciées en tranches épaisses, se sont enfoncés  dans la forêt équatoriale sur une piste marquée par de profondes et larges ornières.

Bientôt,  nous traversâmes un village installé dans une clairière, à cette heure, pas âme qui vive ; c’est le campement des forestiers pensai-je ; puis, plus avant,  nous nous sommes engagés dans une trouée faite par un bulldozer dans le mur végétal.

Notre guide nous menait vers des bruits de machines ; ils devenaient de plus en plus forts, nous approchions du but de notre visite : un chantier d’abattage.

Sur une plateforme située à environ un mètre cinquante du sol, deux noirs de forte stature, torses nus, ruisselants de sueur attaquaient la base d’un arbre d’un fort diamètre avec de lourdes cognées. Notre guide nous expliqua la manœuvre et nous mena ensuite dans un autre secteur pour voir le chargement, sur un camion, des grumes récemment abattues.

MatadiAbattageArbreAbattage d’une arbre (Photo du web)

Las de voir des bulldozers tendent des câbles, je décidai de revenir vers le village avec deux camarades.

Debout, P., l’animateur du bord, était en conversation avec une villageoise assise sur le pas de la porte d’une grande case. Elle tenait dans ses bras une petite fille qui, apeurée par notre arrivée, cacha son visage contre sa poitrine. La jeune femme était très jolie et parlait un français parfait.

Ils continuèrent tous deux leur conversation. P. posait des questions, elle répondait gentiment. Nous apprîmes qu’elle avait vécu en France, qu’elle était revenue pour se marier, qu’elle était l’institutrice dans ce village et que nous étions devant l’école.

Cette discussion était très intéressante et nous apprîmes ainsi moult détails sur la vie en brousse.

Petit à petit les excursionnistes revenaient par petits groupes. Parmi ceux-ci il y avait T., bon camarade, un peu macho, dragueur invétéré et ne pouvant supporter la présence d’un jupon sans qu’il lui fasse immédiatement une cour… pressante avec un humour… pas toujours… de bon goût. Il aborda la demoiselle, sans ménagement, avec sa  gouaille habituelle :

«  Toi y en a habiter le village ? »

Pendant une seconde, tous, nous nous sentîmes quelque peu embarrassés.

Probablement habituée à ce genre de comportement la femme le regarda droit dans les yeux et lui dit d’une voix posée, mais ferme :

« Monsieur… il est inutile d’employer avec moi cette manière ridicule pour me parler. J’ai fait toute mes études à Paris ! à la Sorbonne ! et je suis titulaire d’un licence de grammaire. »

Le ton qu’elle prit, l’assurance de cette belle jeune femme eut raison de notre marin ; il n’insista pas ; il tourna les talons…

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , | Laisser un commentaire

Le centre aéré de la Villa Nelly (1961 à 1963)

Le centre aéré de la Villa Nelly (1961 à 1963)

Si vous suivez le chemin des douaniers entre Porcé et Ville-ès-Martin,  vous longerez immanquablement, au niveau de l’anse de Bonne Anse, une splendide propriété : la Villa Nelly. C’est un site boisé magnifique d’environ trois hectares. Jusqu’à ce jour, elle est toujours propriété de l’évêché de Nantes.

Quartier1969

Situation du site (Dessin Mc-M.)

Elle porte le nom de la fille aînée d’Amédée Juchault, baron des Jamonières* qui la fit construire dans les années 1850-1855, période pendant laquelle Porcé se transformait peu à peu en un lieu estival. Elle est restée dans sa descendance jusqu’au lègue fait à l’évêché de Nantes.  *Référence : Chronique de Saint-Nazaire – Hautefort

Très tôt elle a eu vocation d’accueillir des familles et des enfants. En 1937 et 1938, l’Union Familiale de Trignac, une société, comme on disait à l’époque, d’obédience catholique, a loué pendant l’été la Villa Nelly  “où  les familles et tous les enfants, sans distinction, purent jouir d’un délassement et d’une villégiature”.

Tous les enfants de mon quartier étaient de modeste condition et, à de rares exceptions, ne partaient pas en vacances ; de ce fait nous nous retrouvions tous, les deux mois d’été, au centre aéré de la Villa Nelly,  la “Villa” comme nous disions entre nous.

Nous achetions les tickets à la cure de Méan. Pour permettre aux familles d’envoyer leurs enfants des aides étaient allouées par la Caisse d’allocation familiale.

Il existait un pendant laïque : le centre aéré laïque de Bonne Anse situé juste à côté.

Un ramassage était organisé par les cars verts de la Brière, les mêmes utilisés par les ouvriers des Chantiers. Ils n’étaient pas très confortables et fumaient beaucoup. Ils étaient stationnés sur le parking attenant au dépôt et aux ateliers d’entretien qui se situaient à Penhoët, rue Pierre Vergnaud.

Habitant Penhoët, je pouvais donc prendre l’une ou l’autre des différentes lignes. De préférence je prenais celle passant par Trignac car je connaissais… quelques filles. Deux de celles-ci, des sœurs, sont toujours des amies et avec l’une d’elle, par le truchement des alliances, nous possédons des neveux en commun.

Le car était partagé en deux : les places avant pour les filles, celles de l’arrière pour les garçons. Celles limitrophes étaient réservées par les plus grands des deux sexes et gare si un plus petit voulait s’installer. Un accompagnateur surveillait tout ce petit monde..

Pendant les trajets, aller et retour et surtout lors de notre entrée dans la propriété, j’ai le souvenir que nous chantions des chansons classiques de colonie : “Pirouette cacahuète”,  “Ne pleure pas Jeannette”, “Elle descend de la montagne” etc. Mais un jour une des filles avait apporté un carnet de chansons plus modernes et nous avions chanté : “Jolie môme” de Léo Ferré.

T´es tout´ nue
Sous ton pull
Y a la rue
Qu´est maboul´
Jolie môme
T´as ton cœur
À ton cou
Et l´bonheur
Pas en d´ssous
Jolie môme…

Un vent de panique a soufflé du côté du chauffeur et de l’accompagnateur ; immédiatement ce dernier s’est précipité dans l’allée centrale pour nous demander de cesser de chanter et le carnet fut confisqué jusqu’au soir.

VillaNelly1969

La Villa Nelly (Dessin Mc-M.)

Nous arrivions par la route de la côte d’Amour (1), prenions une allée assez longue, bordée d’une grande haie, marquée à son entrée par deux piliers d’un ancien portail (2) puis passions le portail vert de la propriété (3). Là, le car se vidait de ses petits passagers qui allaient rejoindre leur groupe respectif, encadré par les moniteurs, constitué suivant le sexe et l’âge et portant un nom évocateur : les bleuets, pour les plus petits ; les âmes-vaillantes (?), Les souriantes, les conquérantes pour les filles ; les cœurs-vaillants (?), Les veilleurs, les Jean-Bart pour les garçons.

La direction était assurée durant mes deux premières années de présence par un père, puis la dernière, il me semble, par un laïc.

Nous appelions nos moniteurs avec le préfixe chef ; pour les monitrices : les cheftaines. Je me souviens particulièrement d’un moniteur plutôt petit et assez coléreux que nous appelions “chef Marcel”.  Des noms et des prénoms résonnent dans ma mémoire : Jacques P. qui devint professeur de sciences physiques dans un collège de Saint-Brévin, Jacques L. prendra plus tard une responsabilité dans Amnistie International, Marie-Camille que nous appelions Maca, elle n’aimait pas son prénom…

Le rassemblement pour l’arrivée et le départ des enfants se faisait dans la prairie (4). En haut de celle-ci la villa (5) où se tenait l’administration du centre et il me semble l’infirmerie. En bas,  pour aller à la plage : la descente (6), aux marches inégales ravinées par la pluie, creusées dans le sol et bordées par un rondin de bois tenu par deux piquets fichés dans le sol.

Tout le reste de la propriété était couverte par un  bois (7), surtout des pins,  parcouru par des sentes et troué par une allée assez large menant vers le préau (8), attenant aux cuisines, où les plus jeunes prenaient leur repas et collation.
Dans cette portion de côte, la plage est bordée par une haute falaise et le chemin qui courait, en haut tout le long de celle-ci, le chemin des douaniers, n’existait plus, emporté avec le temps par l’érosion.  La falaise était devenue la limite des propriétés bordant cette plage et chaque propriétaire avait aménagé une descente pour profiter de la mer.

Les baigneurs ou promeneurs, pour accéder à la plage de Bonne-Anse (9), ne pouvaient passer, à marée basse, que par la plage de Porcé (10) ou la Rougeole (11) ; à marée haute, selon le coefficient, seul le passage par la plage de la Rougeole était possible. Le rocher du Lion (12), semblait alors être le gardien de ce site magnifique.

Niché dans la falaise, avec son imposant contrefort donnant sur la plage, un blockhaus (13) de la seconde guerre mondiale, encore aujourd’hui, semble monter la garde. L’entrée, un puits  muni d’échelons de fer scellés dans la paroi gainée de briques rouges, avait été dégagée par quelques inconnus avides de découvertes et nous permettait de descendre dans ses entrailles : une petite salle éclairée par une fenêtre de tir donnant sur la mer.

Sur la plage, le contrefort fermait un peu plus une petite crique que nous appelions “le coin des amoureux” (14). À l’autre extrémité le rocher du Lion (12), reste probable d’un isthme constitué avec les  roches de la Rougeole (15), séparait ce site magnifique de la plage de la Rougeole (11).

VillaNellyVillaVueAerMarq

La plage de Bonne Anse (9), la Villa Nelly (5), la prairie (4), le bois (7)  (Col. Mc-M.)

VillaNellyBeaMcm

Sur la prairie devant la villa  (Crédit photo : Béatrice Pézeron)

VillaNellyRocherLion001

Le rocher du Lion vu de la plage de Bonne Anse (Collection Mc-M.)

VillaNellyRocherLion002

Le rocher du Lion vu de la plage de la Rougeole (Collection Mc-M.)

Les plus grands possédaient leur coin pour déjeuner dans le bois : tables et bancs en bois, assiettes et verres en pyrex (verre transparent réputé… incassable), pots en inox pour servir la boisson : du coco.

On nous servait le plus souvent des plats en sauce accompagnés de pommes de terre bouillies ou en purée avec de larges tranches de pain de campagne.

Les guêpes venaient nombreuses pendant le repas et le petit verre rond était un piège implacable pour les attraper. Nous attendions que l’une se posait sur la table et d’un coup nous l’enfermions ; ensuite avec un mouvement circulaire rapide du verre nous l’étourdissions. La pauvre bête se voyait ensuite séparée en deux avec le bord du verre.

Elles pouvaient être dangereuses : une monitrice avait été évacuée d’urgence vers l’hôpital car elle s’était fait piquer à la langue ; chacun craignant que l’œdème provoqué bloquât les voies respiratoires.

Après le repas la sieste était obligatoire avec un coin dédié. Du nôtre (16) nous avions une vue magnifique sur l’anse de Bonne Anse. Pour les plus grands, on leur demandait simplement de rester tranquille. Nous passions notre temps à sculpter des bateaux avec les écorces de pin, jouer aux cartes ou aux osselets.

Avec mon ami S. nous nous sommes vu confisquer notre couteau car nous tracions nos initiales sur le tronc d’un arbre. Quelques vingt ans plus tard, après quelques recherches, j’ai retrouvé, non sans nostalgie, le tracé boursouflé des lettres délictueuses.

VillaNellySourianteMarlyseMcm

Souriantes sur la plage  (Collection Marlyse Mahé)

Puis nous descendions à la plage. Là aussi un coin nous était attribué (17) et si quelques personnes s’étaient mises à notre place nous organisions rapidement une soule – dans une aire sans limites véritables, deux équipes se disputent un ballon qu’il faut déposer dans un but – les cris, les mêlées, le nuage de poussière et de sable faisaient déguerpir les intrus.

Nous nous baignons tous les jours, selon la marée bien entendu, par groupes, dans une zone de bain matérialisée par des bouées reliées à une corde. C’était un moment très attendu dans la journée. Les baigneurs impatients étaient réunis sur le bord et au coup de sifflet du directeur tous pénétraient dans l’eau en courant, en provoquant de grandes gerbes, en poussant de grands cris. Combien de temps durait le bain ? je ne serais le dire mais au coup de sifflet nous remontions vers la plage, grelottant, vers notre serviette. Nous nous séchions quelques instants et reprenions nos jeux là où nous les avions laissés.

Sur la plage, se construisaient des structures issues de notre imagination fertile : tunnels, châteaux de sable, formes représentatives de toutes sortes de choses – bateaux, maisons etc. – décorés de coquillages,  tous irrémédiablement détruites par la marée. Nos moniteurs organisaient des concours de châteaux de sable et le  jury décernait des prix très appréciés : des friandises !

Nous pratiquions la pêche à pied sur les Roches de la Rougeole (15), accessibles à marée basse. Parmi celles-ci, se dressait un morceau de falaise, grignotée inlassablement par le vent et par la mer. Son escalade était facile et à son sommet subsistait une petite plate-forme avec un peu de végétation. Là, assis, les bras enlaçant mes jambes repliées, la brise du large me faisant plisser les yeux,  j’en ai passé du temps à contempler la mer, à rêver de voyages dans des îles lointaines.

En bas, nous pêchions dans les flaques sur les rochers recouverts de goémon : crevettes, crabes verts qu’il fallait relâcher, avec un peu de dépit, car nous ne pouvions pas les emmener.

VillaNellyRocherRougeole001

Les Roches de la Rougeole (Collection Mc-M.)

Sur la prairie, outre les jeux de ballon, nos moniteurs ne manquaient pas d’imagination pour nous occuper. J’ai le souvenir de jeux olympiques où des groupes, constitués selon les âges et représentant un pays, participaient à différentes épreuves : tirs à la corde, courses en sac, etc. Il y avait bien sûr toute la solennité de la cérémonie d’ouverture, des remises de médailles et de la cérémonie de clôture.

J’ai dans ma mémoire une kermesse où nous jouions des scénettes sur un podium mais les images sont maintenant si fugitives : une tarte à la crème faite de purée de pomme de terre que je recevais de mon coéquipier, une grande fusée de carton  qui était censée décoller et  pour imiter la fumée du départ un moniteur avait gonflé un ballon avec la fumée d’une cigarette…l’effet escompté, après éclatement du ballon, fut décevant pas la moindre volute n’apparut…

Pour une fête, un thème avait été défini pour chaque groupe d’enfants, on nous avait demandé de nous déguiser. De ce que je me souviens : les “Veilleurs” étaient en gaulois et leur chef, portant veste de mouton et casque ailé, était fièrement porté sur un pavois par leurs moniteurs. Les “Jean-Bart” étaient en romains, mais comme il n’est pas facile de réaliser tuniques et cuirasses… plutôt en semblant de romains.  Un moniteur a eu la bonne idée de faire combattre les deux troupes sur la prairie.  Oh ! il n’y eut pas de savants mouvements de troupes mais une mêlée indescriptible ; le combat fut bref ; les romains gagnèrent…

Dans un une pièce du rez-de-chaussée de la villa, on tenta aussi de nous faire faire quelques travaux manuels par la réalisation d’un petit gymnaste, aux bras et jambes mobiles, actionné par deux planchettes. La découpe du contreplaqué nécessitait des petites scies dont la lame se cassait  facilement sous nos mains malhabiles, nous cessâmes nos travaux… par manque de consommables.

Nous avions eu un moniteur qui avait manifestement des talents de conteur. Il avait écrit un conte, “La légende du Rocher du Lion”, qu’il nous avait dit un après-midi pendant la sieste. Le félin, gardien d’un château, sur la rive du pays de lumière où vivait une jolie princesse, arpentait la plage pour protéger la belle contre un méchant sorcier vivant de l’autre côté du fleuve au pays des ténèbres. Le félon l’avait statufié, lors d’un assaut, en profitant que le lion fût aveuglé par le soleil.

Ils étaient étudiants en science ou littérature et il leur arrivait ensemble de débattre sur des auteurs. C’est là au cours d’une conversation entre deux d’entre eux que j’ai entendu, pour la première fois, prononcé le nom de Jean-Paul Sarthe.

Le bois était le théâtre de notre jeu préféré : le jeu de vies. Le groupe était partagé en deux équipes : l’une défendait un trésor caché dans un coin du bois, l’autre tentait de se l’approprier. Chaque participant possédait, au départ, une vie, simple ruban de tissu qui pendait dans le dos, coincé à notre ceinture. Lorsqu’un attaquant rencontrait un défendeur, deux possibilités : la fuite pour éloigner l’assaillant du trésor convoité ou le combat, au corps à corps, une main dans le dos. Il cessait lorsque la vie de l’un des deux protagonistes était prise. On pouvait cumuler les vies et les utiliser jusqu’au moment où nous les avions toutes perdues.

Le bois offrait une multitude de loisirs créatifs ; pour les plus jeunes : des couronnes faites de feuilles lancéolées reliées par un petit bout d’aiguille de pin, des bagues, des boucles d’oreille réalisées en creusant un gland ; les plus âgés sculptaient les écorces de pin,  fumaient, en cachette, des tiges de plantes séchées que nous appelions “bois fumant”.

L’arum tacheté ou gouet tacheté, que l’on voyait partout dans le bois, avec sa grappe de fruits rouges, nous inspirait une certaine crainte. Nous l’appelions “les raisins à vipère”. Cette plante est toxique, et dans les temps plus anciens, considérée comme magique. Il est curieux de voir cette information ainsi véhiculée de génération en génération.

Nous partions en pique-nique, dès le matin, une ou deux fois dans le mois, en car pour les plus jeunes, à pied pour les autres,  à l’étang du Bois-Joalland ou au Tumulus de Dissignac.

La nourriture était transportée dans de grands paniers en osier recouverts d’un linge blanc. Notre repas de pique-nique était immuable : un œuf, une tranche de pain de campagne, une part de “Vache qui rit”, une pomme, une barre de chocolat noir enveloppé dans un fin papier d’aluminium.

Pour la boisson nous emmenions nos gourdes de plastique. Maman me mettait de l’eau et de la menthe, J.-H., un copain de mon quartier buvait du Lithiné, boisson gazeuse obtenue en versant dans l’eau le contenu d’un sachet acheté en pharmacie.

À seize heure, avant notre départ du centre, pour notre goûter, nous dévorions des tranches de pain de campagne avec de la confiture ou de la compote.

Vers seize heures trente avait lieu l’appel pour monter dans les cars pour retourner dans nos foyers. Tous les enfants étaient réunis sur la prairie. Le directeur égrenait la litanie des arrêts de chaque ligne de ramassage. Nous les connaissions par cœur : Grand-Marsac, Petit-Marsac…Dès que nous entendions la nôtre nous courrions pour nous mettre dans la file qui se formait peu à peu. Puis nous montions dans le car.

Les deux mois passaient ainsi sans cahier de vacances mais remplis de courses folles, de baignades bruyantes, de rencontres, de découvertes, de premiers émois…

Juillet était, me semble-t-il,  toujours très ensoleillé et mais avec août quelques chaudes averses faisaient leur apparition faisant monter dans le bois toutes les odeurs de l’humus. Elles étaient pour moi un indicateur : nous avancions dans l’été et bientôt je retrouverai mon école et sa cour de récréation.

La dernière année, celle de mes treize ans, j’avais fait part à un de nos moniteurs, Bernard P., mon souhait d’apprendre l’anglais. Il me proposa gratuitement ses services et les mois suivants j’allais prendre mon cours  à Saint-Brévin-les-Pins, le soir, une fois par semaine,  à  bicyclette, en prenant le bac de Mindin.

Avec sa femme, qui à l’époque attendait un enfant, ils habitaient un appartement dans un immeuble en face de la mer. C’était sa première année d’enseignement des Sciences Physiques au collège de Saint-Brévin.

Il me donna les premiers rudiments de cette langue et fut un de ceux qui me permirent d’étancher ma soif d’apprendre.

Publié dans Adolescence, La Villa Nelly, Le décor | Tagué , , , | 4 commentaires

Commandant Rivière – En mer, vers Cape Town

En mer, vers Cape Town, le 17 décembre 1972.

CarteMondeAnnotéeCapeTown

Voilà ! une nouvelle journée de passée, nous avons quitté Matadi hier matin à dix heures. Le Zaïre et ses berges couvertes de hautes herbes et de forêts inondées nous a fait ses adieux.

Très bonne escale ! surtout la splendide excursion dans les terres à cent kilomètres de Matadi. Ce fut d’abord un défilement de paysages faits de collines avec dans les vallées : des palétuviers, des palmiers, des petits arbustes etc. Le palétuvier est un arbre extraordinaire : ils possèdent des racines aériennes et leurs graines germent sur l’arbre. Elles sont munies d’une flèche avec des ailerons. Lorsqu’elles tombent dans la vase elles s’y fichent fortement.

Puis, nous avons quitté les routes goudronnées pour les pistes poussiéreuses de couleur ocre. Là, de nouvelles images nous attendaient : des villages avec leurs maisons en pisé qui s’harmonisent parfaitement avec le paysage, des enfants qui nous font de grands gestes, une femme portant un enfant dans le dos et un panier sur la tête nous faisant des signes d’amitié. L’Afrique de mon enfance, elle est là ! partout autour de moi !

Nous avons visité une scierie. Les grands arbres sont équarris puis transformés en planches avec de puissantes scies.

Après cette courte halte, nous sommes repartis, toujours un peu plus loin, en direction de la forêt.

La forêt équatoriale, mon rêve de gosse enfin réalisé, elle nous ouvrait, toutes grandes, ses portes : un chemin de traverse, une clairière et commence l’excursion. Un village nous a accueillis tout d’abord, peu de personnes aux heures chaudes de l’après-midi et nullement impressionnées par l’arrivée de soixante militaires en tenue kaki. Plus loin, sur un terrain dégagé, des tracteurs chargeaient d’énormes troncs d’arbres sur un camion. La vue de ces machines ne nous réjouissaient pas vraiment et las de les voir tendre des câbles je revins vers le village.

Mon copain P. discutait avec une villageoise et je me suis mêlé à leur conversation. Elle avait vécu à la ville et était revenue au village pour se marier.

Dans ses bras, se blottissait, un peu apeurée, une adorable petite fille, noire comme de l’ébène, de beaux grand yeux, des cheveux frisés.

Nous engageâmes la conversation sur la vie du village. Elle nous a appris, dans un français parfait, qu’il était autonome, qu’il n’achetait pratiquement rien à l’extérieur ; le manioc est la nourriture de base ; l’eau vient d’une source pas trop loin, près de la forêt.

Dans le courant de la conversation, elle nous a appris qu’il y avait des ananas dans la forêt. P. et moi décidâmes tout de suite d’aller en cueillir.

Les pistes que font les bulldozers lors de l’abattage des troncs d’arbres ne sont pas tellement praticables.  Le climat est assez malsain, l’humidité constante, la chaleur nous accable. De grosses gouttes de sueur coulaient sur notre visage et des mouches venaient retirer un peu de notre sang. Le bord nous avait fourni une tenue de combat kaki et de bonnes chaussures de marche. Ceux qui avaient retiré leur veste étaient couverts de boutons rouges larges comme une pièce de cinq francs.

La boue des pistes contrastait singulièrement avec le vert de la forêt. Nous cherchions en vain des ananas. Nous évoluions dans un univers qui nous était inconnu.  Parfois sur un arbre de profondes rainures faites, pensions-nous ou… peut-être qu’il nous plaisait de le penser, par des griffes acérées de quelques fauves alourdissaient l’atmosphère.

La faune est totalement différente de nos régions et de minuscules insectes peuvent devenir un réel danger. Des fourmis, grandes comme la moitié d’une allumette, se faufilaient entre les feuilles. Mais l’idée que nous étions, P. et moi, au cœur de l’Afrique exaltait notre imagination. Il était évident que nous ne trouverions pas d’ananas au bord des pistes, il fallait avancer dans les hautes herbes, ce que nous fîmes sans trop réfléchir.

Nous sommes arrivés dans une clairière où il y avait tant de fruits que nous n’avions qu’à choisir. Nous décidâmes d’en ramener quatre chacun : de gros fruits aux belles couleurs mais pas tout à fait mûrs.

Un pot d’honneur nous a réunis ensuite chez le propriétaire de la scierie et la route du retour fut bientôt amorcée.

Un dernier au revoir au Zaïre avec ses eaux rougeâtres et limoneuses, un dernier regard sur le Zaïre typique en l’occurrence les femmes chargées de fagots ou de grands paniers pleins de fruits : mangues, bananes, ananas etc., une dernière photo : une femme lavant quelques gamelles dans de l’eau rougeâtre et le retour à travers la ville vers le navire qui m’emportera vers de nouveaux horizons.

Aujourd’hui la vie, à bord, a repris son cours. Nous nous dirigeons vers Cape Town, Le Cap en français.
En mer, vers Cape Town, le 20 décembre 1972.

Aujourd’hui la mer est très mauvaise, 3 ou 4 c’est à dire agitée à peu agitée, avec un vent de 90 km/h. Le bateau roule et tangue à qui mieux mieux ;  je ne suis pas malade ! deviendrais-je un vrai marin ?

Après-demain nous serons à Cape Town. Ah la terre ! c’est si bon !

Peu de chose à te raconter sinon que nous avons vu des otaries. Cape Town est la ville la plus australe du continent africain.

En mer, vers Cape Town, le 21 décembre 1972.

Temps relativement beau, visibilité très bonne, mer 3, voilà la situation à quelques heures avant d’arriver en Afrique du Sud à Cape Town.

Le bateau roule (dix degrés de gîte) le tangage a cessé ou est infime par rapport à hier soir.

Demain vers sept heures trente nous pourrons crier terre et c’est le principal…

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Commandant Rivière – En mer, vers Matadi

En mer, le 07 décembre 1972 vers Matadi

CarteMondeAnnotéeMatadi

J‘écris debout, il n’y a plus de chaise dans le poste, en ce moment il y a cinéma sur la plage arrière.

La chaleur est intolérable ; nous prenons des cachets de sel pour compenser la perte de celui-ci lorsque nous suons ; peu de chose à te dire, en mer, une journée passe vite et pas grand chose se passe : le travail quotidien, la sieste, manger.

Le bateau a dépassé Monrovia (Libéria), mardi nous arriverons à Matadi. C’est une ville sur le Zaïre*, nous allons le remonter sur 140 kilomètres environ : de beaux paysages en perspective.

À part cela rien de neuf, le navire glisse sur la mer inlassablement m’entraînant toujours un peu plus loin.

* De 1971 à 1997, Mobutu avait renommé le fleuve Congo : Zaïre .

En mer, le 08 décembre 1972 vers Matadi

Le navire glisse sur la mer imperturbablement, il m’éloigne toujours un peu plus loin de toi. J’en ai marre, j’ai un cafard terrible. Je suis terriblement fatigué par la chaleur, le roulis du navire, le travail : tapé à la machine dans un local où il fait 35°C. Dehors la température est supérieure certainement à 40°C. Sur le pont, un petit vent frais venant de l’ouest nous rafraîchit un tout petit peu.

Jamais je me suis senti dans un état aussi déplorable, n’ayant goût à rien, ayant toujours envie de dormir, je me sens irascible…

Le moral à bord est assez déplorable et les gens ne font rien pour l’arranger. Le vol est chose courante et gare à celui qui laisse son placard ouvert. Je ne parle pas de ceux qui laissent rafraîchir quelques fruits car ici les gars s’approprient rapidement quelque chose qui leur fait envie. J’en ai marre de cette vie !

En mer, le 09 décembre 1972 vers Matadi

Le bateau a été aujourd’hui en effervescence c’est la saint Éloi et la sainte Barbe, respectivement le patron des mécaniciens et la patronne des canonniers.

À 15h00, après la sieste, des gars déguisés en pirates avec des vieux shorts, des tricots rayés et tenant à la main quelques couteaux sculptés achetés à Dakar, ont parcouru tout le bord en criant et en chantant des vieilles chansons de marins. Ils ont traîné, fabriqués avec les moyens du bord, une chaudière pour les mécaniciens et un canon… pour les canonniers.

Les chefs de service ont offert à la joyeuse troupe, au carré des officiers, un pot d’honneur. La bande, ensuite, est allée partout où il y avait à boire : à la salle à manger des maîtres, des seconds maîtres puis chez le commandant qui leur a payé…des jus de fruits.

Demain c’est la passage de la ligne (l’équateur), aussi sur la plage arrière vers 17h00, le facteur, battant son tambour, est arrivé accompagné de son aide et d’un esclave pour remettre leur convocation aux “néophytes”, ceux qui n’ont jamais passé la ligne.

Tout est prétexte à rire aussi cela fait l’objet naturellement d’une cérémonie toute particulière :

La convocation est placée entre les…fesses  barbouillées de crème chocolatée salée à souhait, de l’aide du facteur.  Le néophyte à genoux doit la retirer… avec ses dents.

Pour ma part, j’ai eu envie de vomir mais le facteur en me tenant la tête empêchait toute fuite possible.

Une joyeuse partie dans la piscine avec des manches à incendie faisait aussi partie de la fête. Je suis fatigué ce soir et j’ai du mal à te raconter tout cela mais je pense avoir dit l’essentiel.

Je vais dormir maintenant car demain cela va être une rude journée. Nous allons recevoir le “baptême” avec la communion : une hostie au poivre et aux piments. Paraît-il que nous serons tous nus en cette occasion et arroser avec des lances à incendie !

En mer, le 10 décembre 1972 vers Matadi

Après-demain, mardi, nous arrivons à Matadi au Zaïre (ex Congo belge), sept jours de mer c’est long, heureusement qu’il y a eu quelques fêtes à bord. Tout d’abord la saint Eloi ensuite le passage de la ligne. À propos de celle-ci je voudrais en dire quelques mots :

Depuis des temps anciens, il reste dans la marine quelques traditions, le passage de la ligne est la plus tenace car la plus amusante.

La journée débute par le rassemblement des néophytes sur la plage avant en maillot de bain. Le “Pilote” vient accompagné d’un “astronome” déguisé avec un long chapeau conique et une toge. Ils font un discours amusant ponctué par le  rire de l’équipage. Trois lances à incendie sont disposées contre les néophytes qui doivent rejoindre la plage arrière. Au signal, l’eau nous cingle sur le dos et nous cherchons à nous protéger par tous les moyens car  les “initiés” introduisent dans les lances des haricots qui nous meurtrissent la peau.

Après cette épreuve : un bon déjeuner dans une bonne ambiance.

L’après-midi est consacré au baptême proprement dit : les néophytes à genoux attendent le supplice…

Je reprends ma lettre, car hier soir j’étais trop fatigué, je m’endormais, je reprends mon laïus sur les festivités du passage de la ligne :

La première épreuve c’est l’infirmier, affublé d’une toque à croix rouge, d’une blouse blanche et d’un stéthoscope, il te barbouille le visage de mercure au chrome dilué à l’eau, te trace un numéro sur le torse comme un animal à l’abattoir, te couvre de rouge, remplit tes oreilles et s’assure que les cheveux sont bien imbibés.

À genoux, tu te diriges vers “l’évêque de la ligne” accompagné par ses enfants de cœur. Ce digne homme te fais mettre à plein ventre sur le pont couvert de colorants vert, rouge, bleu. Il te demande si tu as commis des péchés, t’absout à grands coups de pinceau et de peinture bleue,  te macule le visage.

Ensuite il te fait communier. Bien entendu, l’hostie est  faite de farine, de piment, de moutarde, d’épices divers. Je t’assure que lorsqu’il te l’enfourne (c’est le mot) dans la bouche, tu as envie de vomir. Si par malheur tu la rejettes on te la remet dans la bouche sans ménagement jusqu’à ce que tu l’avales.

C’est alors que nous avons l’honneur de passer devant le dieu de la mer, sa majesté salée, empereur des mondes équatoriaux : Neptune. Lui, te fait sucer son divin pouce enduit de moutarde. Quel honneur ne crois-tu pas !

Sa divine épouse Amphitrite se tient à ses côtés, fidèle à son dieu. Il lui faut embrasser et lécher ses divins pieds enduits, eux aussi, de moutarde.

Tout ce trajet se fait à genoux, bien entendu, et à l’aveuglette, car la quantité de produits enduits empêchent de voir. Ils te rendent aussi difficilement reconnaissable. Mais ce n’est pas fini !

Les barbiers t’attendent avec leurs seaux de colorants verts. Ils te font asseoir sur le bord de la piscine et t’enduisent le visage avec de gros pinceaux. Surtout sur la bouche de manière que tu es quelques difficultés à respirer.

Puis tu te sens emporté par derrière, ce sont les sauvages à peau noire de suie et d’huile ; ils te font prendre la tasse en te plongeant et replongeant dans un liquide qui fut de l’eau de mer mais qui au cours de la cérémonie devient indéfinissable. Ensuite ils te déposent sur une planche enduite de savon noir, appuyée sur le bord de la piscine et le pont, formant toboggan ; une légère glissade et les boulangers font leur office : ils t’enlèvent ton slip et te couvrent le corps de farine en insistant sur la bouche et l’entrejambe.

Ayant chu et gisant sur le pont, aveuglé, une lance à incendie t’arrose copieusement pour te nettoyer superficiellement.

C’’est fini il ne reste plus qu’à te laver et c’est chose difficile crois-moi !

Cent sept néophytes sont passés ainsi dans les mains de leurs aînés pour qu’ils puissent à leur tour faire passer la ligne aux “bleus”. Je n’ai pris aucune photo car l’eau de mer aurait abîmé l’appareil.

Le dernier à passer, uniquement pour son plaisir, fut le commandant. Il a subi seulement l’épreuve des sauvages et des boulangers et c’était chose fort curieuse  de voir le père du bâtiment tout nu et couvert de farine sur la plage arrière, son slip à la main.

Le soir, tout le monde s’est couché, après la séance de cinéma, rompu, fatigué. Ah ! quelle journée !  je m’en souviendrai longtemps !

Le bateau continue sa route vers Matadi, nous arriverons demain. À huit heures, nous entrerons dans le fleuve Congo, nous le remonterons sur 120 kilomètres. Nous serons vers quinze heures à quai pour boire une bonne bière, depuis six jours j’en ai envie.

En mer, le 11 décembre 1972 vers Matadi

Aujourd’hui rien de spécial, le temps a passé lentement imperturbablement ; l’eau est devenue un plus sale car nous approchons de l’embouchure. La température de l’eau sur laquelle le bateau glisse est de 43°C. Il fait très chaud, ce qui nous oblige à boire beaucoup. L’eau douce à un drôle de goût, “un goût de ferraille”, cela n’arrange pas mes intestins.

À Matadi, interdiction formelle de boire de l’eau, car celle-ci contient un tas de maladies et des amibes qui provoquent la dysenterie amibienne une maladie qui fait très souffrir.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , , | 14 commentaires

Retour vers le passé (Audio)

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Fichier audio : Retour vers le passé.

Retour vers le passé

Ce soir là toute la famille était attablée pour le dîner. Le grand-père écoutait distraitement les propos du petit monde qui l’entourait : son fils aîné, sa bru et leurs trois filles âgées respectivement de douze, neuf et six ans. Bien que farouchement indépendant, il avait accepté de vivre avec eux : les problèmes s’étant accumulés après bien des déboires amoureux et financiers.  Il logeait dans une petite maison spécialement aménagée pour lui par son fils dans le fond du jardin. Il s’y sentait bien.

« Ma correspondante arrive la semaine prochaine, dit l’aînée, elle couchera dans ma chambre ?

— Bien sûr, répondit la maman,

— D’où vient-elle cette petite-là ? demanda le grand-père.

— D’Allemagne, elle habite Paderborn en Westphalie.

À ces mots le grand-père se raidit en regardant droit devant lui. Chacun vit alors ses lèvres se pincer, son menton frémir, signe qu’une profonde émotion l’envahissait.

— Que t’arrive-t-il ? demanda le fils.

— Rien, non ce n’est rien, il se reprit, elle va rester longtemps, dit-il d’une voix blanche ?

— Une semaine, c’est un échange scolaire. Elle déjeunera à l’école le midi et dînera le soir avec nous.

— Je me sens pas très bien, il se leva brusquement, je vais me coucher.

Il quitta la salle à manger sans un mot. Le fils regarda sa femme :

— Je m’en doutais… Je vais lui parler.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda la cadette.

— Rien du tout, rien du tout, finis ton dessert.»

Le grand-père traversa le jardin, entra dans la maisonnette, et se mit dos à la porte d’entrée comme pour empêcher le passé d’entrer. La sueur perlait sur son front :

« Une boche à la maison », pensa-t-il.

Le fils frappa, essaya d’ouvrir, le grand père pesait de tout son poids.

«  Papa ! laisse moi entrer ! mais laisse moi entrer !

Il alla s’asseoir sur le lit, posa son front sur ses mains jointes. Le fils entra, s’assit à côté de lui.

— Je me doutais que cela te choquerait ; c’est une coïncidence ; je souhaitais t’en parler, mais elle m’a devancé ;  je lui avais pourtant demandé d’attendre avant d’annoncer la nouvelle. Pour elle c’est une grande joie de recevoir sa correspondante.

— Une boche à la maison, dit le grand-père en levant ses yeux bleus vers son fils, et de Paderborn en plus, tu te rends compte.

— Non, une jeune allemande qui vient passer quelques jours avec nous ; c’est un peu différent.

— C’est quand même une boche !

— Non ! une enfant de douze ans qui n’est en rien responsable de ce qui s’est passé.

— Je ne veux pas la rencontrer, je prendrai mes repas ici pendant tout le temps qu’elle sera là.

— Fais comme tu veux… je ne veux pas et ne peux pas te faire la morale. Nous en parlerons, si tu veux, demain. »

Le fils quitta la pièce.

Le grand-père s’allongea sur le lit, alors des images douloureuses vinrent en mémoire : les cris de l’officier SS dans cette pièce sombre, lui à genoux, à demi penché,  les mains liées derrière le dos, les douleurs intenses provoquées par les coups de cravache sur son dos pour une évasion manquée… la longue marche avec ses compagnons d’infortune vers le stalag 326-VI K près de Paderborn en Westphalie. Il les voyait s’affaler les uns après les autres de faim, d’épuisement…Leur arrivée au camp, les baraques…les prisonniers russes traités encore plus durement qu’eux…les chiens…l’exploitation agricole où il travaillait.

Ces cinq années de prisonnier lui revenaient en pleine figure, sans prévenir.

De cette période, il n’en parlait jamais ou relatait uniquement, de temps à autre,  les choses plaisantes comme pour conjurer les mauvais moments considérablement plus nombreux. La nuit fut très difficile…

Les jours qui suivirent, il feignit l’indifférence. Il parlait peu, s’occupant du jardin et des poules, consciencieusement, comme d’habitude.

Puis un midi, toute la famille s’était précipitée dans l’allée pour accueillir Elke, la jeune allemande : plutôt grande pour son âge, des cheveux blond vénitien, des yeux étonnamment bleus, un très joli sourire. Elle était très intimidée par toute l’attention qu’on lui portait ; c’était la première fois qu’elle participait à un échange scolaire.

Le grand-père, qui regardait la scène du fond du jardin, rentra précipitamment dans la maisonnette, s’assit à sa table et maugréa :

« Une boche à la maison, on aura tout vu. »

Quelques minutes plus tard, on frappa et la porte s’entrebâilla avec difficulté, la petite bouille de la plus jeune des filles apparut dans l’entrebâillement :

« Grand-père, Elke est arrivée, viens ! »

Il ouvrit la bouche pour signifier son refus mais comment  pouvait-il résister au charme de sa petite fille. Elle était déjà entrée et lui avait prit la main ; il eut un temps d’hésitation pour se lever.

Ensemble, ils traversèrent le jardin et se rendirent dans la salle de séjour où toute la famille était réunie autour de la nouvelle arrivée. En l’apercevant, celle-ci traversa la pièce et lui donna l’accolade dans un geste plein de tendresse. Alors on vit le grand-père fondre en larmes sur l’épaule d’Elke. Surprise, elle interrogea l’assemblée :

« J’ai fait du mal au grand-père?

— Oh non ! répondit le fils, c’est l’émotion

— L’émotion ? interrogea Elke. »

Le repas fut des plus agréable. Il se surprit même à fredonner, en allemand, les premières paroles de Lily Marlène à la plus grande joie des enfants. D’autres pensées plus secrètes lui vinrent : la maison de la blonde Frida non loin des champs où il travaillait à Paderborn. Son mari était mort au front ; seule, elle vivotait de quelques maigres cultures vivrières. Il allait la rejoindre en catimini. Un soir il était sorti à demi nu par la fenêtre, emmenant ses vêtements sous son bras, après que des coups répétés eussent retenti sur la porte d’entrée…un camarade en manque certainement.

 

Publié dans Avec fichier audio, Essais et nouvelles | Tagué | Laisser un commentaire

Commandant Rivière – Dakar

Dakar, le 30 novembre 1972

CarteMondeAnnotéeDakar

Nous sommes depuis ce matin au Sénégal. Nous sommes arrivés à 11 h. L’après-midi a été consacrée à finir le boulot commencé à bord ensuite vers 18 h nous sommes sortis permissionnaires.

La première chose qui te choque à Dakar ce sont les mômes qui t’attendent à la sortie de l’arsenal. La porte est encombrée de vendeurs à toute heure du jour et de la nuit. À peine l’as-tu franchi qu’ils te sautent dessus : les cireurs de chaussures te prennent les pieds presque de force, les vendeurs de statuettes te proposent avec insistance leurs marchandises : “Combien tu achètes ?”.

La manière est fort simple pour les cireurs de chaussures : un coup de brosse tout autour et ils te demandent 20 F français. Un peu cher non ! Si tu dis que tu n’as pas d’argent, ils poussent jusqu’à demander à voir le fond de ton porte-monnaie ! Et dans toute la ville c’est comme cela : intenable ! c’est le mot.

Nous nous sommes réfugiés dans un café. À la porte de celui-ci : des femmes portant un panier, avec quelques nourritures, sur la tête, des enfants avec leur boite à cirer les chaussures, des hommes avec une ou deux statuettes dans les mains attendent  pour reprendre la poursuite dès notre sortie.

La ville par elle même, d’après ce que j’ai vu, est assez sale : des mendiants sur les trottoirs, avec une jambe, un bras en moins, malades ou guéris de la lèpre tendent leur main.

Une odeur de bananes pourries règne dans les bas quartiers de la ville.

Hier soir nous nous sommes retrouvés dans un repaire de brigands, c’est le mot, une rue sombre et des hommes, assis ou debout, nous regardaient passer, nous observaient. Un camarade qui s’était attardé s’est vu entouré et l’un des agresseurs lui a montré sa montre et lui a dit d’un ton menaçant : “Ça ou je te plante le couteau !”. Nous avons entendu ses appels et étions suffisamment nombreux pour les faire fuir.

Pour cette raison nous marchons maintenant en deux groupes de cinq ou six distants de 10 à 15 m environ pour enrayer les mauvaises actions et… pas de traînards.

Les femmes ici d’après le médecin ont des maladies et c’est certain : il va y avoir  la queue à l’infirmerie du bord dans deux ou trois jours !*

Voilà un petit tableau de ma soirée, je suis très déçu ; je ne m’attendais pas à trouver de si terribles choses ; c’est une autre image de l’Afrique qui s’est offerte à mes yeux**.

Demain nous allons à l’île de Gorée en face de Dakar faire de la plongée sous-marine.

* 85 matelots ont été contaminés.

** Voir l’article : « Les Pères Blancs recrutent à l’école »

Dakar, le 02 novembre 1972

Le deuxième jour de notre escale à Dakar est terminé. Nous avons pris maintenant l’habitude des cireurs, vendeurs, quémandeurs mais ce soir on nous a proposé du haschich. Quelle population pourrie, tous les vices ont pris racine décidément.

Qu’ai-je fait aujourd’hui ? ce matin nous avons travaillé jusqu’à 11 H puis ensuite permissionnaires. L’après-midi nous sommes partis sur un chaland de débarquement de la marine pour l’île de Gorée, en face Dakar. Quel coin tranquille, pas de quémandeurs, ni de cireurs mais des vendeurs silencieux qui se tiennent au coin des rues. Ils vendent des graines d’arachides, des mangues, du cola…silencieusement…c’est déjà très bien. Les maisons sur l’île sont faites d’une pierre jaune, très agréable à l’œil, les rues sont assez bizarres, imagine : une allée faite de sable et en son milieu une bande de 1 m 50 de route en pierres de taille ce qui fait que tout le monde marche au milieu de la route.

Des femmes assises par terre  ou sur l’unique marche de leur porte coiffent des petites filles d’une façon très particulière, je vais essayer de prendre des photos.

De beaux enfants te regardent passer en souriant. Au détour d’un chemin une femme enveloppée dans un pagne promène son bébé dans le dos. Les costumes traditionnels ont été gardés par la population locale même à Dakar. C’est très joli, parfois ils sont agrémentés de riches broderies.

La plage n’est pas loin de l’embarcadère et nous pouvons voir des enfants se baigner. L’aisance qu’ils ont dans l’eau ! cela  provient du fait, certainement, qu’ils y sont dès leur plus jeune âge.

Sur l’île les copains qui possèdent du matériel de plongée ont fait de la pêche sous-marine. Ils ont pêché un beau poisson de toutes les couleurs. Je me suis contenté de regarder la faune sur les rochers : des crabes de toutes les couleurs, magnifiques, des coquillages, une étoile de mer bleue à points rouges, très belle, des oursins dans le creux des rochers.

Un retour sans histoire nous a ramené à l’arsenal. Ce soir je suis sorti en ville me promener, la même chose qu’hier.

Demain je vais en excursion à N’Gazobil manger un cochon de lait, nous irons dans les villages aux cases faites de boue et de paille. Je te raconterai cela demain…

Dakar, le 03 novembre 1972

Troisième jour de notre escale à Dakar, le 5 nous partons à Matadi au Zaïre (Ancien Congo belge). Aujourd’hui nous avons eu une rude journée, pour le plaisir des yeux d’ailleurs. Cent vingt kilomètres environ sur les pistes en longeant le bord de la mer, le car tantôt roulait sur l’asphalte tantôt sur des pistes de terre rouge. Mais autour de nous quel émerveillement : l’Afrique, celle dont je rêvais.

Après avoir traversé la zone industrielle de Dakar avec quelques bidonvilles nous sommes arrivés dans ce que nous pourrions appeler la “campagne” les gens d’ici appellent ça la savane : herbes sèches, arbustes, quelques baobabs plantés dans un sol aride avec des villages dispersés de quelques kilomètres où des femmes en costume traditionnel de couleurs vives vendent ou tout au moins essaient de vendre aux éventuels automobilistes des mandarines, des mangues etc.  Les fruits sont de couleur verte mais ils sont mûrs ; Ils sont délicieux et passent très bien la soif ; ils prennent la couleur que nous connaissons lors du transport vers l’Europe.

Des gosses jouent ou quémandent quelques pièces de monnaie.

Pendant 120 kilomètres nous avons vu ce paysage défilé avec bien sûr quelques arrêts pour étancher notre soif. Là des vendeurs exposent des carapaces de tortues, des peaux de crocodiles, des coquillages magnifiques. Ayant trop peu d’argent pour de telles fantaisies, il m’est difficile d’acheter même en marchandant. Lundi je vais négocier un masque pour mes parents. Ce que je gagne à bord me sert surtout à acheter des pellicules.

Nous sommes arrivés à N’Gazobil*, une mission que dirigent quelques frères en soutane kaki et en grand chapeau. Nous avons été accueillis très cordialement. Après un tour à la cuisine où cuisait notre porcelet et un civet de quelques bêtes de ce pays nous avons goûté une boisson délicieuse faite de fruits tropicaux. Le frère appelait cela du cidre mais le goût est très différent, c’était très bon. Après cette réunion courtoise nous avons dégusté sous un grand baobab au bord de la mer un repas de roi.

Le site était magnifique : une mer bleu azur, une plage au bord de laquelle un village perdu dans les cocotiers semblait défier le temps. C’est aussi ce que j’imaginais dans mon enfance, le rêve ne m’a pas quitté d’ailleurs.

Ah ! se baigner sur une plage de plusieurs kilomètres de long qui pourrait faire concurrence avec notre “La Baule nationale”, mais là : pas âme qui vive ; voilà bien l’Afrique !

Le repas fut copieux et long et bientôt nous reprîmes la route ; la chaleur accablante nous rendait mous et fatigués. Encore quelques kilomètres et le village de pêcheur fit son apparition.

A peine posé le pied par terre, des piroguiers nous assaillaient en nous tiraillant de toute part :

« Viens dans ma pirogue ! je suis le plus fort. »

Les pirogues furent promptement choisies pour éviter l’émeute et le fleuve nous accueilli. Des palétuviers bordaient une rive, l’île sur laquelle se tient le village contrastait singulièrement avec la rive opposée. Un tour au cimetière fait de coquillages blancs et aux greniers à mil. Ils ressemblent à des cases mais sur pilotis. Chaque famille à un ou plusieurs greniers selon sa richesse, c’est très pittoresque.

Nous avons fait un tour dans le village. Nous avions chacun notre boy qui nous guidait dans ce dédale de ruelles. La vie de la population des campagnes m’apparaissait plus nettement.

Dans la rue principale des camelots sont installés. Celui qui a le plus de succès a une roulette faite d’une aiguille en fer tournant sur un pivot. Le “croupier” lance la roulette, les parieurs disposent leur argent, beaucoup de monde se pressait à ce jeu et il a dû faire certainement de bonnes affaires.

Beaucoup d’enfants dans les rues. Ils étaient très beaux, dommage qu’on leur apprenne dès leur plus jeune âge à tendre la main. Des petites filles chantaient une mélopée que les anciens dédiaient à un champion de lutte**. La phrase qu’elles prononçaient était à peu près celle-ci :

« Egor et tatinaya. Eh tatinaya, tatinaya, tatinaya. »

C’était formidable de voir ces pitchounettes frapper dans leurs mains avec un tel rythme.

Le retour a été sans histoire. Nous étions très heureux, fatigués tu t’en doutes !

* Ngazobil abrite une mission catholique depuis le XIXe siècle, l’une des plus anciennes du Sénégal, implantée par le père François Libermann, fondateur des spiritains ou congrégation du Saint-Esprit. Le futur président Léopold Sédar Senghor y sera interne de 1914 à 1922.

**La lutte est un sport très populaire au Sénégal.

Dakar, le 03 Décembre 1972

Aujourd’hui je suis complètement crevé, le soleil, le peu de sommeil, le voyage d’hier sur les pistes ont eu raison de moi. Je ne suis pas allé à l’excursion pour N’Gor car nous avons fait le plein de gas-oil. La matinée a passé à surveiller les soutes en remplissage.

A trois heures, je suis sorti en ville avec deux amis, Daniel et Alain, tous deux secrétaires. Nous avons erré dans la ville, peu de monde aujourd’hui, les vendeurs se faisaient rares, sauf au marché où l’odeur est intenable, je vais te faire un rapide croquis :

La viande et les légumes sont étalés dans des échoppes très sales, les mouches sont collés sur les produits en grappes noires, des résidus de toute sorte traînent par terre : la saleté est maîtresse de ces lieux. Une odeur envahissante de fruits, d’épices et de poissons séchés nous forcent presque à bloquer notre respiration. Des femmes et des hommes aux pagnes riches en coloris vont et viennent, achètent ou vendent. On dit que c’est typiquement africain.

Demain à 10 h nous reprenons la mer ; Il est temps car je suis crevé. Je n’ai pas tellement l’inspiration pour retranscrire ma journée* qui fut faite de promenades à travers la ville.

* Dommage

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , | Laisser un commentaire

L’adoption

Note de l’auteur : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

L’adoption

Sur la mauvaise route, dans ce mauvais taxi, Émilie et Jean-Charles sont plein d’espoir : ils ont rendez-vous ce matin, après une longue quête, avec un petit garçon, leur petit garçon, dans un orphelinat à la périphérie de la ville. Ils ont bataillé dur pour en arriver là.

Oo–oO

Après sept fécondations in vitro, le médecin avait fait comprendre à Émilie qu’il était inutile de s’obstiner et qu’il était préférable d’engager une autre solution : l’adoption par exemple. Mais ils avaient mis tant d’espoir dans cette technique. La tristesse, le doute les rongeaient peu à peu.

Jean-Charles aimait passionnément Émilie, il l’a voyait s’éloigner. Pour sauver son couple il lui proposa d’adopter, l’idée fit son chemin et elle se lança corps et âme dans ce nouveau défit.

On leur avait dit que ce serai très long et ce fut très long. Ils entamèrent un parcours du combattant : la demande d’agrément auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance avec le dossier à compléter, les visites médicales, les entretiens, la visite des travailleurs sociaux. Leur vie fut passée au crible tant sur le plan matériel, affectif et psychologique. Enfin une lettre du Conseil Général leur signifia qu’ils étaient titulaires d’un agrément d’adoption.

Lorsqu’un jour, dans son bureau, rayonnante, Monique, la conseillère de l’association, leur a appris  qu’un petit garçon leur avait été attribué, qu’elle a sorti de son dossier une photo, qu’elle l’a délicatement posée, sur le bureau, devant le couple : Émilie a éclaté en sanglots, a pris la photo, a détaillé ce si joli petit visage café au lait : ses cheveux bouclés, ses yeux légèrement en amande. Elle l’aimait déjà : elle allait être maman.

Jean-Charles a mit son bras sur ses épaules, lui aussi était heureux,  un léger tressaillement d’Émilie provoqua chez lui un peu d’amertume : il savait qu’à partir de cet instant qu’il devenait un peu moins l’objet de ses pensées, que ce petit bonhomme allait prendre le moindre recoin, le moindre interstice qui lui restait.

Les mois passèrent et de loin en loin ils reçurent quelques photos qu’ils s’empressaient de montrer à leur famille respective. Chacun s’extasiait, félicitait, jouait le jeu car cela faisait plaisir de voir Émilie si rayonnante, si heureuse…Elle avait changé totalement, on la vit plaisanter et même rire aux éclats en compagnie de leurs amis, elle d’habitude si réservée. Il était loin le temps où les amis de Jean-Charles en catimini l’appelaient “Sourire de Toussaint”.

Il s’appelait Melku. Jean-Charles avait bien émis l’hypothèse de garder son prénom ou tout au moins le laisser en deuxième prénom mais Émilie lui sourit à sa requête d’un air navré : comment pourrait-il s’intégrer avec un prénom pareil ? et puis elle adorait le prénom de Kévin. On lui adjoindra celui du père d’Émilie : Erwan.

On prépara sa venue. Émilie s’était investit pleinement, on la vit : poser un parquet flottant,  poncer, peindre les murs,  décorer la chambre. Elle commanda les meubles, les monta elle-même, tout y était, on n’omit point la boite à musique qui projetait des jolis dessins sur le plafond.

Jean-Charles s’amusait  de la voir en salopette, les cheveux poudrés de poussière, de plâtre, le visage maculé de peinture, il se sentait un peu spectateur mais Émilie était si heureuse…

Le soir, dans son lit, calée dans ses oreillers, elle lisait des manuels d’éducation, des livres et des revues de psychologie. Jean-Charles tentait bien parfois de distraire son attention mais sans succès ; ses jambes s’ouvraient plus rarement.

Lorsqu’elle s’endormait ses rêves étaient peuplés de cet enfant souriant, heureux. Que de fois elle avait vu le film de leur rencontre, là-bas si loin : elle arrivait dans une pièce et l’enfant, dans les bras d’une nourrice vêtue de rose, lui tendait les bras en riant, venait se blottir contre ses seins. Elle humait son parfum, caressait sa peau si douce…

Elle avait des idées très précises sur l’éducation qu’elle allait lui donner et entre amis elle exposait ses théories et prodiguait même des conseils à des jeunes mères déjà bien expertes. Elle avait un avis sur tout, connaissait tout ; on s’en amusait, on lui donna amicalement un surnom : “Notre Dame du Bon Conseil”.

La chambre terminée, elle passait souvent du temps le dos calé au mur,  assise sur la moquette à imaginer la vie de cet enfant : il lui sourira, il l’aimera tout de suite j’en suis sûr, elle le cajolera, le chatouillera et ses rires raisonneront dans la maison.

Elle le voyait se tenir aux barreaux de son petit lit blanc, jouer aux petites voitures sur le tapis  imprimé de routes, de maisons et précieusement roulé et rangé dans le coffre déjà plein de jouets, aux petits soldats…non pas de jeux de guerre c’est contre ses principes.

Elle se voit le promener au parc dans la poussette dernier cri qui trône dans un coin de la chambre.

Elle a passé de nombreuses heures dans les magasins à acheter de jolies chemisettes, des pulls, des manteaux, un ensemble en jeans. Ils sont là, pliés dans la commode toute blanche aux tiroirs ornés de gros boutons représentant des têtes animaux : une grenouille, une vache, un cheval….

Sur la porte de la chambre, elle a collé en lettres de bois peintes de toutes les couleurs son prénom : KEVIN.

Il fera de longues études, sera certainement ingénieur voire même professeur à la faculté des sciences comme son papa (le papa d’Émilie) et musicien comme sa maman (la maman d’Émilie).

Les mois passèrent, puis un jour ils reçurent les documents pour aller chercher le petit garçon.

À l’aéroport, toute la famille d’Émilie était au départ on pleura beaucoup, on se congratula, on s’embrassa. Même mémé Gisèle était présente dans son fauteuil roulant, on l’avait sortie de sa maison de retraite pour l’occasion.

Les parents de Jean-Charles étaient absents, retenus par je ne sais quelle affaire. Ils ont promis d’être là à leur retour. Est-ce bien nécessaire ?

 L’avion avait atterri quelques heures plus tôt à l’aéroport, un représentant de l’association était venu les chercher en taxi pour les emmener à l’hôtel.

Demain, demain elle va rencontrer Kévin, son Kévin, pensait-elle en se préparant pour descendre dîner, assise devant la coiffeuse. Jean-Charles vint derrière elle pour lui caresser les épaules en souriant, elle esquissa un léger mouvement de refus :

« Pas maintenant, dit-elle en souriant et en penchant la tête ; tu te rends compte demain j’aurai… nous aurons un enfant c’est merveilleux non !

– Oui bien sûr je suis content pour toi… je veux dire pour nous, bien sûr. »

Ils descendirent au salon, s’installèrent à une table sur une banquette en demi-cercle, commandèrent un verre.

Un jeune couple, main dans la main, fit son entrée. Ils s’installèrent sur une autre banquette à côté d’eux. Très vite les deux couples firent connaissance. Jean-Charles les pria de se joindre à eux.

Ils venaient de Bordeaux pour chercher une petite fille. On parla difficultés d’avoir les enfants, de la galère pour adopter, de l’association, des entretiens, des préparatifs.

Ils dînèrent ensemble et échangèrent leurs idées sur l’éducation. Émilie était aux anges, elle souriait, portait des toasts aux deux enfants.

Leurs idées différaient sur quelques points. Eux, ils ont gardé le prénom d’origine de la petite fille : Leilit, ils ne veulent surtout pas la couper de ses origines, ils lui diront le plus rapidement possible qu’elle a été adoptée. Fadaises ! pensa Émilie

Émilie parlait, parlait, parlait…Jean-Charles ne disait mot. Il s’amusait des petits signes de tendresse que les bordelais se prodiguaient : leur main posée l’une sur l’autre, des regards, des sourires, une tête qui se pose sur l’épaule, l’un voulait-il un peu d’eau que l’autre s’empressait de le servir, un rire lorsque au même instant ils prononçaient la même phrase, une caresse de l’index sur la joue pour effacer une larme lorsque l’un évoquait un moment pénible.

Jean-Charles avait bien tenté de poser sa main sur la main d’Émilie mais elle l’avait retirée discrètement.

Oo–oO

C’est donc dans ce mauvais taxi, qu’Émilie et Jean-Charles plein d’espoir ont rendez-vous ce matin avec Kévin dans un orphelinat à la périphérie de la ville pour une première rencontre.

Dans le hall,  la sœur directrice est déjà là, souriante. Avec une grande gentillesse elle les prie d’entrer dans son bureau. Elle s’exprime en français mais avec un léger accent.

“ L’enfant arrive tout de suite, nous allons en profiter pour discuter un peu. “

La conversation est cordiale et franche, elle donne quelques conseils au jeune couple en insistant sur le caractère un peu particulier de cette rencontre.

On frappe à la porte et une jeune assistante de couleur entre dans le bureau avec dans les bras Melku souriant. Lorsqu’il voit Émilie se lever et lui tendre les bras son visage se transforme d’un coup : a-t-il compris ce qu’il lui arrive ? Il pousse un cri de terreur, il s’accroche à la jeune assistante, ses petites mains s’agrippant à son voile. Émilie les bras levés, reste interdite, sonnée. Elle s’approche de l’enfant, il hurle de plus belle, lui tourne la tête.

“ Mais pourquoi ? balbutie Émilie.

– Il ne vous connaît pas simplement, répondit la directrice, il va falloir l’apprivoiser. “

Est-ce son visage un peu rond ou ses mimiques ? Jean-Charles a plus de succès. Toujours accroché à l’assistante, Melku le suit du regard.

Émilie tente une seconde approche, il pousse un cri de terreur et enfouit son visage dans le cou protecteur. Elle est tétanisée, des larmes naissent…

“Ma fille pouvez-vous aller dans la salle de jeu avec l’enfant ? Monsieur pouvez-vous l’accompagner ?

Émilie esquisse un mouvement pour les suivre.

– Non, non  restez quelques minutes avec moi. “

Alors d’une voix ferme mais compatissante elle lui dit de ne pas s’inquiéter, de sécher ses larmes, d’être forte, de sourire, que cela arrive très souvent, qu’elle avait un nouveau défit : l’apprivoiser. Peut-être que c’est son mari qui pendant les premières semaines va s’occuper de la douche, du coucher, de l’histoire du soir… élever un enfant est un travail de couple.

Elle se lève et l’emmène à la salle. Alors elle voit Jean-Charles jouer sur le sol avec Melku. Il empile des cubes, d’un geste de la main le petit garçon détruit l’édifice et éclate de rire.

Émilie prend sur elle et entre dans la salle en souriant. Melku se précipite dans les bras de l’assistante en criant…

Le soir à l’hôtel, c’est une Émilie profondément frustrée, qui appelle ses parents, assise en tailleur sur le lit. Elle leur raconte, en reniflant,  tout par le détail…

Assis dans le fauteuil en face d’elle Jean-Charles est navré, malheureux. Il se demande même : doivent-ils continuer ?  peut-on faire marche arrière ?

Ce matin en traversant le hall pour prendre leur petit déjeuner, ils ne peuvent éviter les bordelais qui quittent l’hôtel avec Leilit souriante dans les bras de sa nouvelle maman. On s’embrasse, on se congratule, on s’extasie devant une si jolie petite fille… cela c’est si merveilleusement passé… on se souhaite bonne chance…après demain ce sera leur tour… c’est si merveilleux…

Pendant les deux rencontres suivantes elle est toujours spectatrice. Mais elle a changé d’attitude, elle est sereine, souriante et Jean-Charles est heureux de la voir faire autant d’efforts malgré sa déconvenue.

Elle suivrait les conseils de son papa : patienter, se faire aimer, ne pas brusquer, sourire mais elle a pris une décision, c’est maintenant son nouveau défit : Kévin, elle l’aura pour elle seule, elle quittera dans quelque temps ce nigaud de Jean-Charles qui a osé voler son enfant.

Publié dans Essais et nouvelles | Tagué , , | Laisser un commentaire

La télévision (1960-1965)

La télévision (1960-1965)

Un soir, en 1962, papa et mon frère Marcel nous firent une surprise : ils amenèrent un téléviseur. Bien qu’à cette époque la R.T.F. (La Radio Télévision Française) émettait une seule chaîne en noir et blanc et uniquement à certaines heures, elle révolutionna les habitudes et comportements de la maisonnée. Maman tout d’abord : elle oubliait ses préparations sur le feu en cuisine au grand dam de mon père et mon emploi du temps ensuite : je passais souvent mes soirées devant cette fenêtre magique.

Cela m’a donné un peu de prestige : tous les jeudis, pendant un temps, les copains venaient à la maison regarder les émissions pour la jeunesse. Mais bientôt toute la rue acquérait cette fenêtre magique…le roi fut déchu…

Quelques feuilletons sont restés dans ma mémoire :

Le temps des copains (1961) : le feuilleton préféré de maman. La vie de trois étudiants dans une caravane au fond d’une cour dans les beaux quartiers parisiens : Étienne, en médecine, Lucien aux beaux-arts et Jean, fils d’un riche industriel, à l’école des Sciences-Politiques. Ils nous ont donné une image romanesque de la vie  étudiante  de cette époque…

Aventures dans les îles (1961) : les tribulations romanesques et policières du Capitaine Troy et de sa magnifique goélette de 25 mètres, à coque blanche et pont vernis, appelée « TIKI », entre les îles du Pacifique Sud.

Au nom de la loi : cette série raconte les aventures de Josh Randall, chasseur de primes dans le Far West, armé d’une Winchester à crosse et canon sciés.

Thierry la Fronde : au milieu du XIVe siècle, le roi de France est prisonnier des Anglais et le Prince de Galles occupe une bonne partie du royaume de France.
Thierry de Janville, un jeune seigneur, son arme favorite étant la fronde, décide de résister aux Anglais et de délivrer son roi. Trahi par son intendant, Il est fait prisonnier dans son propre château. Il s’évade avec l’aide d’un hors-la-loi et se réfugie dans la forêt. Au hasard des rencontres il se constitue une bande de compagnons pour l’aider dans sa tâche.

Monsieur Ed (1965) : le cheval, doué de parole et sarcastique à souhait, crée bien des problèmes à son propriétaire.

Zorro (1965) : de retour d’Espagne, le jeune noble don Diego de la Vega découvre que Los Angeles, petite ville de la Californie espagnole, est tyrannisée par le commandant de la garnison. Il prend les armes sous le nom de Zorro pour combattre ces abus de pouvoir.

Et puis bien sûr les retransmissions incontournables telles que :

L’enterrement de J.F. Kennedy, le 25 novembre 1963 ; Maman à mon côté, pleurait doucement et elle éclatât bruyamment en sanglot devant le petit John John saluant son père.

L’ouverture solennelle, le 11 octobre 1962, de Vatican II, le XXIe concile œcuménique de l’Église catholique. Grandiose !

Le journal télévisé, avec ses grands prêtres : Léon Zitrone, Robert Chapatte, François de La Grange, Joseph Pasteur, Raymond Marcillac, était incontournable pour mes parents, nous le regardions religieusement en famille mais ne ils délaissèrent jamais le journal, leur journal “Ouest-France”. Maman l’épluchait chaque jour ; elle suivait particulièrement certaines valeurs en bourse car, disait-elle : « C’est un bon indicateur de la santé du pays ». J’avoue que je fais de même. À cette époque, ce qui m’intéressait c’était, sous la forme d’une bande dessinée de quelques cases, les aventures d’une famille de français moyen de l’après-guerre : Lariflette avec sa femme Bichette et ses six enfants.
Le gros poste de radio à lampes, avec son œil magique, cette petite lampe verte qui servait à régler le récepteur, trônait toujours dans la cuisine mais ne servait plus que très rarement.

Publié dans Adolescence | Laisser un commentaire

Commandant Rivière – En mer, vers Dakar

En mer, le 29 novembre 1972 vers Dakar

CarteMondeAnnotéeDakar

Nous avons repris la mer ce matin à 10 h, c’était ma première escale, vendredi nous serons à Dakar. J’imagine que pour toi, partir ainsi en bateau, c’est un rêve ; je pensais de même lorsque j’étais civil maintenant ce n’est plus la même chose ; je prends cela d’une façon assez indifférente, quel bizarre changement d’attitude ne trouves-tu pas ? L’être humain est ainsi, il rêve à quelque chose et lorsqu’il l’obtient cela ne l’intéresse plus. C’est le fait, peut-être, que je suis sur une mer uniforme et que toutes les terres de loin se ressemblent.

Nous sommes au large des côtes d’Afrique, la mer est assez calme, le bateau bouge un peu et c’est assez désagréable pour écrire. La journée a été bonne dans l’ensemble, une journée de mer… elle ressemble à tant d’autres.

Nous avons vu un bon film comique, une parodie de l’armée, nous avons bien ri, cela détend tellement. Maintenant je vais dormir, rien de telle qu’une bonne nuit pour avoir la forme.

Je continue à gagner un peu d’argent en repassant les tenues ; ce soir pas grand chose 3 F 50 mais demain ça va être le grand boum, j’espère me faire environ 50 F de quoi acheter des cartes et visiter la ville.

En mer, le 30 novembre 1972 vers Dakar

J’étais en plein repassage quand un gars est venu repasser sa tenue. Je lui ai laissé ma place et pris mon bloc, mon stylo : je suis en communication avec toi.

À Dakar, je vais envoyer deux pellicules diapos chez moi. Peut-être trois. Tu iras les voir et tu me diras ce que tu en penses.

Nous arrivons à Dakar demain vers 11 h. Il paraît que c’est un beau pays, les marchés surtout riches en couleur. Je vais aller faire deux excursions : N’gazobil où on mangera un petit cochon de lait, N’gor, un méchoui.

Je te raconterai tout cela. Peut être un jour irons-nous tous les deux parcourir tous ces horizons ? c’est un rêve, le rêve ne coûte pas cher ne crois-tu pas ?

Que fais-tu ? quel temps fait-il ? tu ne m’en parles jamais, je sais que tu es d’un naturel peu bavarde mais décris moi cet univers qui t’entoure ; c’est si bon de savoir comment est son pays…

La chaleur se fait de plus en plus sentir, il faisait 47°C dans les machines hier midi et ce soir d’après la radio il faisait à Dakar à 18 h 26°C (à l’ombre).

Nous allons commencer à prendre des cachets contre le paludisme.

La mer a pris une autre teinte. C’est incroyable les couleurs que prend la mer, je pensais qu’elle avait toujours la même couleur. Eh non ! c’est un changement de ton allant du vert au bleu.

Nous avons croisé vers 13h des chalutiers russes qui pêchaient au large du Cap Blanc. Ils chalutaient par l’arrière et l’on pouvait voir leurs câbles tendus vers les profondeurs.

Peu de chose d’autre s’est passé dans la journée : le travail, la bouffe (couscous), la sieste, le travail et la soirée consacrée au repassage pour payer les pellicules….La tenue de manœuvre est le short blanc et chemisette, certains ne vont pas montrer leurs genoux au soleil ou si peu…*

À part cela rien de neuf, je t’ai tout dit.

Le copain vient de me prévenir que je peux continuer…

Je reprends mon stylo car un autre gars a pris la place : bof ! ils ne veulent pas que je repasse leur tenue : pas assez d’argent ! ils ont touchés 1500 F il y a dix jours, ils ont tout dépensé à Santa Cruz en caméras, électrophones, magnétophones etc. Ils ne sont pas à plaindre.

Comment est la campagne par chez nous ? raconte-moi, c’est si bon. Comment vont Marcel et Armelle, Thalie** et leur petit chat ? Comment va Moyon*** ? Passe-t-il une bonne retraite? Toutes ces choses que j’ai laissées et qui me reviennent à la mémoire. Je revois la rue, chez moi là-bas : les gosses jouent sur le trottoir, Mirse**** gambade sur l’herbe, mon père part aux commissions, le vélomoteur est appuyé contre la haie, la vie continue, lentement patiemment, bientôt je vais revoir cet univers.

Bon je reprends mon repassage…

* Un brin obsessionnelle cette affaire de longueur de short.

** Une chienne boxer bringée.

*** Le voisin des parents à Marlyse.

**** La chienne de maman.* Il me semble que c’est plutôt quatre-cent degrés.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , | Laisser un commentaire

IL

IL 

D’où vient-il ? où est-il ? IL marche rapidement dans le long couloir de l’aéroport, il est sûr d’être sur le continent asiatique, bien que rien ne l’indique clairement. À sa droite, il peut voir, par la grande verrière qui coure tout le long du couloir, la piste et les avions.

IL presse le pas, il est seul, c’est curieux d’être seul ainsi ; où sont les autres passagers ? pourquoi cette pensée ne l’inquiète pas outre mesure ?

Loin devant, il devine un petit point rose près de la verrière. IL presse encore le pas, le claquement de ses talons résonne sur le sol blanc presque éblouissant.

Au fur et à mesure qu’il avance, le petit point rose se précise et lorsqu’il arrive non loin, il voit : debout, souriante,  une petite fille de sept à huit ans peut-être, de type asiatique, chevelure noire coupée au carré, habillée d’une robe rose à larges bretelles et d’un corsage blanc. Elle est pieds nus.

Elle tend son bras vers lui pour lui donner la main.

« Viens ! dit-elle, je t’attendais. »

IL lui prend la main, elle l’entraîne et ils se retrouvent immédiatement dans une rue asiatique bordée d’échoppes, vivante, bruyante, remuante, grouillante, foisonnante.

IL se réveille brusquement, s’assoit sur son lit. Tout est calme, il entend la douce respiration de sa femme endormie à côté de lui. Quel drôle de rêve, pense-t-il…Il s’allonge à nouveau et s’endort…

Où diable est-il ? ah oui ! dans l’aéroport, il peut voir, par la grande verrière qui coure le long de ce long corridor au sol blanc presque éblouissant, la piste et les avions. Il est presque certain d’être sur le continent asiatique bien que rien ne l’indique.

IL presse le pas, ses talons martèlent le sol ; Dieu que ce corridor est long !

Loin devant, il voit le petit point rose près de la verrière. Il presse encore le pas. Au fur et mesure qu’il avance, il se précise: elle est là ! debout, souriante,  pieds nus, la petite fille de sept à huit ans de type asiatique, chevelure noire coupée au carré, habillée d’une robe rose à larges bretelles et d’un corsage blanc. En souriant, elle tend son bras vers lui pour lui donner la main.

« Viens ! dit-elle je t’attendais.

IL lui prend la main, elle l’entraîne et ils se retrouvent dans une maison, à l’étage. Celui-ci est ouvert à sa périphérie et donne sur un jardin d’arbres exotiques. La maison est entourée d’une grille ouvragée avec un mur de soubassement en pierre. Je suis dans un quartier résidentiel d’une ville asiatique, pense-t-il.

Il est assis sur le sol couvert de nattes. Autour de lui la couleur dominante est le vert, le rose de la robe de la fillette assise en tailleur contraste avec l’ensemble. Elle lui sert un repas et lui assure qu’elle a prit grand soin de bouillir l’eau pour qu’il ne soit pas malade. Il est vraiment bien, en sécurité.

IL s’éveille, c’est déjà le matin…il attend déjà la nuit suivante.

Enfin il y est ! dans ce long corridor au sol blanc presque éblouissant de cet aéroport. IL courre, il courre, le bruit de ses pas résonne comme dans une cathédrale. La grande verrière semble courir avec lui, il ne voit même plus les avions sur la piste. Où est-elle ? ce corridor est vraiment très long !

Enfin, loin devant, il voit un petit point rose. Au fur et mesure qu’il avance, il se précise: oui elle est là ! debout, souriante,  pieds nus, la petite fille de sept à huit ans de type asiatique, chevelure noire coupée au carré, habillée d’une robe rose à larges bretelles et d’un corsage blanc. En souriant, elle tend son bras vers lui pour lui donner la main.

« Viens ! dit-elle je t’attendais.

IL met un genou à terre, il lui prend ses mains. Il ne peut pas vraiment distinguer son visage. Elle lui sourit.

– Qui es-tu ? lui demande-t-il.

– Mais je suis ta maman ! »

IL se réveille brusquement, s’assoit sur son lit, s’allonge à nouveau, il veut se rendormir ! il veut retourner là-bas ! mais, les yeux grands ouverts dans le noir, il lui est impossible de retrouver le sommeil.

Ni cette nuit, ni les suivantes il n’a pas pu rejoindre la petite fille de sept à huit ans, de type asiatique, chevelure noire coupée au carré, habillée d’une robe rose à larges bretelles et d’un corsage blanc.

Publié dans Essais et nouvelles | Tagué | Laisser un commentaire

Commandant Rivière – Santa Cruz de Tenerife

Santa Cruz de Tenerife

 

CarteMondeAnnotéeSantaCruz

 

Le 27 novembre 1972, Santa Cruz de Tenerife

Je reviens de sortie, tu sais, les environs de Santa Cruz ce n’est pas très beau, la ville par elle-même a un petit charme mais dès tu la quittes c’est fini, c’est le désert, les routes ne sont pas nombreuses et peu praticables.

Santa Cruz est située à flanc d’un ancien volcan ; c’est une ville comme tant d’autres avec ses magasins, ses rues, ses marchands de friandises puis ses monuments typiquement espagnols (Tenerife fait partie des îles Canaries, territoire espagnol).

Les plantes sont différentes de chez nous, des fleurs que je n’avais jamais vues poussent dans les parterres des places autour des fontaines.

C’est un pays assez pauvre, tout au moins Tenerife ; je faisais la remarque à quelques copains : trois quarts de maisons neuves pour un quart de taudis puis, lorsque l’on va vers l’est, les taudis sont remplacés par des bidonvilles à flanc de montagne. Les habitants utilisent les grottes formées par la lave où, à l’entrée, ils construisent des cabanes en tôles ondulées dont le toit est tenu par des pierres ou des vieux pneus. Une chose qui m’a frappé aussi : les maisons des villages environnants sont faites en parpaings et non crépis ce qui leur donnent un air lugubre ; une maison parfois deux sont peintes en ces jaunes que je caractériserai de pisseux.

Je suis  très déçu des Canaries, moi qui imaginais des paysages merveilleux. Je n’ai vu que des gris sur un ciel d’azur.

Il fait chaud ici, très chaud même, cela ne doit pas être de même pour vous.

Le 28 novembre 1972, Santa Cruz de Tenerife

Nous appareillons demain vers dix heures, je suis, contrairement à ce que j’ai écrit hier, enchanté de l’escale car je suis allé faire une excursion, organisée par le bord, dans l’île. Je vais essayer de te faire vivre ma journée :

Vers 9h30, après les permissionnaires, nous avons pris un bus assez confortable : jumelles, appareil photo et jersey sous le bras. Je n’avais guère envie d’y aller, peut-être parce que beaucoup de matelots s’étaient décommandés au dernier moment.  Les quatorze gars que nous étions étaient alors assez dans l’expectative.

Un guide parlant un mauvais français nous a accompagné toute la journée. Après une courte visite dans Santa Cruz nous avons pris le chemin du pic du Teide.

La route qui y mène est tout d’abord assez bonne, puis franchement mauvaise, les cahots nous secouaient comme des pruniers. Un paysage de montagnes défilait devant nos yeux, paysage  aride avec au fond de la vallée des villages aux maisons non crépies, puis au détour d’un lacet une vue aérienne de Santa Cruz qui s’étend plus que je ne l’aurais pensé.

La vallée de l’Esperanza est vraiment un site formidable. Des plantes méditerranéennes, de grands arbres ressemblant à des pins donnent à ce parc national une beauté froide mais verdoyante qui contraste avec les montagnes.

Bientôt, vers 1800 mètres, les nuages nous ont enveloppés et nous avons perdu toute vision vers l’extérieur. Le bus a roulé ainsi assez longtemps pour arriver ensuite sur route bordée de lave, roche poreuse couleur marron ou noir.

Un nouveau paysage alors naissait doucement, la terre se fit plus aride, quelques plantes grasses poussaient çà et là, en touffes, parfois recouvertes de givre, puis le pic du Teide apparut enfin : beau majestueux encore enveloppé par quelques brumes légères. C’est un volcan encore en activité car de légères fumerolles s’élèvent dans le ciel. Christophe Colomb en 1492 a vu la dernière irruption du Teide lorsqu’il passait près des Canaries lors de son voyage vers  l’Amérique.

Tout autour c’est un paysage apocalyptique. Un désert fait de pierres ponces, de lave rougeâtre (je parle de lave à l’état de pierre), un paysage lunaire, un paysage des temps préhistoriques où la vie naissait dans les océans. Je n’en croyais pas mes yeux !

Nous avons pris là des photos magnifiques. Le pic se dresse avec son dôme blanc, sa robe rouge-marron, de vert, de blanc, de jaune, il est vraiment magnifique.

Un téléphérique mène les touristes au dôme, mais il y avait trop de vent, nous n’avons pas pu le prendre.

Là, la pellicule a tourné, jamais de ma vie je n’ai vu une nature aussi sauvage. C’est fantastique, une vision d’un autre monde, une vision de terre inoccupée, incultivable, désertique. Des tonnes et des tonnes de lave formant des monticules sur les flancs d’une vallée, des pics volcaniques qui se dressent vers le ciel aux formes bizarres que de soi-disant artistes modernes pourraient s’inspirer. Dans quelques temps tu pourras juger par toi-même car j’ai pris une pellicule complète.

Le guide nous a dit que dans une île, dont je me souviens plus le nom, le sol est encore très actif. Si tu creuses un trou et que tu y mets un gigot de mouton que tu le recouvres : vingt minutes après ton gigot est cuit ! A un mètre de profondeur, la température est de quatre-vingt* degrés.

Puis nous sommes redescendus vers Puerto de la Cruz, une ville de millionnaires, que dis-je, de milliardaires, faite de palaces, de piscines luxueuses, de jardins aux plantes recherchées.

C’est là que l’on peut voir la différence de revenu des gens de l’île : d’un côté les pauvres, de l’autre les riches ; les uns avec des bicoques de tôles ondulées, de parpaings nus, les autres avec des luxueux appartements et des voitures type Lamborghini.

C’est aussi le pays des bananes. Les bananeraies s’étendent sur plusieurs kilomètres, avec des arbres trapus aux grandes feuilles et des régimes encore verts, là nous nous sommes arrêtés quelques heures pour nous détendre.

* Il me semble que c’est plutôt quatre-cent degrés.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | 2 commentaires

“Bah ! le bifteck sera plus petit” (1960 à 1965)

“Bah ! le bifteck sera plus petit » (1960 à 1965)

Nous n’étions pas riches mais nous vivions plutôt bien, nous étions très heureux dans notre bulle. On fréquentait très peu notre famille, à part nos visites hebdomadaires à la grand-mère maternelle Félicité qui vivait dans le quartier d’Herbin, et  je n’ai pas le souvenir que mes parents avaient un cercle d’amis : de ce fait peu de gens venaient à la maison.

De temps en temps quelques camarades de travail de papa venaient boire un verre : Marcel B., un brièron de souche, ah ! je me souviens de lui car j’avais été très étonné d’apprendre qu’il conservait ses pommes sous son lit et “Monsieur Raymond”, le contremaître de papa, il était toujours bien mis, chemise blanche, cravate rayée en cerise et blanc, blouson de cuir.

Monsieur Raymond vivait seul et il était invité à réveillonner le soir de Noël avec nous. Un réveillon ? oh non ! c’était une simple veillée : enfant, papa avait assisté au décès de son père un soir de Noël ; il s’était effondré la figure dans son assiette, terrassé par une crise cardiaque. Après cet épisode tragique il ne souhaitait plus faire la fête ce jour-là.

Nous passions la soirée simplement mais dans la bonne humeur en mangeant des noix et des noisettes, des amandes, des figues, des oranges et… les adultes avaient droit au vin chaud.

Le lendemain nous savions qu’il n’y aurait pas de jeux, les cadeaux étaient “utiles” : un pull, un pantalon. Lorsque j’allais chez certains copains d’école je les enviais un peu : circuit de train, de voitures, jeux de toutes sortes. J’appréciais particulièrement ceux basés sur les  questions-réponses à choix multiples où on positionnait une fiche sur des plots. Si la réponse était bonne une lampe verte s’allumait, rouge dans le cas contraire. J’étais plutôt bon à ce genre de jeu car j’avais une culture générale assez étendue. Un petit budget était dégagé chaque mois pour nous acheter des hebdomadaires de culture générale et scientifique : “Tout l’univers”,” Toute la science” et puis des livres de poches si nous en faisions la demande. Maman avait coutume de dire “Bah ! le bifteck sera plus petit”. Marcel n’était pas du tout étranger à cette pratique.

Pendant cette période, je créais mon propre monde celui dans lequel j’allais pouvoir me réfugier toute ma vie. Très tôt on m’avait fait comprendre que j’étais un peu différent, sensiblement plus abstrait que la moyenne des gens de mon entourage peut-être ; lorsque la différence se faisait un peu pesante alors je me réfugiais dans le travail et l’étude ; la science avec son système de jugements exprimé dans un langage rigoureux, mathématique, toujours vérifiable, ne me décevait jamais… elle ne me déçoit jamais.

La science en général en était donc le noyau central ; la biologie en particulier, me fascinait : je passais de longues heures à dessiner les différentes fonctions du corps humain ; j’avais appris par cœur l’arrangement des électrons et la classification périodique des éléments ; la lecture était devenue un puissant moyen d’évasion,  avec une omniprésence de l’histoire ; les mathématiques allaient bientôt être élevées au rang de religion.

J’étais quelqu’un de curieux contrairement à mon frère Marcel qui était surdoué.  À la distribution des prix, toute sa scolarité et en apprentissage, il obtenait le premier ou le deuxième prix pour chaque matière.

À l’école cette culture générale était reconnue et M. Peny, mon instituteur, ne m’interrogeait jamais en premier si plusieurs élèves levaient la main. Il savait que j’avais la bonne réponse.

Je prenais conscience aussi qu’il existait un autre monde où l’art était omniprésent. Maman faisait des ménages dans l’appartement d’un directeur et dans les bureaux de son usine. J’allais souvent avec elle, peut-être ne souhaitait-elle pas me voir errer seul dans le quartier.

Je découvrais alors un autre monde, loin de la tapisserie à fleurs et de la toile cirée… Je me vois encore déambuler dans cet appartement très lumineux avec ses murs blancs, ses grandes baies donnant sur la mer. Il était meublé sans luxe apparent mais avec profond raffinement : des meubles modernes aux formes épurées, des très jolies tableaux, des statuettes bien mis en valeur : une scénographie de musée actuel.

Publié dans Adolescence | Tagué | Laisser un commentaire

De Toulon vers Santa Cruz de Tenerife

De Toulon vers Santa Cruz de Tenerife

En mer, le 23 novembre 1972 vers Santa Cruz (Canaries)

 CarteMondeAnnotéeSantaCruz

C’est fini, nous sommes partis. Il est environ 22 heures, tout est calme à bord sauf le bruit des moteurs et les vibrations qu’ils produisent.

Ce matin à dix heures, le Commandant Rivière a quitté majestueusement le quai. Quelques minutes avant, parents, femmes, enfants, fiancées, amis ont quitté le bord.

Au P.C. sécurité, pendant le poste de manœuvres, le lieutenant nous a rapporté que son grand-père, âgé de soixante douze ans, lui a dit sur le quai : “Quand tu reviendras je ne serai peut-être plus de ce monde”. Cela nous a ému.

La musique de la flotte, sur le quai, a joué plusieurs morceaux et lorsque le navire a appareillé, le “Ce n’est qu’un au-revoir mes frères.” a retenti. J’ai senti des picotements dans les yeux, j’ai eu quelques problèmes à retenir mes larmes.

Ensuite nous sommes allés déjeuner, un bon repas d’ailleurs : charcuterie, bouchée à la reine, truite aux amandes, escalope avec des frittes et gâteau.

Maintenant la vie à bord a repris son cours. Quelle drôle de vie que celle de marin, faite de joies mais aussi de vagues… à l’âme.

En mer, le 24 novembre 1972 vers Santa Cruz (Canaries)

Si tu me voyais, tu te tordrais de rire ! Je suis affublé d’un grand short qui me descend trois doigts au-dessus des genoux. Ce n’est pas très coquet.

La campagne est commencée, lundi nous serons à Santa Cruz de Ténériffe dans les îles Canaries.

Nous avons eu une conférence à bord par un officier sur ces îles et en particulier sur l’île de Tenerife. Tout ce que j’ai retenu c’est qu’il y a qu’une seule route praticable.

J’essaierai le mieux possible de te décrire ce que je vais voir.

Demain matin nous franchissons le détroit de Gibraltar à 8h00. C’est un enchantement pour les yeux, l’ayant déjà  franchi une fois. Des marsouins suivent le bateau, la mer fait le gros dos, je te raconterai tout cela demain.

La journée a été bonne dans l’ensemble, une mer calme, du soleil, une douce chaleur et peu de…boulot.

La dernière image que nous ayons eu de la France c’est un massif montagneux perdu dans la brume du petit matin, ensuite les côtes espagnoles ont fait place.

Peut-être demain matin pourrai-je voir les minarets sur les côtes Marocaine comme la dernière fois.

La nuit tombée, nous avons eu cinéma à la cafétéria, “Les as d’Oxford” avec Laurel et Hardy, c’était très bon, j’ai bien ri.

Comment vont tes parents ? bien je suppose; tu les embrasseras bien de ma part car je les aime bien; ils sont si gentils et je pense que ma belle-mère doit trouver drôle de ne plus avoir un futur gendre qui l’embête tout le temps.

J’ai suivi ton conseil, je vais mettre quatre ou cinq lettres dans la même enveloppe, c’est économique et pratique en même temps.

Je suis impatient d’être à la prochaine escale pour avoir des nouvelles de toi. En ce moment tout le monde dort et je suis seul dans notre avant-poste, notre salon si tu préfères. J’ai un peu le cafard en t’écrivant des images viennent à mon esprit faites de bonheur et de joie passés. Je suppose que vous vous réunissez au coin du feu dans la salle à manger comme l’an dernier. La banquette doit trouver drôle de ne plus avoir ses amoureux sur ses coussins ! Elle doit être un peu triste. Une pensée m’effleure : les meubles qui nous entourent sont peut-être des entités doués de sensibilité.

 

En mer, le 24 novembre 1972 vers Santa-Cruz (Canaries)

Ma deuxième journée de campagne vient de se terminer. J’arrive du cinéma où il passait un film avec Maurice Biraud, Louis de Funès et Francis Blanche. Cela me détend beaucoup, la journée a été rude car il fallait récupérer de l’argent parmi les mécaniciens et c’était tout un micmac.

Nous avons passé le détroit de Gibraltar vers 9h00, je crois. La mer est houleuse car un océan et une mer s’y rencontrent. Pas un dauphin, ni un marsouin est venu jouer avec le bateau. C’est dommage car ces cétacés sont magnifiques.

A 13h00 nous sommes passés de l’heure alpha à l’heure zoulou, c’est à dire que nous avons une heure de différence avec toi. Quand il est midi pour toi il est 11h00 pour nous. Pour certains c’était agréable car la sieste a été prolongée.

Demain c’est dimanche et je vais en profiter pour ramasser un peu d’argent*, c’est toujours agréable d’avoir quelques centimes en poche.

Après déjeuner avec mon copain Daniel (le Sako**) je suis allé essayer une tenue de plongée car, à Santa-Cruz,  nous avons décidé de faire un peu de plongée sous-marine***. Je vais me faire prendre en photo**** avec palmes, bouteilles etc.

Mardi je vais faire une promenade au pic du Teide aux Canaries, là je vais prendre beaucoup de photos.

* J’avais mis en place un service de repassage.

** Fusilier marin chargé de la discipline sous les ordres du capitaine d’armes (le bidel).

*** Il ne manque pas d’air le Michel, lui qui est un piètre nageur.

**** C’est déjà plus raisonnable.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , | Laisser un commentaire

Les années soixante

Les années soixante

Un cousin de papa, du côté Païen, habitait un appartement au deuxième étage d’une grande maison, à Penhoët,  appartenant aux Fonderies de Saint-Nazaire. Lorsque ce cousin décéda,  papa demanda que l’appartement nous soit attribué.

C’était une grande maison de deux étages, le dernier était mansardé ; aux rez-de-chaussée un commerce « Dock de l’Ouest ».

Nous étions à proximité de la gare de triage. Toute la nuit, une locomotive manœuvrait et envoyait des wagons sur différentes voies pour constituer les convois. Leur course s’arrêtait  net, avec grand bruit, en cognant les wagons précédents. Maman, la première nuit, craignit que nous ne puissions jamais s’habituer ; après quelques temps nous les entendions plus.

Mon monde changeait alors quelque peu : Marcel était entré à l’école d’apprentissage des Chantiers de l’Atlantique en septembre 1961, plus de “côte”* avec ses blockhaus à explorer bien que, avec mon copain Jean-Hugues, nous y allions de temps en temps à la chasse aux lézards verts. Avec son appareil Kodak, nous traquions un de ces reptiles en avançant, à pas de loup, au plus près et si nous le faisions fuir : nous passions de longues minutes, sans bouger, sans bruit, attendant qu’ils reviennent se réchauffer au soleil d’été. Cette passion nous était venue lors d’une présentation par un montreur d’animaux sous le préau de notre école.

Je me fis un ami dans ce nouvel espace en la personne du plus jeune des voisins, une veuve et ses quatre enfants, de l’appartement du dessous. Nos terrains de jeux favoris : un stockage de bois d’une menuiserie et jouxtant la maison, une casse de voitures abandonnée. Cette dernière était entourée de hauts murs en parpaings que nous franchissions aisément. Suprême sensation, nous marchions sur le haut de ceux-ci en faisant fi de la ferraille en contrebas.

J’avais troqué mon lance-pierre contre une fronde : une bande de cuir formant une poche, prolongée à chaque extrémité par des lanières. Était-ce une bonne idée ? oh non ! elle était beaucoup plus dangereuse car les tirs étaient moins précis.

Pendant un temps, avec Jean-Pierre un copain d’école, nous nous retrouvions le soir près du terrain de football de l’Union-Méan-Penhoët, seule surface assez dégagée pour éviter les accidents, pour expérimenter une nouvelle arme : nous introduisions dans le corps d’une pompe à vélo un pétard avec une baleine de parapluie ; on faisait sortir la mèche par le trou du raccord, puis nous placions une bourre et une bille de verre. Nos essais ont montré qu’elle était redoutable…

J’ai souvenir que nous construisions encore des cabanes en creusant verticalement un monticule de terre, résultat du creusement d’une mare dans un terrain vague non loin de la maison,  puis nous installions un toit de branchages recouvert de terre en laissant une ouverture pour s’y glisser.

L’été, nous allions nous goinfrer des fruits d’un verger envahi par les herbes folles. Côté route, il y avait, peinte en noir, une vieille roulotte gitane en bois abandonnée. Qui a vécu là ? c’est aujourd’hui en écrivant ces quelques lignes que je pose cette question : je n’ai jamais vu la ou le propriétaire. Au cours d’une exploration nous avions découvert, dans un coin près de la paillasse, une pile de « Chasseur français”.

La roulotte fut détruite et une veuve fit construire à la place une maison. Elle avait deux enfants, un garçon et une fille, à peu près de mon âge, “fans” de Claude François ; les portraits de leur idole tapissaient les murs de leur chambre.

Est-ce notre éducation ? je me souviens pas que mon frère et moi ayons adoré une quelconque vedette fut-elle du sport ou de la chanson.

Et puis…je passai de plus en plus de temps avec Chantal**, nous faisions du patin à roulettes et je la tenais par la main…de peur qu’elle ne tombe.

* L’exploration d’une casemate

** La belle Chantal (1965)

Publié dans Adolescence | Laisser un commentaire

Madeleine (1994) (Audio)

Fichier audio : Madeleine

Madeleine (1994)

De temps en temps, j’effectuais des prestations extérieures pour d’autres chantiers et compagnies et c’est à bord d’un navire rapide que suivant l’expression consacrée j’avais posé mon sac pendant quelques jours.
À bord de ce genre de navire, la timonerie ressemble à un cockpit d’avion.  Étant trop étroite, j’avais installé mes appareils de mesures dans le salon passager contre la cloison la jouxtant.
Mon travail consistait à mesurer l’ensemble des paramètres lié à la capacité manœuvrante du navire, entre autres : trajectoire, puissance des moteurs des hydrojets, inclinaison des ailerons latéraux, horizontaux à différentes allures.

On m’avait prévenu que l’armateur et sa femme étaient à bord pour cette séance d’essais à la mer. Des mouvements et des paroles feutrés dans le salon m’indiquèrent bientôt une présence. Un petit coup d’œil en arrière : c’était les dirigeants du chantier et deux personnes d’origine polynésienne.
« L’armateur et sa femme, pensai-je. »

La femme quitta le groupe et vint s’asseoir à côté de moi. Je me levai et la saluai d’une légère inclinaison du torse. Je me rassis. À ma stupéfaction, elle me poussa d’un léger coup d’épaule. Je la regardai un peu surpris d’une telle familiarité.
« Ia orana Michel, me dit-elle.
Je restai interloqué.
– Vous semblez me connaitre ?
– Papeete… 1973… il me semble…
Je dévisageai la femme, elle avait un visage rond, des traits très agréables, un joli sourire.
– Mon dieu ! Madeleine ! cela fait si longtemps ! dis-je.
– Eh oui ! Madeleine ! je t’ai reconnu tout de suite, toi par compte…
– Euh… oui, le contexte probablement…
– Le contexte peut-être un peu mais je crois surtout les maternités et chez nous c’est notre nature de prendre quelques kilos, dit-elle en riant.
– Vis-tu toujours à Papeete ? demandai-je. »

Elle me raconta sa vie, son mariage, ses enfants…

Était-ce sa voix si agréable avec ce délicieux accent ou ce parfum de jasmin si présent qui m’enveloppait ? Peut être les deux ; mes souvenirs s’égrenaient  : une très belle jeune fille de dix huit ans, une chevelure noire tombant au creux des reins, une peau cuivré, un sourire éclatant, une démarche de reine sur une plage de sable noir…

« Tu rêves ! tu ne m’écoutes pas ! dit-elle.
Curieusement j’avais l’impression que nous nous étions quittés la veille ; nous recommencions nos chamailleries d’antan.
– Si, si,  je t’écoute, je t’écoute… »

Nous nous retrouvions presque tous les jours, en fin d’après-midi, à la piscine. Piètre nageur, je ne pouvais rivaliser avec elle,  elle évoluait dans l’eau si facilement, comme une sirène.
Elle avait deux frères plus âgés, de solides gaillards à la carrure imposante.
Un après-midi, ils m’invitèrent à la pêche auprès d’un récif.
À quelques mètres du bateau, l’eau semblait bouillonner en surface. Madeleine et ses frères plongèrent immédiatement. Je restai à bord, tétanisé.
Tout à coup une tête ruisselante émergea et deux mains puissantes agrippèrent le bordé ­­:
« Tu ne viens pas avec nous ? dit l’un des frères.
Je fis non de la tête.
– Marin pourri ! me dit-il en riant avec cet accent qui omet les “r”. »

Elle continua sur le désir de son mari d’acquérir un nouveau navire pour sa compagnie…
Alors elle devint plus terre à terre :
« Que penses-tu de ce bateau ?
Que pouvais-je lui dire ? L’armateur qui l’avait commandé avait eu quelques déboires et le bateau restait sur les bras du chantier. C’était vital pour ce dernier.
– C’est un très, très bon bateau, je peux te l’assurer… »

Les responsables du chantier et son mari, après une visite de la timonerie, revinrent dans le salon et se dirigèrent vers nous. Elle me présenta à son mari avec qui j’échangeai quelques politesses.
Les responsables étaient un peu étonnés et même probablement agacés de mon apparition soudaine dans ce jeu si subtil entre acheteur et vendeur. Je les comprenais : les enjeux étaient si importants. Une erreur de ma part aurait pu compromettre de longues négociations.

Tout ce petit monde quitta le salon. Elle me fit un petit geste de la main avant de disparaître.
Je restai seul,  un peu ébranlé par cette apparition soudaine.
Je repris l’observation des paramètres sur les écrans mais il restait dans l’air un parfum de jasmin… celui d’une jeune femme, baignée de soleil, aux confins de ma mémoire.

Le bateau fut vendu et navigue maintenant entre ces  îles lointaines…

Publié dans 1973-2011, Avec fichier audio, CdtRiviere 1972-1973, Histoires de mer | Tagué , | Laisser un commentaire

Un soir sur le Nil (Août 2010)

Un soir sur le Nil 

Le Beau rivage sur lequel nous effectuions une croisière glissait lentement sur le Nil. Nous avions subi quelques heures auparavant*, bien que nous fussions au mois d’août, une violente averse  et un brouillard assez dense subsistait sur le Nil.
Nous étions partis de Louxor et nous allions à Assouan. À mi-chemin, il est nécessaire d’affaler les tauds** et les mâtereaux du pont promenade pour passer sous le pont d’Edfou. Ceux-ci sont installés sur des portiques pourvus de charnières à leurs pieds permettant à tout l’ensemble de basculer facilement.
Pendant l’averse, nous étions tous descendus au pont inférieur mais informés par le personnel du bar de l’imminence de la manœuvre  Marlyse et moi sommes remontés sur le pont promenade. Rompus à cette pratique, les hommes d’équipage affalèrent tous les équipements en quelques minutes.
Pour assister au passage, abrités sous une bâche, nous nous sommes assis sur le pont promenade avec quelques matelots. Nous avons pu ainsi faire connaissance. L’un d’eux, Ahmed,  parlait l’anglais et traduisait. J’appris qu’il habitait Louxor, avait deux enfants et travaillait depuis quelques années comme matelot sur ce navire.
Lentement le bateau s’engagea sous le pont ; c’était très impressionnant : le haut de celui-ci passa à quelques centimètres de la poutre de béton.
L’obstacle passé, Marlyse descendit à notre cabine ; les tauds et mâtereaux furent remis en place. Lorsque tout fut en ordre, Ahmed m’invita à descendre à la timonerie pour boire un thé, ce que je fis avec plaisir.
Elle faisait la largeur des superstructures mais était assez étroite. Les parois étaient lambrissées et vernies. Sur l’avant, un comptoir courait sous les baies vitrées.  À part une radio, je ne voyais aucun appareil de navigation. Au milieu, le raïs en djellaba blanche assis sur une haute chaise pilotait le navire avec une barre à roue en bois vernie. Il avait hérité cette charge de son père et était habilité à naviguer que sur une portion du cours du Nil. Il parlait anglais.
Ahmed m’offrit un thé particulièrement parfumé ; j’étais bien ; il me semblait que je me fondai dans cet univers. Calé dans un coin, je ne souhaitai rien déranger dans cet instant magique. Nous restâmes un bon moment sans parler. Il me semblait vivre un des rêves de mon enfance mais sur un Nil différent : un brouillard assez dense avait envahi le fleuve et la visibilité était très réduite.
« Ce n’est pas facile de naviguer à vue avec un tel brouillard, dis-je au raïs, un radar pourrait vous aider.
– Je n’en ai pas besoin, nous sommes sous la protection d’Allah.
– Bien sûr, bien sûr,  dis-je d’un ton que je voulais naturel. »
Il devina mon incrédulité, il me regarda et me sourit malicieusement.
Il fit un geste vers Ahmed, son assistant. Celui-ci introduisit une cassette dans un lecteur. Une voix mélodieuse récitant une sourate du Coran emplit l’espace donnant encore plus de profondeur à l’instant. J’étais subjugué. J’aime cette musique, elle est pour moi synonyme de caravanes, d’oasis, de villages perdus dans la montagne  comme d’ailleurs un raga de la musique indienne me laisse entrevoir des temples, une forêt tropicale, des moments de paix intérieure. J’aime ces musiques d’ailleurs….
On m’offrit un autre thé ; je me laissai aller à la rêverie…
Tout à coup la porte s’ouvrit brusquement :
« Bon alors ! voilà bientôt une heure que je te cherche ! la soirée déguisée commence !  tu n’es pas encore prêt !
C’était Marlyse qui s’impatientait.
– Oui, oui j’arrive tout de suite, dis-je »
Nous n’avons pas toujours les mêmes centres d’intérêts et la perspective d’une soirée de ce genre ne m’emballait pas vraiment mais… c’étaient aussi ses vacances.
Je remerciai Ahmed pour son thé et pris congé à regret du raïs.
« Reste donc avec nous ! me dit Ahmed.
– L’Islam a du bon… parfois, me dit le raïs malicieusement. »
Je ne répondis pas mais je leur souris avec un petite geste d’impuissance…

* Voir « Sur le Nil (Août 2010) ».
** Abris en toile sur un bateau.

Publié dans 1973-2011 | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Seule dans la nuit

Seule dans la nuit…(Juin 1995)

Le Puteri Nilam, le méthanier dernier né des Chantiers de l’Atlantique pour la Petronas Tankers, effectuait ses essais au large de Belle-île. Dans deux heures le jour allait se lever. À la timonerie nous procédions à des essais de manœuvrabilité, de zigzag pour être plus précis, pour vérifier la capacité du navire à tenir son cap.

“Attention la barre à droite vingt, dit le lieutenant, attention pour le top…top ! .
– La barre à droite vingt, répéta le timonier.”
Le méthanier effectuait un virage sur la droite.
On entendait le cliquetis du répétiteur de cap situé au plafond de la timonerie et tout le monde avait les yeux rivés dessus. Lorsque la variation de cap sera de vingt degrés, la barre sera mise vingt degrés dans l’autre sens. Encore quelques degrés….
“Attention pour le top…”
Des cris, des hurlements envahissaient la timonerie sur le canal 16, le canal d’urgence :
“Au secours ! au secours ! ma copine est tombée à l’eau… je suis seule à bord du voilier… au-secours !  au secours !”
Surpris par cet appel, le lieutenant en charge de la manœuvre a laissé passer le top. Il annonce :
“Essai interrompu, cap au 270.”
Nous étions tous frappés de stupeur. C’était la voix d’une femme, jeune à son timbre, qui maintenant pleurait bruyamment.
“Heu…cap au 270, dit l’homme de barre.”

La conversation continuait sur le canal 16 :
“Ici le CROSSA** Étel, calmez-vous, nous allons vous aider. Veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le 16.
– Le cap est au 270 ! dit l’homme de barre.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! hurla la jeune personne, ma copine est tombée à l’eau…je ne sais pas…je n’ai jamais navigué…au secours ! au secours !
– Nous allons vous aider, calmez-vous ! calmez-vous !
L’officier du CROSSA reprend :
– Depuis combien de temps votre amie est tombée à l’eau ?
– Je ne sais pas… peut-être deux ou trois minutes
– Le bateau est-il sous voile ?
– Oui.
– Alors affalez les voiles pour le  stopper.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! elle éclate en sanglots…ma copine est tombée à l’eau.
– Calmez-vous ! Pour vous localiser nous avons besoin de votre aide. Il faut que vous comptiez lentement jusqu’à cent. Vous êtes prête ! Allez-y !
Et elle égrena lentement :  1, 2, 3….”
Le CROSSA allait pouvoir localiser le voilier par radiogoniométrie et à partir de la trajectoire extrapoler le point de chute du skipper.

À la timonerie les préparatifs de l’essai de zigzag avait repris,  le navire avait repris sa vitesse. Nous attendions tous le nouveau top, mais l’ambiance était très lourde. Tous, nous pensions à la jeune personne tombée à la mer.
Je regardai mes relevés de température de l’eau : 12 degrés.
“Sans combinaison de survie, pensai-je, elle peut espérer survivre trois heures tout au plus. Quelle vision cauchemardesque, se retrouver ainsi à la surface d’une eau noire, sinistre, à la frontière du monde des vivants et des morts, une tête d’épingle, un bouchon dansant au gré de la houle. La mer prend son temps pour vous engloutir… rien pour se tenir, se rattacher, sentir ses membres se paralyser par le froid, attendre patiemment… Quelles pensées peut-on avoir ? “

“60, 61, 62…égrenait lentement la jeune personne.
Puis tout à coup une autre voix, masculine cette fois-ci , un patron pêcheur :
– Belliloise** pour CROSSA Étel , bonjour, je suis en panne de moteur ; je vois que vous êtes très occupé ; quand vous aurez quelques minutes vous vous occuperez de mon cas ; je vais me coucher…
– CROSSA pour Belliloise, bonjour Monsieur, nous vous contacterons un peu plus tard…

– 98, 99, 100.
– Nous vous avons localisée. Une vedette de sauvetage est en route pour aller vous chercher, restez auprès de la radio.
– Mais ma copine…
– Dès le lever du jour un hélicoptère partira à sa recherche…”

Les essais de manœuvrabilité étaient terminés. Le temps passa plus lentement ; la radio restait muette.  Je quittai la table et mes instruments pour me dégourdir les jambes. La plupart du personnel était parti se reposer ; la nuit avait été longue. J’allai sur l’aileron et regardai la mer le nez collé à la baie vitrée.  Le capitaine sans mot dire vint à mes côtés. Le jour se levait lentement….

Puis à coup :
“CROSSA Étel, CROSSA Étel nous avons localisé la jeune personne tombée en mer, elle est vivante, son hélitreuillage est en cours…”
Des cris de joie résonnèrent dans la timonerie. Le capitaine me donna une petite tape sur l’épaule, j’éprouvai un grand soulagement…

*CROSSA  : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage pour l’Atlantique
** Nom inventé.

Publié dans 1973-2011, Histoires de mer | Tagué , , | 2 commentaires

Deux naufragés sur un voilier

Deux naufragées sur un voilier

Quelle heure était-il en ce soir d’été ? Peut-être entre vingt heures ou vingt et une heures. Tout était calme à la timonerie du Daniel Casanova de l’armement SNCM. Le navire avait quitté Marseille et faisait route vers Ajaccio. Bientôt il ralentira et naviguera sur un seul moteur pour ne pas arriver trop tôt. Les passagers passeront une nuit complète à bord et débarqueront frais et dispos demain matin.
Pour la mise au point d’un simulateur en collaboration avec les Phares et Balises, je faisais des mesures pour mieux connaître le comportement de ce navire lorsqu’il navigue avec un très faible tirant d’eau. Avec l’officier électronicien nous avions connecté l’ensemble des paramètres, météo, moteurs, hélices sur une centrale d’acquisition.
Je commençai à analyser les manoeuvres réalisées dans le port de Marseille quand nous entendîmes sur le canal 16, le canal que tous les navires doivent veiller en permanence afin de recevoir les appels de sécurité, d’urgence et les messages de détresse :

«Mayday ! mayday ! mayday ! je suis à bord d’un voilier avec un enfant. Je fais route vers la Corse. Je suis perdu. Je navigue depuis des heures. J’aurais dû déjà l’atteindre depuis longtemps.
– Bonjour Monsieur, ici le CROSS MED veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le canal 16. »
Peut-être par curiosité, l’officier à la timonerie passa lui aussi sur le canal 19.
La conversation entre le voilier et l’officier du CROSS continua :
«  Quel âge a l’enfant ?
– Six ans.
– Six ans ! vous allez seul avec un enfant de six ans en mer,  dit l’officier en s’étranglant. Quelles cartes possédez-vous à bord ?
– La carte de France Michelin 8863.
– Mais Monsieur ce n’est pas possible ! ce n’est pas une carte marine ! c‘est une carte routière !
– Oui mais compte tenu de la faible distance entre l’île et le continent, j’ai pensé qu’emmener une carte était superflu…
– Faible distance ! mais comment l’avez-vous utilisée ? demanda l’officier du CROSS.
– J’ai calculé la distance sur la carte, connaissant ma vitesse moyenne j’ai pu en déduire le temps nécessaire.
– Mais Monsieur sur ce genre de carte la Corse est dans un encadré pour bien montrer qu’elle n’est pas à sa place. Elle est à 96 nautiques de la côte française ; il vous faut avec votre voilier entre vingt à trente heures pour l’atteindre. »
Dans la timonerie nous étions tous effarés. Comment pouvait-on commettre  une erreur aussi grossière ?
Le capitaine se tourna vers moi et tempêta :
« Vous êtes témoin, Monsieur Mahé, des imbéciles que l’on rencontre en mer. En plus ils sont légion je peux vous l’assurer. Celui-ci emmène un gamin de six ans ! »

Le CROSS entama ensuite les procédures pour déterminer la position du voilier par radiogoniométrie.
Nous entendîmes un plus tard à la radio :
«  Daniel Casanova, Daniel Casanova ici le CROSS MED , vous êtes à proximité d’un voilier en détresse pouvez-vous lui porter assistance s’il vous plaît. Voici sa position…
– Bonjour Monsieur, ici le Daniel Casanova, nous nous déroutons vers sa position. »

Alors le Capitaine a pris contact avec le voilier. Il dit d’une voix calme, posée des gens qui savent ce que le mot responsabilité veut dire :
«Bonjour Monsieur, je vais dérouter le Daniel Casanova, nous avons 2396 passagers  et une cargaison de voitures et camions. Sachez Monsieur que c’est votre enfant que nous allons chercher. Après avoir secouru votre gamin, si nous le pouvions car notre code ne nous le permet pas… nous vous laisserions crever sur votre bateau…Est-ce clair ! »

Le Daniel Casanova s’est dérouté. Il est allé chercher les deux naufragés. J’imagine l’accueil fait au père par le capitaine.

Ce soir là, à la timonerie, les langues se sont déliées et des histoires ont été racontées, des histoires de parisien bien sûr, dans ce genre d’histoire c’est toujours un parisien. L’expérience laisse à penser que c’est un individu qui habite au-delà de la zone des dix kilomètres le long des trois milles kilomètres de nos côtes.
Une qui m’a particulièrement plus est celle d’un quidam venant juste de prendre possession de son bateau et qui en sortant est allé droit dans le musoir d’une des deux jetées protégeant un petit port breton.
Lorsque le responsable du port s’enquerra du pourquoi et comment de l’accident, il lui répondit :
«Je ne comprends pas, j’avais pourtant mis le pilote automatique… »

À partir de ce jour j’ai vu les plaisanciers différemment. J’avais compris que beaucoup ont le minimum de formation et prennent des risques inconsidérés.

Publié dans 1973-2011, Histoires de mer | Tagué , | Laisser un commentaire

Le Nouvel An à Durban (1973)

Le Nouvel An à Durban (1973)

Avant notre arrivée au Cap, en Afrique du Sud, où nous avions passé Noël, nous avions été réunis dans la cafétéria  pour une information sur les lois en vigueur dans ce pays.
Le commandant en personne nous a rappelé qu’il existait un régime de séparation entre la communauté blanche et celle de couleur. Chacune possédant ses lieux de vie, de réunion, ses bars, ses places réservées sur les bancs publics et dans les transports en commun.
Pour ce qui nous concernait, à notre grand dam, nous avons appris : que l’alcool était servi dans les bars à partir de dix huit heures et que nous risquions la flagellation et six mois d’emprisonnement si nous étions pris à “fricoter” avec une personne de couleur.
Parmi l’équipage, il y avait un seul noir dénommé M., “un pont”.  Il n’a jamais été inquiété car, toujours très entouré, il était très difficile pour un cafetier de faire obstacle à une bande de marins prompts à la bagarre et bien décidés à imposer leur camarade partout où ils allaient.
Pour l’alcool nous avions vite compris que, dans la journée, il fallait simplement commander un “cook” : trois quarts  de Whisky, un quart de Coca Cola.
Les jeunes femmes de couleur étaient très belles et ne manquaient pas de nous aguicher mais de jeunes étudiantes venaient au bateau pour perfectionner leur français et nous avions beaucoup de plaisir à jouer les professeurs.

Le Glorieux Commandant Rivière fit escale à Durban en Afrique du Sud pour le nouvel an.
Dès notre arrivée, des familles françaises et anglaises avaient fait le souhait d’accueillir des marins pour cette dernière soirée de l’année. Avec mon copain G. nous nous sommes portés volontaires.
Le soir venu, une voiture vint nous chercher à la coupée du bateau. Bientôt nous nous sommes retrouvés dans une famille : un couple avec deux filles de notre âge.
La soirée fut vraiment très agréable. De nombreux toasts furent portés à nos deux nations, la maîtresse de maison nous a fait découvert quelques spécialités du pays et puis nous avons dansé du mieux que nous pouvions.
À minuit nous dansions chacun avec une des filles. Le douzième coup sonnant, la jeune personne m’embrassa sur la bouche. Ma première réaction bien sûr fut de l’écarter et de jeter un petit coup d’œil au père craignant une vive réaction.
Eh non ! celui-ci était assis sur le sofa du salon et applaudissait en opinant du chef :
“C’est la coutume, c’est la coutume” disait-il en français avec un fort accent.
Alors si c’était la coutume… je me laissai faire par la gente féminine présente et pris même un peu de rab.

Vers deux heures du matin nous prîmes congé de nos sympathiques hôtes, il nous fallait retourner au bateau.
En sortant, nous étions dans une rue sombre et avisant une jeune personne qui sortait d’une grande porte cochère sur le trottoir d’en face et considérant que cette coutume était vraiment plaisante nous traversâmes la rue pour lui faire “Happy new year”.
En voyant deux énergumènes s’approcher d’elle en braillant : “Happy new year !”, elle prit peur, rebroussa chemin, s’engouffra dans le porche qu’elle venait de quitter. Nous la suivîmes mais une ombre nous barra le passage et nous fit stopper net : c’était une sœur et nous étions… dans un couvent.
Après quelques excuses bafouillées, nous rebroussâmes chemin.

Le lendemain matin j’avais oublié cet épisode, lorsque le maître principal rentra dans le bureau :
« Mahé chez le commandant en second, immédiatement !
— Vous savez ce qu’il me veut patron ?
— Vous devez avoir une petite idée ! G. est aussi convoqué. »

Le capitaine de corvette de R. était issu des commandos et nageurs de combat. Il avait un regard d’acier et tout dans son attitude était discipline. Être convoqué ainsi n’envisageait rien de bon.
Bientôt, au garde-à-vous, nous étions tous les deux dans son petit carré situé à l’arrière du navire. Il était assis à son bureau, derrière lui une sœur… celle du couvent qui nous a barré le passage.
Il nous regardait sans mots dire ce qui nous mettait particulièrement mal à l’aise.
« Sœur Elisabeth, ici présente, m’informe que vous avez coursé une sœur et que vous avez pénétré dans le couvent?
— Oui commandant
— Vous vous rendez compte de la gravité des faits?
— Oui commandant, mais nous ne savions pas que c’était une sœur et un couvent. Il faisait très sombre…
A ce stade, la  sœur se pencha vers le commandant, demandant une traduction de nos propos. Après quelques échanges, il continua :
— Mais interpeller ainsi une jeune femme dans la rue est aussi grave.
— Oui commandant, nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
— Vous aviez bu ? Nous savions par expérience que la négation de cet état nous vaudrait une peine plus lourde.
— Oui commandant, nous étions dans une famille…
Je me tournais vers la sœur et le commandant traduisit mes dires :
— Ma sœur, c’est vraiment un malentendu et nous vous prions de nous excuser pour ce qui s’est passé. Malgré notre approche un peu vive, pas une seconde nous avons pensé à l’agresser. Nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
Le commandant et la sœur engagèrent une conversation. De temps en temps ils nous regardaient. Le regard droit devant nous, nous attendions la sentence.
— Sœur Elisabeth vous croit et considère cette affaire comme close. Pour ma part, je souhaitais vous donner une punition exemplaire mais sœur Elisabeth m’en a dissuadé. Rompez! »

En remontant tous les deux vers le pont supérieur nous nous sommes regardés ; nous venions d’échapper à la plus terrible des punitions pour des jeunes appelés : des jours de consigne en escale.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , | Laisser un commentaire

A Paris, dans le métro (2001)

A Paris, dans le métro (2001)

Chaque année nous nous retrouvons, début juillet, à Piriac-sur-Mer pour un après-midi entre amis;  je précise même «entre amicalistes» c’est à dire que nous étions ou sommes tous membres de l’Amicale Laïque de Montoir-de-Bretagne. Plusieurs d’entre nous ont fait ou font du théâtre dans cette association et de ce fait ont la répartie facile et savent immédiatement tirer partie d’une situation.
La journée est des plus agréable, déjeuner dans le jardin, chacun apportant une salade et un dessert, les grillades sont offertes par nos hôtes : Mikaela* et Per*.  Puis farniente pour certains et pour les autres : balade sur le sentier des douaniers, baignade à la plage de Porth-Er-Stêr, puis nous terminons par le dîner qui peut se prolonger fort tard.
Pendant le déjeuner, nous avons découvert que nous étions trois couples souhaitant passer un week-end à Paris. Pourquoi ne pas y aller ensemble ?

C’est pourquoi une semaine après nous étions, Mikaela*, Gwenn*, Marlyse, Per*, Denez* et moi,  dans une rame du  métro, en rond assis sur nos valises. L’ambiance était joyeuse et contrastait avec la mine triste des parisiens.

«Eh ben dis donc ! c’est incroyable ! commença Denez, voilà bientôt dix minutes qu’il ne s’est rien passé !»
Mikaela se tourna vers moi :
«C’est vrai, d’habitude lorsque tu es avec nous, il y a toujours un début de catastrophe.»
Voilà nos théâtreux partis sur une improvisation. J’adore ce genre et je prends toujours beaucoup de plaisir à participer…
« Vous vous souvenez, continua Per, en Allemagne, à Hambourg, lorsque l’avion a failli louper son atterrissage à cause d’un vent de travers très violent.
– Oh là là !  renchérit Mikaela avec force gestes, l’avion est arrivé en crabe. Il a rebondi sur la piste violemment sur son train droit ; je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. »
Tout le monde acquiesçait.
« C’est vrai, depuis ce jour là, j’appréhende de monter dans un avion, ajouta Denez.»
Les voyageurs autour de nous écoutaient. Pour votre gouverne : Marlyse et moi n’étions jamais allés en avion avec eux.
«Vous êtes méchants, dis-je, jusqu’à maintenant, vous en conviendrez, il n’y a jamais eu de victimes.
– Ah ça c’est vrai ! il a raison, dit Gwenn, jamais de victimes… jusqu’à présent… mais un jour ou l’autre.»

C’est alors qu’aux haut-parleurs de la rame on entendit le message :
«Mesdames et messieurs votre attention s’il vous plaît. Pour des raisons techniques nous ne pouvons plus assurer votre sécurité. Tous les voyageurs sont invités à descendre au prochain arrêt.»
Nous éclatâmes de rire.

«Ah ben voilà ! on se demandait aussi.
– Tu n’as pas failli à ta réputation !»
Ceux qui ne rigolaient pas c’étaient les voyageurs autour de nous. Certains étaient un peu nerveux. Nous descendîmes sur le quai sous leurs regards hostiles.
Alors une femme d’un âge certain, veste et jupe pied-de-poule, chemisier blanc, serviette de cuir à la main, vint me trouver :
«Bonjour Monsieur, pourrais-je vous demander un service ?
– Bonjour Madame, bien sûr, que puis-je pour vous ?
Elle avait une voix douce mais avec la fermeté des décideurs qui contrastait  avec la détresse que je lisais sur son visage.
– Voilà je suis chef d’entreprise et j’ai rendez-vous dans un quart d’heure pour signer un très important contrat. Il y va de la survie de mon entreprise.
– Eh alors… je ne vois pas… comment ? balbutiai-je.
– Pourriez-vous avoir la gentillesse de prendre la rame suivante s’il vous plaît, simplement pour me rassurer, je vous en serais infiniment reconnaissant… »
Devant cette supplique, nous sommes restés sur le quai, conscients que ces quelques minutes d’attente seront bénéfiques pour notre économie nationale…

Est-ce le jour même ou le jour suivant, peu importe, nous étions là aussi dans le métro et je fis part à mes amis d’une idée :
«Vous savez, ce serait drôle de se lever et de dire avec l’accent du midi :
«Bonjour, je m’appelle Michel et je vais passer parmi vous pour vous demander une petite pièce pour payer, ce soir, l’apéro aux copains.»
– Eh bien qu’attends-tu pour le faire ! dit Mikaela, toujours prête à tenir un pari.»
Bien sûr tous m’encouragèrent :
«Allez ! allez ! vas-y ! vas-y!»
Je me levai et alors à la seconde ou j’allai ouvrir la bouche nous entendîmes la voix monocorde d’une femme dans le fond de la rame :
« Bonjour je m’appelle Madeleine et je vais passer parmi vous pour vous demander…»
Nous éclatâmes de rire et Denez me dit :
«Ah la concurrence ! Tu vois, même ce créneau est bouché…»

* Prénom inventé

Cet article est dédié à Gwenn, notre amie et institutrice de nos enfants, qui nous a quittés en 2011.

Publié dans 1973-2011 | Tagué , | Laisser un commentaire

Baignade tragique (1975)

Baignade tragique (1975)

Nous formions un petit groupe, Line*, Laure*, Marlyse, Andrew*, Yan* et moi, et nous partagions la même passion : la préhistoire. Nous vivions celle-ci à fond : membres de la Société Nantaise de Préhistoire, nous suivions les conférences au muséum d’histoire naturelle chaque mois et tous les week-ends nous étions sur le terrain à prospecter. De nombreux sites archéologiques furent ainsi découverts pendant cette période.
Nous nous nourrissions des livres de Jacques Tixier, de François Bordes pour reconnaître les outils et nous nous exercions à la taille du silex, surtout Andrew et Yan.

Nos vacances d’été, nous les passions le plus souvent au camping du Port de Limeuil sur la rive gauche de la Dordogne. En face, sur l’autre rive, sur son promontoire, au confluent de la Vézère et de la Dordogne : Limeuil, un charmant village médiéval.
Dans cette magnifique région, nous avons eu la chance de rencontrer : à Montignac dans sa librairie, M. Rivière qui a travaillé à Lascaux avec l’abbé Breuil , à Tursac, Denise de Sonneville et François Bordes, éminents préhistoriens.

Ce week-end là, de nombreux copains nous avaient rejoints. L’ambiance était joyeuse, bon enfant. Le temps était partagé entre les visites des musées, des grottes, le farniente, les baignades… Une règle s’était naturellement installée : les filles faisaient la cuisine, les garçons la vaisselle.

Parmi les participants il y avait Phil*. Bon compagnon, il avait une particularité dans son langage : la plupart des noms ou choses étaient accompagnés, par l’un des vocables “vieille” ou “vieux”. Il fumait une vieille cigarette, portait une vieille chemise, un vieux pantalon et même vivait, selon ses dires, avec un vieille de… 40ans !
Il lui arrivait parfois de ne pas manger avec nous pour simplement ne pas faire la vaisselle.

Dès son arrivée, avisant la rivière en descendant de sa vieille trois chevaux, il décida de la traverser pour se rafraîchir. A cet endroit elle est large d’environ 90 m avec en son milieu un très fort courant. Nous avons essayé de le dissuader en arguant qu’il ferait mieux de se reposer après un long voyage. Nenni, bravant nos recommandations, la présence des filles était certainement pour quelque chose, il se mit  à l’eau.
De la rive nous le suivions des yeux. Il nageait plutôt bien, luttant contre le courant de toutes ses forces. Arrivé de l’autre côté, pantelant, éreinté, il s’affala sur les galets. Il mit de longues minutes pour reprendre son souffle.
On le vit remonter la rivière, à pied sur la berge, une cinquantaine de mètres et se remettre à l’eau. Nous pensions tous qu’il eût été préférable qu’il revienne par les ponts.

Après quelques dizaines de mètres, fatigué, il n’eut plus la force de lutter et fut entraîné  inexorablement par le courant. A cet instant, nous avons craint le pire.
Que faire ? Le seul moyen efficace pour lui venir en aide était de le devancer et de le rattraper à un endroit plus propice.
En courant le long de la berge, nous pouvions le voir à travers les arbres, arbustes et buissons, se débattre, gesticuler; tantôt seule une main émergeait, tantôt la tête alors nous l’entendions crier : “Au secours ! à moi !”

Nous étions bientôt massés sur la berge dans un espace libre de végétations. Nous l’avions dépassé mais pas suffisamment. Nous nous apprêtions à reprendre notre course quand retentit le teuf-teuf caractéristique d’une barque à moteur. Voilà la solution ! Si elle remonte la rivière, elle passerait à coup sûr non loin de lui. Nous courûmes un peu plus loin vers l’aval.
En effet, une barque remontait péniblement la rivière. Debout à l’arrière, un homme en salopette bleue et portant béret semblait ne pas comprendre pourquoi nous lui faisions des grands signes en criant, bien qu’il eût déjà aperçu Phil.
Lorsqu’il passa à sa hauteur, celui-ci lui cria de toutes ses forces :
“Au-secours ! au-secours ! aidez-moi !
-— Eh couillon ! pourquoi tu cries comme ça ? répondit  le batelier en riant, tu as pied !”
A ces mots, Phil, en titubant, se mit debout et quelques uns d’entre nous allèrent rapidement le chercher.
Un peu honteux d’avoir provoqué tout ce tumulte il balbutia :
“Eh ben dis donc ! j’ai eu une vieille peur !”

* Prénom inventé

Publié dans 1973-2011 | Tagué , , | Laisser un commentaire

Histoire de Brière (1981)

Histoire de Brière  (1981)

À la sortie de l’IUT, j’avais été approché par un Groupement Intérêt Économique d’artisans, œuvrant dans la construction et la rénovation de maisons individuelles, pour mettre en place un bureau d’études. Le maire d’une petite ville de Brière avait alors contacté ce même G.I.E pour aider une famille nécessiteuse. On me demanda si je pouvais réaliser l’étude d’une extension de leur maison en me précisant que leur situation était des plus catastrophique.

Il m’a fallu un peu de temps pour trouver leur maison bien qu’elle fût, comme partout dans les îles de Brière, perpendiculaire à l’ancien chemin de ceinture de ce qui fut une île. Elle n’était pas très avenante : une porte basse, une petite fenêtre sur la façade par endroits décrépie et marquée, çà et là, de tâches blanches, restes d’un ancien ravalement.
Une femme petite, ronde, les cheveux grisonnants en bataille, vêtues  d’une robe noire à fleurs blanches et d’un tablier bleu m’ouvrit et me fit entrer.
Les murs, les poutres du plafond étaient couverts de suie. Au fond une cheminée où un feu ouvert brûlait sous une marmite posée sur un trépied. Le sol était de terre battue et présentait des trous et des bosses montrant que sa réfection n’avait pas été faite depuis longtemps. Une ampoule électrique nue, pendue à une poutre, donnait une lumière blafarde.
Au milieu de la pièce, une longue table, couverte d’une toile cirée rouge, flanquée de deux bancs de bois. Une gravure du Cœur Sacré de Jésus, piquée de taches jaunâtres, munie de son rameau de buis, était accrochée au mur. Adossées à leur mur respectif, sur la longueur, deux armoires anciennes en merisier se faisaient face.

On me pria de m’asseoir. Il m’était difficile de poser mon porte-documents : des taches de café, de vin maculaient la nappe. D’un geste ample, avec son torchon,  la maîtresse de maison les essuya, faisant voler le liquide sur le sol, sur le banc et quelques gouttes …sur mon pantalon.
Assis sur le banc, en face moi, deux petits enfants me regardaient la morve au nez, le visage sale. Le plus jeune avait dû pleurer, les traces de la coulée des larmes avaient délavé la crasse. Derrière eux, debout, une petite fille d’une dizaine d’années les cheveux sales, raides, coupés au carré, suivait tous mes gestes de ses yeux bleus fatigués.
Au fond de la pièce, dans un fauteuil, une vieille femme habillée de noir, se tournait les pouces en me dévisageant.
“Que vient faire ce jeune homme ? demanda la vielle.
— Il vient pour l’extension de la maison grand-mère répondit la mère.
— Tu vas encore dépenser des sous !
— C’est à cause de vous, grand-mère, ces dépenses, dit-elle sèchement. »

La mère vint s’asseoir à côté de moi. Elle sentait le rance des personnes négligées. En quelques mots, elle me décrit ce qu’elle souhaitait. Je pris des notes, réalisai quelques croquis préliminaires.
“Combien prenez-vous pour l’étude ?” me demanda-t-elle.
Je regardai les trois enfants, les voyant dans une telle pauvreté, je fus pris de pitié. Comment pourrais-je ne pas aider cette famille?  Je leur demandai une somme dérisoire: 1000 francs pour couvrir les frais occasionnés.

Je montai l’ensemble du dossier et revint quelque temps après pour faire signer le plan et compléter la demande du permis de construire.
“Avez-vous un plan de financement ? Faites-vous un crédit ?
— Non, non pas de crédit, c’est inutile. Combien vous doit-on ? me demanda la mère.
— 1000 francs comme convenu.
— Vous êtes sûr, pas plus ?
— Non, non, ça ira. »
J’avais un sentiment naissant de m’être fait avoir.

La mère se leva, ouvrit à demi son armoire, sortit une boite à gâteaux : elle était pleine à ras bord de liasses soigneusement rangées de billets de 100 francs.
La grand-mère dans son fauteuil s’adressa à la mère :
« Le jeune homme ne veut peut-être pas la monnaie… »
Elle se leva péniblement, se traîna vers l’autre armoire, prit sa clé pendue à son cou avec une ficelle, méfiante, elle entrouvrit la porte et tira une boite de gâteaux : celle-ci, elle aussi, était pleine… de liasses de billets de 500 francs.
Je pris mes deux billets et me sentit flouer. J’avais appris une chose ce jour-là : il ne faut pas confondre misère et saleté…

Publié dans 1973-2011 | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire

Cafteuse! (1982 – 1983)

Cafteuse! (1982 – 1983)

On leur a offert un chiot, un berger allemand, que mon père a appelé Max: souvenir de ses cinq années de captivité en Allemagne* durant la seconde guerre mondiale,. Le petit mâle désiré s’avéra après coup être une femelle: ils l’appelèrent Maximilienne mais conserva Max comme diminutif.

Tous les après-midi, il faisait avec Max le même parcours:  de la rue d’Aumale à Montmartre, quartier qu’il affectionnait particulièrement, ponctué d’arrêts dans quelques bars et cafés pour reposer leur corps fatigué.
Papa avait  soigné son dressage, elle ne tirait pas, marchait presque collée à la jambe de son maître.
Ce personnage affable, bien mis et son chien firent bientôt partie du paysage des quartiers traversés. Au cours du temps, il s’y était fait beaucoup d’amis et rencontré quelques personnalités dont , quelque temps avant qu’elle ne décède, Lucienne Boyer, célèbre chanteuse des années trente avec son “Parler moi d’amour”.

Cet après-midi là, papa ne se sentait pas bien. Il avait le coeur fragile mais, à notre grand dam, il ne voulait plus prendre ses médicaments: il les avait identifiés comme: la cause principale des problèmes pour honorer consciencieusement sa nouvelle épouse.  Monique se proposa de sortir la chienne.

Dès la fermeture de la lourde porte, Max s’engagea sur son parcours habituel. Monique se félicitait d’avoir un si bel animal, si obéissant. Il n’était pas nécessaire de serrer la laisse. Nombreux étaient les passants qui se retournaient sur un aussi bel équipage.
Après quelques centaines de mètres, sans qu’elle ait prévenu, Max s’échappa et s’engouffra dans un bar aux portes largement ouvertes; surprise, Monique avait laissé échapper la laisse. Dans le café elle entendit un client s’exclamer:
“Tiens voilà Max!”
Sur le pas de la porte, gênée, Monique la chercha du regard; elle la vit sagement assise près d’une petite table au fond de la salle. Pour ne pas se donner en spectacle, elle alla sans précipitation s’y asseoir.
“Bonjour Max, dit un garçon de café en gratouillant le dessus de sa tête, mais où est ton maître?”
“Ainsi, pensa-t-elle, c’est ici qu’il passe ses après-midi…”
“Que désirez-vous Madame? demanda le garçon.
— Un café, s’il vous plaît. Il me semble que vous connaissez bien Max?
— Bien sûr, on ne la voit jamais sans son maître. Est-il malade?
— Un petit coup de fatigue simplement, rassura Monique.”
Après cet épisode, l’équipage continua sa balade. Maintenant  à l’approche d’un bar, elle se méfiait. Trois fois la chienne eut ce même mouvement de reconnaissance d’un lieu familier.
Lorsqu’ils furent rentrés à l’appartement. Papa dut s’expliquer:
“Se balader avec elle est vraiment très agréable, dit Monique mi-figue, mi-raisin, d’autant plus qu’elle a eu la gentillesse de me montrer toutes tes “pauses”, elle insista fortement sur ce mot.
— Nous nous reposons, n’est-ce pas ma belle, dit-il en caressant Max, et puis j’aime bien l’atmosphère des cafés. Avec elle il y a toujours quelqu’un qui vient discuter, un enfant la caresser; je regarde les gens vivre et on en voit des choses…”
Papa se tourna vers sa chienne, lui caressa le haut de la tête:
“Cafteuse! Tu ne sais même pas garder un secret. Mais je t’aime quand même…”

*  Une veillée particulière

Publié dans 1973-2011 | Tagué , , | Laisser un commentaire

Fin lettré – Deuxième partie (1980 – 1981)

Fin lettré – Deuxième partie (1980 – 1981)

Ils se marièrent à Saint-Brévin  et nombreux furent les parents, dont quelques personnalités, qui  envoyèrent leurs félicitations aux nouveaux mariés; certains avaient eu Monique comme professeure. Papa laissa son appartement, avenue de Mindin, pour vivre à Paris.
D’une nature joviale, il s’adaptait à toutes les situations et avait un sens inné de la communication. En une quinzaine de jours, il avait fait la connaissance des habitants de l’immeuble et des commerçants de son nouveau quartier.

Tous les samedis, à midi, il allait chercher Monique à la sortie du cours Hattemer. En parfait gentleman, il s’habillait pour cette occasion: d’un costume bleu marine avec petit gilet, chemise blanche, cravate et d’un pardessus gris.  La première fois qu’il se présenta à la sortie du cours, les mamans qui attendaient leurs enfants voulurent absolument faire connaissance avec l’heureux élu.
Elles souhaitèrent tout savoir sur sa vie: sur ce point il resta plutôt vague, et sur ses loisirs: il leur affirma qu’il partageait avec Monique le goût de la lecture. Affirmation quelque peu exagérée: pour ma part, je n’ai pas souvenance de l’avoir vu ouvrir un livre.

“Avez-vous lu le dernier livre de M. d’Ormesson*? Il est vraiment excellent. Vous devriez le lire dit une mère d’élève ravie par la bonne présentation de mon père.
– Avec tous ces changements dans ma vie je n’ai guère eu le temps de me consacrer à la lecture mais je vous promets de le lire et nous pourrons en discuter.” répondit-il.

Le voilà contraint à une étude de texte. Il en parla à Monique qui, en riant, l’invita à parcourir l’ouvrage.
Il poussa la porte de la petite librairie de son quartier tenue par un passionné qui aimait partager ses connaissances, conseiller ses lecteurs.
Il demanda l’ouvrage et s’empressa de lire la présentation de l’éditeur sur la quatrième de couverture.
– Puis-je vous aider?  C’est un excellent livre, dit le brave homme s’enquérant des besoins de mon père.
– Pouvez-vous m’en parler pour que je puisse me faire une idée?”
Le libraire, tout heureux de pouvoir rendre service, partit sur une longue analyse de l’ouvrage, fit même quelques reproches sur certains chapitres. Papa écouta avec grand intérêt, se fit expliquer certains termes.
Le samedi suivant, dès son arrivée, notre mère d’élève revint discuter.
“Alors M. Mahé, avez-vous lu le livre?
– Eh bien, voyez-vous j’ai beaucoup aimé bien que certains chapitres…et il répéta du mieux qu’il pût ce que le brave libraire lui avait dit.
– Nous étions persuadés que notre professeure ne pouvait se marier qu’avec un amoureux des belles-lettres. Vous savez, je suis tellement désolée de voir tous ces personnes qui ont perdu le goût de la lecture.
– Je partage votre sentiment et j’en suis, moi aussi, consterné…

* J’ignore quel était l’auteur du fameux livre mais j’aime bien M. d’Ormesson.

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Fin lettré! (1980 – 1981)

Fin lettré! (1980 – 1981)

En février 1973, pendant mon voyage sur le Commandant Rivière, maman décédait d’une longue maladie . Papa se remaria quelques années plus tard avec Monique, enseignante au cours Hattemer. C’est un établissement parisien d’enseignement privé, très coté, qui accueille les enfants aisés de la maternelle à la terminale. C’était une lettrée et parisienne dans l’âme.

Ils se rencontrèrent à Saint-Brévin l’Océan où Monique possédait une petite maison de vacances et devinrent éperdument amoureux. A la fin de l’été Monique repartit à Paris, laissant mon père esseulé à Saint-Brévin-les-Pins.
Comment entretenir leur flamme respective? Je vous rappelle qu’à cette époque les seuls moyens de communication pratiques étaient : le téléphone, la lettre et le télégramme.
Papa ne possédait pas de téléphone ; écrire : Il avait quitté l’école à onze ans, il savait déchiffrer mais était très limité en rédaction ; il lui restait le télégramme.
Ils firent l’espace d’un hiver le bonheur de la poste.
Papa envoyait un télégramme “Je t’aime”, Monique, dès sa réception par un coursier, filait à la poste et répondait “Je t’aime, moi aussi” et ceci, alternativement, plusieurs fois par semaine, voire par jour.

Monique envoyait aussi de longues et belles lettres à papa. Comment lui répondre sans trahir son inexpérience ? Il lui vint une idée :
Il suffit de recopier les phrases si jolies de Monique et de savamment les agencer pour en faire un billet des plus acceptable.
Il passa de longues heures à recopier, à assembler patiemment. L’effet escompté se produisit, Monique était subjuguée par tant de délicatesse, de poésie dans la tournure de ses phrases.

Quelques temps après, lors d’une réunion de famille, nous eûmes, Monique et moi, un entretien en aparté :
“Michel, je souhaite vous entretenir d’une petite chose, d’un rien, une peccadille mais qui me turlupine depuis un moment. Votre père m’écrit souvent, presque chaque jour. Il a vraiment un très beau style, j’en suis d’ailleurs fort étonnée, pour une personne qui n’a pas fait d’études littéraires. Mais dites-moi, pourquoi écrit-il au féminin? Avez-vous une idée?”

Publié dans 1973-2011 | Tagué | Laisser un commentaire

Une soirée à Diego Suarez (Février 1973)

Une soirée à Diego Suarez (Février 1973)

Un de mes amis était prêtre à Diego Suarez (Antsiranana pour les malgaches) et le lendemain de l’accostage du glorieux Commandant-Rivière, je me suis rendu à la cathédrale pour lui rendre visite. Il fut très surpris de me voir. Il m’invita à passer la soirée en compagnie des pères.
Là, j’appris la bonne manière de manger une mangue et même encore aujourd’hui lorsque ma cuillère longe délicatement le noyau pour le séparer de la pulpe, que je découpe celle-ci en carrés réguliers et qu’enfin je retourne la peau pour réaliser une sculpture des plus moderne de dés posés sur une surface courbe, je ne peux m’empêcher de penser à cette soirée dans la salle à manger des pères.

Un peu plus tard, je retrouvais tous les copains à la Taverne, un dancing où l’ambiance selon les dires des anciens était formidable. A peine entré, je fus assailli par de jeunes et ravissantes demoiselles. Je me défis de ces bras entreprenants et rejoignis la bande de copains attablés.
Ils étaient tous en charmante compagnie et à peine assis une jeune malgache très jolie vint m’enlacer.
“Oh les gars je crois qu’on ne va pas s’ennuyer pendant un mois, dit le quartier maître T. une fille dans chaque bras, allez les gars on va danser!” Les rires fusèrent. La fin de soirée fut des plus agréables.

Du fait de sa position stratégique, dès 1885, Diego Suarez devient une importante base navale. En 1962, la Légion s’installe. Le peu de moyen de la population et l’attrait de l’argent facile amené par les matelots et les  légionnaires ont généré une prostitution importante. J’avais longuement discuté avec les pères de ce problème.

Un petit nombre de la population voulait sortir de cette situation. Ils œuvraient du mieux  qu’ils pouvaient avec des moyens extrêmement faibles.
On me proposa de rencontrer Jean-Baptiste*, un garçon de mon âge, qui militait au sein d’une organisation chrétienne.
Il m’emmena au centre social. Il était très fier de me montrer la nouvelle salle de formation au secrétariat… au centre d’une petite pièce trônait, une petite table d’écolier avec sa chaise et  poser dessus une machine à écrire d’un très vieux modèle. J’étais navré, je mesurais le chemin encore à accomplir.

Nous nous rencontrâmes souvent et devinrent amis. Je m’enquis des conditions de vie de la population et mesurai le fossé entre les malgaches et les français. Un jour je l’ai invité dans un restaurant. Il était tout étonné de se trouver ainsi à une terrasse avec les français. C’était la première fois, avec son salaire cette fantaisie était impensable. Nous mangeâmes une côte de porc avec des haricots et bu une bière.
Nos longues conversations et la confiance qui s’était installée entre nous nous ont permis d’aborder des sujets politiques. J’appris que Jean-Baptiste était un des opposants à l’ex-président Tsiranana,  favorable aux intérêts français.  Ce dernier  venait de quitter le pouvoir après des mouvements de contestations de la population et la grève des étudiants.
Nous abordâmes, bien sûr,  la présence française. Avec naïveté je lui vantais les avantages que la France avait amenés à ce pays.
“Bien sûr, bien sûr…” répondit-il à mon discours, poliment sans conviction.

Il me donna rendez-vous, un soir, à la coupée du bateau pour, selon ses dires, me montrer quelques petites choses intéressantes.
Habillé de blanc, bachi** sur la tête je marchais à côté de lui.
“ Où allons-nous? Demandai-je
— Dans le quartier où habite ma famille
— C’est loin?
— Pas très, tu verras.”

Après avoir traversé le centre ville, nous nous engageâmes à travers un quartier populeux dans des ruelles étroites, sombres, éclairées par la lumière provenant de l’intérieur des cases à travers les ouvertures.
De temps en temps, Jean-Baptiste, répondait aux interrogations des gens assis devant leur porte. Je compris très vite qu’elles me concernaient; je n’étais pas le bienvenu et elles devaient se traduire par :
“Que fait ce vasa ici?” “Pourquoi l’amènes-tu?”
Mais en aucun cas je me sentais en danger.

Devant une porte il s’arrêta et m’invita à entrer. Une odeur difficile à soutenir me fit hésiter à pénétrer plus avant. Une lampe à pétrole éclairait une pièce de 9 à 10 m² où s’entassaient sept à huit personnes. Dans un coin une paillasse et je distinguai un corps, une femme en position fœtale, d’une maigreur à peine concevable.
Jean-Baptiste, gentiment, m’invita à entrer d’une légère pression de la main sur mon dos. Je pris sur moi, je passai le seuil et d’un hochement de tête je saluai les personnes présentes, ils me répondirent en souriant.
“C’est ma tante, elle a attrapé une mauvaise maladie, elle se prostituait pour nourrir ses enfants. Elle vivait avec un militaire, il l’a frappée et jetée dehors en apprenant sa maladie. Nous n’avons aucun moyen pour la soigner.
La malade a ouvert ses yeux fiévreux,  elle me regarda et tenta un sourire. Elle devait être une de ces jolies petites ramas qui faisaient danser les matelots à la Taverne.
“Tu viens baiser chez moi? j’ai un ventilateur et un frigidaire.” disaient-elles.
Le regard de cette femme hante ma mémoire lorsque j’écris ces lignes.

“Viens, me dit Jean-Baptiste, nous allons continuer la visite.”
Je saluai d’un hochement de tête mes hôtes, ils me répondirent et je me retrouvai dans cette ruelle glauque. Nous marchions côte à côte, je ne disais pas un mot. Parfois nos regards se croisaient mais je ne voyais ni haine, ni reproche.

Il s’arrêta à nouveau devant une porte, et m’invita à entrer. Je poussai le rideau rouge crasseux. C’était une pièce de dimensions sensiblement identiques à la première où s’entassaient des enfants et des adultes. Je les saluai de la même manière. Dans un coin, une très jeune femme tenait un enfant dans les bras, le petit corps blotti contre son sein; il me paraissait très mal en point.

“C’est le fils d’un de mes amis…la malaria, nous avons eu une aide des religieuses mais la malnutrition, la misère aura raison de lui.”

Il sortit, je le suivis.
“Tu vois, poursuivit-il en marchant, dans chaque case de cette rue on rencontre la même misère. Nous allons entrer ici…”
Il se retourna vers moi, vit mon air défait, mon désarroi.
“J’avais encore des choses à te montrer, mais je crois que la visite va s’arrêter là, me dit-il en me mettant la main sur l’épaule, et puis il se fait tard.”
— Pourquoi m’as-tu emmené ici?
— Je voulais te montrer notre misère, les bienfaits de la présence française. Je sais que tu ne peux pas faire grand chose mais il faut que tu parles aux militaires et en France ce que tu as vu. Bientôt Michel, il y aura du changement…bientôt…j’en suis sûr.”

Un grand cri déchira le silence de la ruelle. Un grand frisson courut sur mon dos.

“C’est la femme, l’enfant est mort, me dit simplement Jean-Baptiste, c’était son premier enfant…”

Nous retournâmes en silence vers le bateau. Ce soir là mon bel uniforme blanc m’avait semblé dérisoire. Nous partions le lendemain matin et la poignée de main près de la coupée du navire fut plus longue, plus marquée.

En 1972, la légion quitta définitivement la région suivie, précipitamment, quelques années plus tard,  par les forces navales mais les années qui suivirent furent encore plus terribles pour les malgaches. Des années d’incuries politiques ont fait de la grande île un des pays les plus pauvres du monde.

Du changement ? Bientôt, Jean-Baptiste, bientôt… peut-être.

*Prénom inventé

** Bachi : Bonnet du marin dans l’argot de la marine française.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le voyage de Célestin – Le Laboratoire (1999)

Le voyage de Célestin. (Suite) – Le Laboratoire (1999)

A 9h00, nous arrivions dans le hall d’accueil de l’entreprise chargée de la mise au point de la nouvelle machine de soudage. Cette entreprise a une renommée internationale et nous sommes reçus comme il se doit.

L’accueil des visiteurs, la plupart du temps, est une image très fidèle de l’entreprise. Lorsque je faisais des audits chez les sous-traitants du chantier naval, je me faisais une idée assez précise de l’entreprise à partir de petites choses: une hôtesse multitâches surchargée de travail, au sourire commercial, qui vous expédie vers des fauteuils à l’esthétique industrielle discutable, pour un long temps d’attente, parce que on ne peut pas joindre notre futur interlocuteur, des gens pressés qui courent dans tous les sens, un hall à la propreté douteuse…

Dans celui-ci, on sentait une mécanique bien huilée, une entreprise qui tourne, les gens se déplaçaient sans hâte avec des buts précis, une hôtesse calme et posée, notre interlocuteur arriva immédiatement sans nous faire attendre.

Le responsable du laboratoire, monsieur M., vint à notre rencontre, les présentations furent faites et il nous emmena auprès de la machine de soudage sous flux à têtes multiples pour souder des tôles de très forte épaisseur. Deux techniciens s’affairaient autour.

Monsieur M. présente le problème:

“Nous avons des problèmes de réglage. Nous sommes très proches de la solution. Comme vous le voyez sur cette éprouvette, nous avons encore quelques soufflures et effondrements, s’adressant à un technicien, mettez en route s’il vous plaît.”

En une seule passe la machine comblait le chanfrein d’un joint de tôles de très forte épaisseur. Le cordon n’était pas très bon.

“Ta machine chante mal! affirma Célestin, elle est mal réglée! Ecoute-la chanter!”

Le responsable et les techniciens prêtaient l’oreille au plus près des têtes de soudage. Je fis de même. Pour ma part j’entendais le bruit classique d’une machine sous flux.

“Pour l’instant elles crachotent. Tu n’entends pas?”

— J’avoue que non je ne perçois rien” répondit Monsieur M.

— Derrière le bruit, tu n’entends pas la mélodie.”

Le responsable fit la moue :

“La mélodie…Vraiment je n’entends rien…

— Ecoute, je vais modifier les paramètres.”

Célestin modifia l’intensité et le voltage de chaque tête de soudage avec minutie, l’une après l’autre, comme un alchimiste dosant un élixir. Il me semblait qu’il percevait “le chant” de chacune d’elles indépendamment.

La cordon de soudure résultant était devenu magnifique, il était parfait. Plus de soufflures ou d’effondrements.

“Tu vois, il y a une différence maintenant, elle chante bien et le dépôt de métal se fait correctement. Attends! Je vais remodifier les paramètres pour que tu entendes la différence.”

Une petite modification du réglage et des défauts apparaissent sur le cordon de soudure.

— C’est extraordinaire! Vous faites vos réglages à l’oreille! C’est prodigieux!

— Oh non! L’habitude, tu sais l’habitude, si tu étais comme moi à longueur de journée dans l’atelier, auprès d’une de ces machines, tu développerais des sens nouveaux, le moindre bruit par exemple: le métal qui se dilate, un grésillement, ça t’indique quelque chose.”

En quelques minutes Célestin avait résolu le problème. Monsieur M. se tourna vers moi:

“Nous avions prévu la matinée pour résoudre ces problèmes, nous sommes vraiment étonné de la rapidité à laquelle ils ont été résolus. Vos responsables m’avaient affirmé qu’ils envoyaient leur meilleur spécialiste. Il s’adressa à Célestin:

— Vous êtes responsable dans un atelier?

— Oh ! Ne parle pas de malheur! Je suis ouvrier et je suis bien comme ça.

— Pourtant…

— Tu sais, je connais et j’aime bien mon métier. Dans mon domaine je me défends, pourquoi veux-tu que je m’enquiquine.”

On nous proposa une visite du laboratoire. Puis vint le temps du retour qui fut plus calme car nous prîmes un vol à Roissy dans un gros porteur.

Gravée dans un coin de notre mémoire, nous avons tous une galerie de portraits, des personnes qui ont compté, que l’on a appréciées, détestées, qui ont eu une influence bonne ou mauvaise dans notre vie. Célestin fait partie de celles dont j’aime me souvenir. Il n’a certes pas beaucoup d’éducation mais il est pour moi l’image d’un grand professionnel.

Lorsque par la suite, dans l’atelier, je passais près dune machine de soudage. Il me semblait entendre Célestin me dire: “ Ecoute-la chanter!”

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Le voyage de Célestin (suite) – La soirée (1999)

Le voyage de Célestin (suite) – La soirée (1999)

Après avoir loué une voiture nous allâmes directement à l’hôtel. Nous prîmes nos clés à la réception et nous nous donnèrent rendez-vous dans le hall pour aller dîner en ville.

L’idée de passer une soirée dans le quartier du Vieux-Marché de Rouen me plaisait mais surtout dîner dans cet excellent restaurant que quelques connaisseurs m’avaient particulièrement recommandé.

Je pris possession de ma chambre. Seul, je réfléchissais à ce début de voyage. La simple perspective de la réunion du lendemain me faisait un peu peur. Célestin dans le laboratoire, cela sera probablement très drôle.

Avisant que j’avais oublié mon porte-document dans la voiture, je descendis le chercher. Au rez-de-chaussée, à peine la porte de l’ascenseur fut ouverte qu’une voix, que dis-je un beuglement bien connu emplit le hall de réception :

“Comment veux-tu que j’ouvre ma porte avec ton bout de plastique à la c..!

Je me précipitai au comptoir. En me voyant Célestin aboya :

 Je n’ai jamais pu ouvrir cette foutue porte, ils ne peuvent pas utiliser des clés comme tout le monde.

 Laissez je m’en occupe, dis-je au concierge.

Nous montâmes à sa chambre, je lui montrai le système d’ouverture.

“ Ah oui! C’est simple, mais faut connaître. J’ai glissé la carte dans la fente mais sûrement du mauvais côté.

 Allez installe toi et viens me rejoindre dans le hall. Nous allons dîner en ville, Il y a un excellent restaurant dans le vieux quartier.

 Ecoute, je n’ai pas l’habitude des restaurants; je ne suis pas à mon aise; je préfère manger dans une cafétéria, près d’une grande surface.

 Comme tu veux! Aucun problème, mais tu vas manquer quelque chose.

 Peut-être, mais je préfère.”

Nous avons tôt fait de repérer une brasserie dans une zone commerciale. On nous proposa une table au centre d’une salle un peu bruyante à mon goût.

“Je vais prendre un steak frites, dis-je au serveur.

 Pareil pour moi, répondit Célestin.

 Comment voulez-vous votre steak Monsieur?

Tu peux me le faire au feu de bois?”

Célestin avait le verbe haut. Il y eu un silence autour de nous.

“Au feu de bois?” Demanda le garçon goguenard.

Pendant quelques secondes, je pense, il a cru qu’il plaisantait. Le visage inquisiteur de Célestin lui a fait rapidement changer d’idée.

“Ben écoute, p’tit gars, tu me demandes comment je le veux ! Faut savoir!”

Là, c’est la salle dans son ensemble qui fit silence.

“Au feu de bois…mais … pas possible bredouilla le garçon.”

A ce stade, il m’a semblé nécessaire d’intervenir :

“Il te demande comment tu veux ta viande: à point, saignante ou bien cuite.

Il prit un ton qui se voulait paternel :

“Ah c’est ça que tu voulais savoir, p’tit gars!, mais il fallait le dire tout de suite.”

Puis avec un geste de la main, grand seigneur :

“Bon ben alors saignante.”

Très vite, la salle se ranima. Nous étions le sujet des conversations, les gens se retournaient, les serveurs se parlaient à vois basse. Seul, Célestin montrait une indifférence, peut-être feinte, à ce qui se passait autour de nous.

La suite du repas fut plus calme. Nous n’avions guère, à l’atelier, la possibilité de parler longuement. C’est à cette occasion qu’il m’avoua qu’il ne sortait jamais pour ses loisirs. Son jardin, ses oies, la pêche, la chasse dans le marais, son métier au chantier naval emplissaient sa vie. Une vie simple mais riche d’enseignements, d’expériences.

(A suivre)

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Le voyage de Célestin. L’avion. (1999)

Le voyage de Célestin – L’avion. (1999)

Mon retour dans les ateliers coïncidait avec la mise en service d’un nouveau hall de préfabrication d’éléments de navire « Atelier 2000 ». Les Chantiers de l’Atlantique avaient fait l’acquisition de nouvelles machines de soudage, sous flux, à très hautes performances et la mise au point posait quelques problèmes aux concepteurs.

En concertation avec ces derniers, les responsables de l’atelier ont proposé d’envoyé un spécialiste de l’atelier de ce type de soudage en la personne de Célestin*, ouvrier de son état, possédant des compétences reconnues dans tout le département Coque** du chantier naval.

Célestin avait cinquante-cinq ans, vivait en Brière, un grand marais au nord-est de Saint-Nazaire. Il ne l’avait jamais quitté, sauf pour faire ses « trois jours », pendant lesquels il apprit qu’il était réformé, et un voyage à Nantes une dizaine d’années plus tôt.

Pour ce voyage à Rouen, les responsables de l’atelier m’avaient demandé de l’accompagner.

C’est un Célestin très nerveux, qui s’installa dans la voiture.

« J’espère que tu conduis bien. Tu vas pas nous mettre au fossé !» dit-il au chauffeur de l’entreprise sans autre forme de présentation.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, tout se passera bien…

— C’est la première fois que je prends l’avion. Tu l’as déjà pris toi ?

— De nombreuses fois monsieur, de nombreuses fois… »

Par le rétroviseur intérieur, le chauffeur me jeta un regard interrogatif. Je lui répondis par un sourire. Nous nous connaissions bien. Très souvent, lorsque je travaillais au service Recherche Développement,  il m’emmenait à l’aéroport. Il était même  venu à Caen, à la fin d’une mission de mesures à la mer à bord d’un carferry, tant j’étais épuisé, conduire la camionnette chargée du matériel. Il leva les sourcils, pinça les lèvres, hocha doucement la tête pour me signifier toute sa compassion.

Le voyage jusqu’à Rouen s’effectuait avec un petit bimoteur d’une douzaine de places. Lorsque nous arrivâmes sur le tarmac, le pilote nous attendait au pied du petit escalier pour monter à bord.

Célestin un pied sur la dernière marche, l’autre tapotant le seuil de la porte lui dit :

« Ça pas l’air solide ton engin !

— Oh si c’est solide ! Allez monter ! dit-il en riant

— Montez, montez, je n’ai pas envie de monter dans ton cercueil volant!

— Allez Célestin, ne fait pas d’histoire, lui dis-je, monte, il y a du monde derrière. »

Il s’exécuta. À demi-courbés, nous nous faufilâmes par l’étroite allée centrale. Je pris soin de l’installer au premier rang, derrière le pilote, il pouvait ainsi voir le cockpit avec tous les instruments de navigation. Je m’installai derrière lui.

Le pilote contrôla que chacun avait mis sa ceinture. Il se pencha vers Célestin :

« Mettez votre ceinture monsieur.

— Ma ceinture, quelle ceinture ?

— Vous êtes assis dessus, je pense. »

Quelques secondent s’écoulèrent avant qu’un :

« Comment met-on ce bordel de m… de ceinture ? » tonna dans la carlingue.

Le pilote se déplaça pour l’aider.

« Eh ben dis donc, elle est un peu rikiki ta ceinture, au moindre choc tu te pètes la tronche sur les genoux.

— C’est un moindre mal monsieur, lui dit-il calmement et en souriant.»

L’une après l’autre les hélices se mirent à tourner. Le pilote fit les vérifications d’usage, appela la tour de contrôle et amena l’avion en position pour décoller. Le décollage fut parfait et bientôt l’avion prit son altitude et sa vitesse de croisière.

Dans la carlingue les passagers, habitués à ce genre de voyage, avaient trouvé une occupation, feuilleter une revue, un journal, regarder par le hublot. Mon voisin annotait un rapport.

Célestin était inquiet, se penchant vers l’allée, essayant de regarder en arrière, gêné par sa ceinture, il tentait de me dire quelque chose en faisant des mimiques, le doigt pointé vers un voyant rouge qui clignotait sur le tableau de bord. J’ignorais ses appels.

Célestin parlait avec une voix forte, due à une surdité partielle, caractéristique des ouvriers des chantiers navals qui ont été soumis au fracas des ateliers d’antan.

« Hé matelot*** ! Tu as vu il y a un voyant qui clignote, dit-il au pilote

— Ne vous inquiétez pas ce n’est rien.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, moi sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose mon gars ! Il y a quelque chose qui cloche ! Tu as bien tout vérifié ?

— Oui, oui, bien sûr, ne vous inquiétez pas, tout va bien, dit calmement le pilote.

— Tout va bien, tout va bien, n’empêche que sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose. Tu as peut-être un problème sur un circuit hydraulique ? Le train d’atterrissage peut-être ?

— Mais non, mais non, dit-il agacé. »

L’agacement gagnait aussi les passagers. Mon voisin me regarda d’un œil réprobateur, par un geste je lui fis part de mon impuissance.

« Ton voyant clignote toujours, moi à ta place… »

Il n’eut pas le temps de finir, le pilote tira brusquement le rideau du cockpit.

« Ben dis donc ! Pas aimable le gars, je disais cela pour l’aider. »

Privé de l’objet de son obsession, la fin du voyage fut plus tranquille. Nous atterrîmes bientôt à Rouen. L’avion immobilisé, le pilote ouvrit la porte, installa l’escabeau et nous aida à descendre de l’appareil. En descendant Célestin lui lança :

« Allez matelot ! Bonne soirée. Mais moi, à ta place je vérifierai ce voyant, parce que sur ma machine…

— Merci du conseil, je vais demander à la maintenance de supprimer tous les petits boutons rouges qui clignotent et qui embêtent les passagers, dit-il en souriant malicieusement, mais je pense que vous faites attendre votre collègue, bonne soirée monsieur. »

* Prénom inventé.

** La blague de l’époque : « Quoi de neuf à la coque ? »

*** Matelot : Les ouvriers au chantier naval travaillent en binôme. Être le matelot de quelqu’un, c’est travaillé avec lui.

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Sur le Nil (Août 2010)

Sur le Nil 

Ra dardait de tous ses rayons le pont du Beau Rivage qui remontait le Nil vers Assouan. Assis avec quelques amis, sous des tauds de toiles blanches pour nous protéger du soleil, nous devisions tout en admirant les berges du Nil. En ce mois d’août, la chaleur était intense et le moindre déplacement nous coûtait.

De la rive, quelques enfants nous faisaient signe en criant et en agitant la main ; nous leur répondions. Nous étions subjugués par la beauté de ce fleuve magnifique.

Il me semblait que j’étais transporté dans les récits des voyageurs de ma jeunesse, qu’Hercule Poirot allait apparaître d’un instant à l’autre sur le pont du navire.

À cet endroit le Nil fait une ligne droite de plusieurs kilomètres et mon regard fut attiré, très loin à l’arrière du navire, par une masse blanchâtre posée sur le fleuve.

— Une brume de chaleur,  pensai-je.

Maintenant, la conversation portait sur l’insistance des vendeurs à l’entrée des sites touristiques. C’est vrai qu’ils étaient exaspérants…

— Tiens, la brume se rapproche, pensai-je et je dis à l’environnée sans réfléchir :

— Il va pleuvoir.

De grands rires accueillirent mon affirmation.

— Pleuvoir, au mois d’août, en Égypte ! Eh ! Michel, on n’est pas en Bretagne ici !

Les rires fusèrent, je regrettai d’avoir parlé trop vite. Ce que l’on a appris de la Loire ne s’applique pas nécessairement dans ces contrées lointaines.

Pour compenser ma gêne et tourner cet épisode à l’autodérision, je leur répliquai d’une manière solennelle, en levant la main, l’index tendu vers le ciel :

— Hommes de peu de foi, méfiez-vous d’un druide, il a de grands pouvoirs.

— En Bretagne, tu n’as pas grand mérite à faire pleuvoir, il suffit que tu attendes l’heure de la marée. » ironisa mon voisin avec un fort accent marseillais.

Un grand rire secoua de nouveau l’assemblée.

Quelques minutes après, un bruit sec retentit sur la toile au-dessus de nous, puis un autre, bientôt une averse s’abattit sur le pont, créant une grande confusion, chacun s’engouffrant le plus vite possible dans l’escalier pour gagner le pont inférieur.

Nous nous retrouvâmes au bar, chacun commentant ce déluge inopiné.

—Incroyable ! ce déluge au mois d’août, dit un homme trempé jusqu’aux os.

— Je ne veux plus voyager avec un breton, ajouta un autre en riant.

— Les gouttes étaient énormes !

— Je vous avais prévenus, dis-je très sérieusement.

Ma voisine de droite s’est alors penchée vers son mari assis à côté d’elle et lui glissa à l’oreille.

— Tu as vu, le c…, il l’a fait !

Publié dans 1973-2011 | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

Le drame !

Le drame !

La matinée s’était bien passée, l’atelier fonctionnait normalement. Je pouvais de mon bureau, en écoutant les bruits produits par les différentes machines, la respiration de l’atelier, connaître où en était la fabrication des ensembles de navires.

Jade* la jeune stagiaire en communication entra dans le bureau le visage défait, les yeux gonflés par le chagrin.

« Puis-je téléphoner ? me demanda-t-elle.

— Je t’en prie. »

Elle composa le numéro, mit le haut-parleur et s’assit.

« Allô Docteur, bonjour c’est Jade, je viens aux nouvelles.

— Oui, bonjour Mademoiselle, nous l’avons mis sous sédatif hier soir mais ce matin nous n’avons pas pu le réveiller… il est dans le coma.

— Qu’en pensez-vous ? Pouvez-vous le sauver ?

— Difficile à dire mademoiselle, le choc a été très violent…»

« Hé ! Un problème » me dis-je. En bon tacticien je commençai immédiatement à réfléchir aux mesures à appliquer : « Je ne peux pas décemment la laisser partir en voiture, pensai-je, ni la raccompagner, j’ai une réunion importante. Je l’ai provoquée, je ne peux pas me dérober. »

« Il faut le sauver Docteur ! Faite tout votre possible !

— Nous faisons tout notre possible Mademoiselle mais il faut comprendre que son pronostic vital est engagé, son bassin est fracturé… »

« Si je contacte Mme D., la responsable des chauffeurs de l’entreprise, je peux la convaincre de l’emmener lors du transfert d’un client vers l’aéroport. Cela un fait crochet mais c’est faisable… »

« Il faut être raisonnable, Mademoiselle, je comprends votre chagrin mais il faut accepter l’évidence, continua le Docteur.

— C’est-à-dire ?

— Je pense que ce soir si il n’y a pas d’améliorations… il faudra l’euthanasier. »

A ces mots, Jade fondit en larmes et je restai abasourdi

« Mais qui doit-on euthanasier ? Demandai-je

— Mon petit chat, Monsieur, mon petit chat. »

* Prénom inventé

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Chantal

Chantal*

Je restais souvent tard le soir dans l’atelier. Ce qui me faisait quitter c’était un appel de Marlyse qui me demandait si je comptais bientôt rentrer. Et lorsque je fermais la porte de mon bureau, il n’était pas rare que quelques compagnons me hélassent pour résoudre un problème.

J’étais à mon bureau à visionner des films tournés l’après-midi dans l’atelier. Pour améliorer leur poste de travail, les ouvriers se filmaient eux-mêmes et nous analysions ensemble les séquences pour déterminer des modifications possibles.

Le téléphone sonna,

« Marlyse » pensai-je, en décrochant le combiné.

« Allo, Monsieur Mahé, c’est Chantal votre ex-stagiaire,

– Chantal ! C’est gentil de me téléphoner ! Cela fait combien de temps ?

– Deux ans, répondit-elle

– Deux ans, déjà, le temps passe vite. Que deviens-tu ? Tu poursuis des études de journalisme, je crois ?

– Oui, je termine cette année mais j’ai un problème, un gros problème, sa voix s’étrangla, elle éclata en sanglots, excusez-moi, me dit-elle

– Oh là là ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ma grande ?

– Je suis enceinte ! »

Je restais quelque peu interloqué.

« Mais c’est génial ! Le papa, est-ce ce bel hidalgo que tu m’avais présenté ?

– Oui. J’ai quelque chose à vous demander ? Vous avez deux filles ?

– Oui,

– La plus grande a le même âge que moi ? Avant même que je puisse répondre elle continua.

– Si ce soir elle vous annonce qu’elle est enceinte, comment allez-vous réagir ?

– Oh là ! Je ne serai pas content mais alors pas content du tout ; la soirée risque d’être un peu mouvementée. Mais où veux-tu en venir ?

– Je pense qu’ayant une fille de mon âge, vous pouvez me conseiller. Voilà… dit-elle plus fermement en essayant de se reprendre mais la panique reprit le dessus et d’une voix mêlée de sanglots, j’ai peur de la réaction de mon père… Il me serine tous les jours : « Pense à tes études, ce sont des années importantes, il faut que tu réussisses, pense à ton avenir, nous avons fait de gros sacrifices pour t’envoyer dans de bonnes écoles… » Alors… si je lui dis que je suis enceinte !

– J’ai un seul conseil à te donner, dis-lui tout de suite, n’attends pas. La soirée risque d’être un peu difficile et même probablement celle des quelques jours à venir. Fais profil bas. Une fois la surprise passée, il va s’apaiser et je te parie qu’il sera au fond de lui très heureux. Il va faire la tête au bel hidalgo mais cela va s’arranger.

– Vous croyez ? Vous en êtes sûr ?

– Mais oui ! J’en suis sûr ! »

Nous eûmes une longue conversation. Je la rassurai du mieux que je pus. J’essayai de lui montrer le bon côté des choses en dédramatisant la situation. Je lui racontai qu’une de mes amies à l’université, en dernière année, à eu un enfant et qu’elle avait dû l’emmener à un cours de droit avec le doyen de la faculté. Ce dernier fut très surpris d’entendre en plein cours des vagissements. Il déclara que c’était son plus jeune auditeur de sa longue carrière.

Quelques jours après elle me rappela pour me remercier, pour me dire que j’avais eu raison. Cela s’était passé exactement comme je lui avais dit.

C’est avec tendresse que je repense à cet épisode. Quel âge a ce petit maintenant ? Tant que cela ! Dieu que j’ai vieilli !

* Prénom inventé

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Johnny (2001)

Johnny

J’avais reçu un appel téléphonique assez laconique dès l’embauche :

« Monsieur Mahé, on vous envoie un nouveau stagiaire.

– Pardon ! Mais je n’ai rien demandé ! Je n’ai rien préparé ! Attendez ! Mais cela se prépare l’arrivée d’un jeune !

– Ecoutez ! On ne peut pas vous expliquer, on agit dans l’urgence, faites pour le mieux. Son professeur va prendre contact avec vous. » Et mon interlocuteur raccroche.

J’étais sidéré. J’avais l’habitude de choisir les jeunes avec qui je travaillais, condition sine qua non pour que tout se passe bien, car mon travail, c’était d’abord que l’atelier gagne de l’argent grâce à une meilleure productivité, à une meilleure qualité. Je n’étais pas, à priori, un formateur. J’étais là pour mettre le jeune en situation et l’aider à accomplir une tâche précise inscrite dans un plan de développement de l’atelier et prévue depuis de longs mois dans ses moindres détails.

Le téléphone sonna de nouveau :

« Monsieur Mahé, bonjour, Monsieur L. professeur du lycée technique de S. D’après ce que l’on m’a dit vous allez accueillir Johnny.

– Pour tout vous dire, je n’ai pas eu le choix. On vient de me le dire, il y a quelques minutes.

– Je sais, tout ça s’est fait très vite, nous avions un peu de mal à lui trouver un maître de stage…Johnny* est un très gentil garçon…il est un peu particulier…un peu aux antipodes de ce que vous recherchez habituellement d’après ce que m’a dit votre direction.

– Aux antipodes ? Je ne comprends pas.

– Ecoutez, vous allez voir. Il passe son bac pro cette année… »

Une ombre s’était profilée à la porte d’entrée du bureau légèrement entrouverte. Un violent coup de pied l’ouvrit complètement. Alors il me sembla qu’un géant, qu’une montagne venait d’entrer dans le bureau.

C’était un garçon d’un mètre quatre vingt quinze au moins, aux larges épaules. Les cheveux rasés, des piercings sur le lobe et le pourtour du pavillon de l’oreille. Un autre à chaque sourcil ainsi qu’à la lèvre. Un pantalon et une veste de cuir, des rangers complétaient la panoplie.

« C’est vous Mahé ? »

Pendant quelques secondes je restai abasourdi, j’entendis au téléphone :

« Allo Monsieur Mahé vous m’entendez ?

– Oui, oui …Votre garçon…heu… vient d’arriver, je vous rappelle un peu tard… » Et je raccrochai

Je savais que les premières secondes étaient capitales car le rapport de force était évident.

« Veuillez immédiatement sortir, frapper et attendre que je vous dise d’entrer. C’est compris ! » Dis-je d’une voix ferme.

Il s’exécuta en maugréant.

« Entrez !

– Asseyez-vous ! Lui dis-je, nous allons mettre les points sur les « i » tout de suite. Si vous venez travailler avec moi, il y a des règles à respecter. Elles sont communes à tous les stagiaires qui rentrent dans ce bureau, techniciens ou élèves ingénieur. On m’appelle « monsieur » et on me dit « vous ». Est-ce clair ?

– Oui

– Oui qui ?

– Oui, monsieur.

– Bien ! Je viens juste d’être prévenu de votre arrivée. Je n’ai rien préparé. Vous savez dessiner?

– Ben oui, si je prépare un bac pro, je sais dessiner, dit-il en parlant avec cette diction si caractéristique des jeunes de banlieues. Mais comment voulez-vous que je dessine, ici, il n’y a pas de table à dessin !

– Il n’est pas nécessaire d’avoir une table à dessin. » lui répondis-je sèchement.

– A ben, c’est nouveau ça, moi, je ne dessine que sur une table à dessin !

– Vous allez me faire un avant-projet d’un support d’un instrument de mesure. C’est un travail que je comptais donner à un étudiant en mesure physique. Vous vous sentez capable ?

– Vous me demandez d’inventer un support d’un instrument de mesure ? Ben oui je suis capable ! Je vous en fais tous les jours des supports d’instruments de mesure. »

Alors je lui expliquais posément ce que j’attendais de lui, définissais son plan de travail. A la fin je lui dis :

« Vous allez vous installer à ce bureau et écrire tout ce que je viens de dire. » Il n’avait pris, bien entendu, aucune note.

Il s’exécuta. Quelle galère, pensai-je, un mois, un mois à cohabiter avec cet olibrius. J’étais très en colère. J’avais des objectifs à atteindre et j’avais le sentiment que l’on se moquait de moi. Le temps passé avec un jeune était important et me demandait toujours un surcroit de travail considérable surtout au début. Pourquoi lui ai-je donné ce genre de projet ? C’est évident il n’en n’est pas capable !

Dans le milieu de la matinée, je suis allé voir où il en était avec ses travaux d’écriture. « Fenêtre prend un accent circonflexe sur le « e » avant le « t » dis-je négligemment.

– Voilà bien longtemps que l’on ne met plus les accents circonflexes, ils ne servent à rien, me dit-il avec aplomb.

– Oh ! Vous êtes aussi un pro de l’orthographe, c’est génial ! » Dis-je d’un ton ironique.

Il me présenta ses travaux, l’écriture était malhabile, grossière. C’était bourré de fautes d’orthographe mais l’essentiel des idées étaient présentes et ordonnées.

« Il n’est pas trop sot, me dis-je, voyons ce qu’il sait faire en dessin. »

Avisant une pièce mécanique qui trainait sur un meuble :

« Vous allez me représenter cette pièce avec les cotations.

– Sans table à dessin ?

– Au compas, à la règle et à l’équerre, vous verrez cela se fait très bien.

Il retourna à son bureau en maugréant.

« Ce n’est pas un mauvais bougre, pensai-je, mais mon dieu quelle allure ! »

Le jour suivant, il me rendit son dessin.

« Vous vous dites dessinateur ! Vous ne savez même pas coter une pièce ! Comment voulez- vous continuez ? Ce n’est pas possible ! »

Avant même qu’il ouvrit la bouche je lui dis :

« Taisez-vous ! Voilà ce que l’on va faire, tous les soirs après la débauche, nous allons revoir ensemble les bases du dessin industriel. On commence ce soir c’est compris! »

Contre toute attente j’entendis un

« Oui, Monsieur.

– Vous allez maintenant, à partir du cahier des charges, réaliser une série de croquis à main levée, cherchez la forme du support qui correspond le mieux aux différentes fonctionnalités. Vous présenterez votre travail la semaine prochaine devant un groupe d’ingénieurs.

– Un groupe d’ingénieurs ! Je dois leur présenter mon travail !

– C’est un challenge pour vous, à vous de le relever, vous pouvez abandonner.

– Non, non je vais le faire. »

Toute la semaine, Johnny travailla d’arrache-pied, Il me plaisait de le voir, griffonner, gommer, dessiner, raturer, s’escrimer. Tous les soirs nous révisions ensemble les règles du dessin industriel ce qui m’obligeait à potasser mon cours à la maison.

Pour cette présentation, j’avais sollicité la présence de quelques responsables et malgré leur emploi du temps bien rempli tous vinrent. Je les avais prévenus du caractère atypique du personnage mais je comptais sur leur présence pour créer une émulation, exacerber son ego pour qu’il puisse se dépasser sur ce projet.

La réunion avait lieu à neuf heures et lorsque je vis entrer Johnny dans mon bureau, il avait troqué sa tenue de motard contre un jean, chemise, pull et chaussures de ville mais il avait gardé ses piercings.

Johnny présenta les résultats de ses cogitations. Il fut bien sûr un peu maladroit, certains de ses croquis étaient un peu futuristes mais chacun s’intéressa à son travail. Les commentaires furent nombreux, il prenait des notes, acquiesçait, argumentait, se sentait important.

Pour lui montrer les avantages que l’on pouvait tirer d’une bonne scolarité. Sans un mot, sans lui faire la leçon, je l’emmenais dans le fond d’un navire, dans les ballasts et les caisses , avec les peintres, dans une atmosphère polluée par la poussière et l’odeur qui vous prennent à la gorge, puis, immédiatement pour accentuer le contraste, dans l’atmosphère calme et feutrée des bureaux d’études et de recherche développement.

Le reste du stage fut agréable. Je ne baissais pas ma garde mais je laissais une certaine connivence s’établir. Son professeur vint lui rendre visite et fut très étonné de son changement d’attitude.

On fit réaliser son projet et il dirigea les premiers essais dans l’atelier. Nous avions convié les principaux responsables du département, quelques ouvriers et son professeur. Ce fut un succès et les participants le congratulèrent.

Le mois passa, vint le jour du départ, ce soir là, Johnny restait à son bureau, il était silencieux, il n’avait pas envie de partir. Lorsqu’enfin il se décida, je lui souhaitais bonne chance mais j’avais un petit pincement au cœur. En le regardant remonter l’allée centrale de l’atelier je me disais :

« Tu vas certainement retrouver les codes de l’environnement de ton lycée avec dans la plupart des cas un nivellement par le bas. Tu as vraiment un réel potentiel, dommage. »

Trois années passèrent, un soir, je vis entrer dans le bureau un grand gaillard, je reconnus la tenue de travail d’une entreprise sous-traitante :

« Oui c’est pourquoi ?

– Bonjour, Monsieur Mahé, vous ne me reconnaissez pas ?

– Johnny ! Mon Dieu Johnny ! »

Il avait vraiment changé, plus de piercings, les cheveux courts, le sourire éclatant des garçons croyant à leur avenir. Nous échangeâmes longuement. Il m’apprit, entre autres, qu’il avait été reçu à son BAC puis passé son BTS, qu’il était contremaître dans une entreprise sous-traitante et allait passer dans quelques mois chef de chantier.

Ce jour là, après son départ, j’avais le sentiment d’avoir, peut-être, aidé à la remise à l’eau d’une étoile de mer que les vagues avaient rejetée loin sur la plage…

* Prénom inventé.

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Confidences, une nuit, sur l’océan Indien.

Confidences, une nuit, sur l’océan Indien

Nous étions sur l’océan Indien, nous avions quitté la base américaine de Diego-Garcia aux Seychelles et nous faisions route vers le détroit de la Sonde. La nuit était tranquille, le navire vibrait périodiquement au rythme des variations de pression sur les pales des hélices dues au léger tangage. Je travaillai à mon bureau dans le PC sécurité à quelques rapports d’exercices. Bientôt, il me faudrait regagner le poste d’équipage et son odeur pestilentielle émanant de la trentaine de matelots qui dormaient à poings fermés. Je retardai le plus possible ce moment.

La porte s’ouvrit, un officier entra, il fut surpris de me voir dans le bureau, il hésita quelques secondes, mais se ravisa et s’assit à côté de moi, au bureau du maître principal. A part le Lieutenant machine très peu d’officiers entraient dans ce bureau. Je continuai à travailler, un peu mal à l’aise. Les rapports avec les seconds-maîtres, les maîtres voire même les maîtres principaux étaient cordiaux car ils sortaient du rang mais un officier était un personnage important.

« Vous travaillez tard me dit-il

– Un rapport à boucler, Monsieur*, répondis-je »

Il sortit une lettre de son enveloppe, la déplia. La main gauche maintenant le coin inférieur, de sa main droite, il la lissa avec précaution comme si il s’agissait d’un document précieux. La tête légèrement baissée, les coudes posés sur la table, les mains sous le menton, il lisait et relisait. Puis il mit les mains sur sa face et se mit à sangloter.

Je restais interdit. C’était la deuxième fois que je voyais un de mes supérieurs pleurer. La première fois c’était au départ de Toulon où toutes les familles étaient sur le quai, l’équipage les quittant pour de longs mois. La musique de la flotte jouait « Ce n’est qu’un au revoir mes frères ». Le maître principal le nez collé au hublot avait du mal à contenir ses larmes et s’essuyait les yeux furtivement.

« Mauvaises nouvelles Monsieur*, dis-je, voulez-vous que je vous laisse seul »

– Non restez. Ma femme me quitte, dit-il sans ambages, en me tendant la lettre, lisez !

– Je ne peux pas faire cela, Monsieur*

– Si, si, je vous en prie, dit-il, lisez »

Son chagrin avait balayé toutes les convenances et je parcourus rapidement et poliment la lettre. Je risquai un avis malgré mon manque d’expérience dans ce domaine :

« Voilà plusieurs mois que nous sommes partis, l’attente est difficile et nous arrivons bientôt à Papeete »

Je fis une pause, il s’essuyait les yeux du bout des doigts. Je repris :

« Si je puis me permettre, Monsieur*, rien n’est perdu, proposez-lui de différer sa décision et d’en rediscutez en lui demandant de venir à Tahiti.»

« C’est vrai, vous avez raison, me dit-il, rien n’est perdu»

« Il se leva, se raidit et attendit. Immédiatement, je compris le message. Je me levai et me mis au garde à vous. Il reprenait son rôle d’officier.

« Merci, di-il

« A vos ordres, Monsieur*»

Le lendemain matin nous avions une inspection sur la plage arrière. Le même officier nous passait en revue. Lorsqu’il arriva devant moi en me regardant droit dans les yeux il murmura :

« Je suis désolé

– De quoi parlez-vous, murmurai-je »

J’avais appris qu’à bord de ce fier vaisseau de guerre où la discipline était de rigueur, il arrivait parfois des moments où des êtres que les convenances de la vie séparaient, pouvaient, l’espace d’un instant, partager un chagrin.

Ce fut une leçon pour ma vie future, lorsqu’à l’occasion, je me trouvais dans une telle situation avec mes amis, mes supérieurs ou mes subordonnés, je réalisais combien ces larmes étaient des diamants, combien ces moments étaient précieux et qu’ils demandaient un secret absolu.

* Je ne peux en aucun cas révéler le grade de cet officier aussi ai-je décidé de l’appeler « Monsieur »

Publié dans CdtRiviere 1972-1973, Histoires de mer | 1 commentaire

L’inspection,

Le PC sécurité du glorieux Commandant Rivière était exigu. Contre la cloison arrière, d’un seul tenant, le bureau du maître principal et le mien, sur la cloison avant une table haute inclinée servant de table à dessin, côté bordé, un hublot nous donnait un peu de lumière. La porte, à guichet, donnait sur la coursive centrale du navire.

Dans ce minuscule réduit nous passions ensemble, le maître principal machine, le maître et le quartier-maître sécurité et moi-même, l’ensemble des manœuvres du navire : appareillages, accostages, postes de combat, exercices de sécurité divers et variés.

Pour ma part, j’y passais beaucoup de temps pour la rédaction des rapports, la réalisation de croquis, d’avant-projets pour le lieutenant machine tels qu’un système de stabilisations des platines du studio « Radio Rivière » ou un projet de plateforme d’hélicoptère sur la plage arrière.

Le bidel, le capitaine d’arme, me donnait de temps en temps des documents à taper ainsi que le secrétariat du commandant.

J’y passais aussi mes loisirs, loin des parties de cartes du poste d’équipage enfumé, en étudiant, la marine me payait mes cours par correspondance, en écrivant chaque jour à Marlyse ce que voyais, ce que je ressentais ce qui offre, à ce jour, une source inestimable pour la rédaction de ces billets, en écrivant aussi des poèmes et mon ami Pascal, l’animateur du bord, me fit l’honneur d’en dire un à Radio Rivière.

La prévision des quarts de la machine m’incombait. Je m’occupais des approvisionnements en huiles, gasoil et divers consommables et chaque matin je sondais les différentes caisses, calculais les consommations que je portais ensuite, en passerelle, au commandant.

J’avais en charge la stabilité du navire, en corrigeant par des transferts de liquides dans les différentes caisses l’inclinaison du navire, pour optimiser notre consommation de gasoil et facilité sa tenue de route. On me voyait ainsi courir d’un bout à l’autre du navire, démarrant une pompe, ouvrant et fermant des vannes. Souvent en mer, j’opérais ces manœuvres de nuit. Deux sondes de niveaux se trouvaient juste à la porte du commandant en second à l’arrière du bâtiment et très souvent il ouvrait sa porte en me disant :

« Vous travaillez encore !

– J’ai presque terminé mes transferts Commandant » lui répondais-je

Ces excès de zèle et le fait que j’étais très occupé me permettaient d’être totalement dispensé de quart, des corvées habituelles de l’équipage, souvent exempt de permissionnaire ce qui était important en escale car je pouvais alors sortir comme bon me semblait. J’étais de toutes les excursions. Seul le lever des couleurs était obligatoire.

L’inspection,

Lors des appareillages ou accostages nous étions tous réunis dans le PC sécurité: le maître principal, le maître et quartier-maître sécurité et moi. Là, nous étions condamnés à une certaine inaction.

C’était le moment où le maître principal faisait « mon éducation », selon ses dires, cela se bornait à raconter ses différentes aventures et soirées mémorables lors de ses escales. Nous riions beaucoup. La décence veut que je ne rapporte pas ses propos dans ces billets mais je me souviens d’une petite histoire fort intéressante.

Cela se passait à l’Ecole des Apprentis Mécaniciens de la Flotte à Saint-Mandrier. L’école recrutait des apprentis très jeunes.

L’ensemble des nouvelles recrues était aligné pour l’inspection du commandant.

Lorsque le Commandant s’arrêtait à un mètre devant chaque apprenti, le jeune marin, martialement, devait se présenter par son nom et sa spécialisation d’une voix forte et claire.

«untel – matelot mécanicien »

«untel – matelot mécanicien »

Tout se passait bien jusqu’à ce qu’un matelot plus timide et impressionné par tout ce déploiement émit quelques sons inaudibles.

« Matelot présentez-vous ! Je n’entends rien ! » Demanda d’une voix forte le Commandant

Le jeune, les joues rouges, tétanisé, essaya de balbutier quelque chose.

C’est alors que le commandant se pencha vers lui, tendit son oreille au plus près de sa bouche et notre jeune matelot… déposa un chaleureux bisou sur sa joue.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Laisser un commentaire

Sur une piste au Zaïre (Décembre 1972)

Sur une piste au Zaïre

L’atmosphère était irrespirable dans le bus qui emmenait une quarantaine de marins du « Commandant Rivière » en excursion. Nous allions visiter le barrage hydroélectrique d’Inga, à une trentaine de kilomètres de Matadi sur le Zaïre (Le Congo). Il avait été inauguré l’année précédente  par le Président Mobutu Sese Seko dans le cadre de sa politique de développement et de prestige du pays.

La piste était mauvaise et nous étions ballotés d’un côté à l’autre. C’est curieux, à l’heure ou j’écris, je ne revois pas les  paysages. Il faut dire que le spectacle était à l’intérieur du bus.

A la radio, depuis vingt bonnes minutes, la chanson à la gloire du Président, un chœur de femmes accompagné de percussions, passait en boucle.

« Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

Notre chauffeur un grand noir, le torse nu ruisselant, avec un sourire immaculé, se retournait  presque entièrement pour nous  faire chanter le refrain.

« Allez les marins,  on chante!»

Nous reprenions en cœur  « Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

Toutes les cinq minutes, ses responsables l’appelaient avec un radiotéléphone. Parmi les crachotements,  les crépitements, les craquements nous entendions dans le haut parleur  du bus une voix à peine audible :

« Kinshasa appelle 221 !  Kinshasa appelle 221 ! »

Il baissait la musique et répondait :

« 221 il écoute ! » Il donnait alors sa position.

Pour nous c’était devenu un jeu. Dès lors qu’on entendait  « Kinshasa appelle 221 », l’ensemble du bus s’écriait d’une même voix « 221 il écoute » et nous éclations d’un grand rire.

De la main, il nous faisait de grands signes pour que nous nous taisions et qu’il puisse écouter les instructions. Bien sûr nous chantions à tue-tête :

« Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

La piste dévalait le flanc d’un vallon, dans une longue descente, en ligne droite, très pentue. Nous distinguions dans le fond une rivière.

Un grand cri vint des places situées à l’avant :

« Oh m… les gars, regardez ! »

Nous nous levâmes de nos sièges et nous vîmes qu’en guise de pont, il y avait  simplement deux poutres de béton, d’un mètre de largeur, peut-être moins, lancées au-dessus de la rivière. Leur écartement correspondait à celui des roues du bus.

Celui-ci  prenait plus en plus de vitesse et notre chauffeur s’est  retourné pour nous dire :

« Allez les marins, on chante, Mobutu Sese Seko, oh, oh…  »

On entendit crier : « Mais m… regarde devant toi »

Les uns debout, accrochés au dossier du siège précédent, figés de stupeur, les autres  en demi-position fœtale, calés dans leur fauteuil près  à  supporter le choc.  Nous passâmes à toute vitesse le « pont », sans encombre. Plus personne ne parlait.  Alors nous entendîmes notre chauffeur d’une voix enjouée :

«Alors les marins,  pourquoi vous ne chantez plus ? »

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Laisser un commentaire

En mer, au large de Belle-Ile (1995) (Audio)

Fichier Audio : Au large de Belle-île.

En mer, au large de Belle-Île

La nuit était calme et belle,  le ciel  montrait tous ses trésors,  c’est en mer que j’ai vu les plus belles nuits étoilées. L’absence de lumières de nos villes les fait briller de tous leurs feux.

Nous étions au large de Belle-Île, en attente des essais de vitesse, sur un magnifique paquebot tout juste sorti de la forme de construction des Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire.

Pour faciliter la navigation, la timonerie était dans le noir le plus complet. Seuls les témoins lumineux des différents pupitres  et l’image du radar en couleur ponctuaient ces ténèbres.  De temps en temps, quelques bips étaient émis par quelques appareils, garants de leur bon fonctionnement.

Dans cette immense timonerie qui était normalement une ruche bruyante, curieusement, à cette heure tardive, nous étions quatre : le capitaine, l’homme de barre, un inconnu le front presque collé à la vitre qui regardait fixement la mer et moi.

Nous étions en marche automatique. Pendant vingt-quatre heures,  il était formellement interdit, à quiconque, de pénétrer dans le compartiment machines. Le pilotage devait se faire de la timonerie ou du P.C. machines

Je m’approchai de l’inconnu :

« La mer vous inspire,  dis-je sans façon.

–  Oui, j’ai été marin voyez-vous. Voilà bien longtemps. Cette courte navigation me permet d’égrener mes souvenirs. »

Il était âgé. À la lueur  blafarde  de la lune, je voyais ses cheveux blancs, son visage buriné par des rides profondes.

« Marine marchande ou royale ?  lui demandai-je.

– Royale. »

Nous fîmes silence, tous deux explorant la nuit. Au loin des feux de navires, des pêcheurs sans doute.

« Moi aussi, dis-je,  j’ai passé quelques temps dans la royale, pour mon service militaire.

– Vous étiez embarqué ?

–  Oui, sur le Commandant Rivière.

– Un aviso escorteur…

– Oui, dis-je, j’ai fait le voyage Toulon-Papeete pour sa campagne d’application dans le Pacifique en 1973.

– C’est un beau voyage.

–  Oui très beau ! J’égrenais lentement, à chaque nom il hochait légèrement la tête : Toulon, les Canaries, Dakar, Matadi, Le Cap, Durban, Diego-Suarez, Diego-Garcia, Djakarta, Nouméa, Futuna, Raiatea, Papeete…

– Diego-Suarez, dit-il pensivement.»

Un long silence s’ensuivit. Le vieil homme semblait naviguer vers quelques souvenirs.

Le capitaine donna l’ordre « Cinq à droite !

– Cinq à droite, répondit le timonier.»  Le paquebot vira légèrement sur la droite pour éviter les pêcheurs.

Notre conversation reprit :

« Comment s’appelait déjà cette boite, à Diego-Suarez ?  demanda-t-il.

– Il y a en avait plusieurs :la Taverne, le  Saïgonnais, le Tropical …dis-je en souriant.

– La Taverne…c’est cela…la Taverne, murmura-t-il.»

À nouveau, un long silence s’ensuivit. Je revoyais le bal à la  Taverne  où les filles tentaient d’aguicher les matelots et les légionnaires : « Viens chez moi , disaient-elles, j’ai un frigidaire et un ventilateur. » Suprême luxe dans ces chaudes contrées.  Elles se louaient à la semaine pour un poulet au coco ou une robe pour le mois. Elles s’occupaient alors dans tous les sens du terme de leur invité. En contrepartie leur subsistance était assurée.

Ma rêverie fut interrompue par une nouvelle question de l’inconnu :

«  Quelle spécialisation aviez-vous ?

– Mécanicien, matelot mécanicien, j’étais secrétaire au P.C. sécurité.

– Et vous que faisiez-vous ? lui demandai-je

– Amiral, votre amiral… »

Publié dans 1973-2011, Avec fichier audio, Histoires de mer | Laisser un commentaire

La visite de l’atelier (2000)

La visite de l’atelier

Sur certaines machines, là où la surveillance des opérations se faisait principalement au pupitre, les ouvriers utilisaient un transistor pour créer un fond sonore. Mohamed, algérien dans l’âme, écoutait principalement du RAI et cette musique rythmée emplissait largement son secteur.

Ce jour là, j’allai recevoir une délégation de guides conférenciers. Je lui demandai, durant la visite, de baisser le volume de son transistor et de mettre une musique un peu plus soft.

« Ne t’inquiète pas, Michel, je fais le nécessaire ! » dit-il avec son air enjoué.

L’après-midi, après avoir accueilli les visiteurs. Je commençai ma visite d’un bout de l’atelier à l’autre et, comme à l’accoutumé. Je demandai aux ouvriers, eux-mêmes, de présenter leur travail et leur machine. Ils appréciaient beaucoup cette participation.

Mohamed avait effectivement baissé le volume de son transistor mais à mon grand effarement, au fur et à mesure que j’approchai de sa machine, j’entendis de plus en plus distinctement :

« Notre père qui êtes aux cieux, que ton nom sois sanctifié etc. » Puis vinrent les Je vous salue Marie …C’était le chapelet de Radio Notre-Dame…

Lorsque nous arrivâmes à sa machine, il éteignit son transistor. A ma tête, il avait vu que j’appréciais moyennement la plaisanterie mais je restai stoïque. Je le présentai aux visiteurs et il parla de son travail et de sa machine avec son léger accent mais très plaisant à écouter.

Puis nous continuâmes la visite. Il alluma son transistor et la litanie continua.

C’est alors qu’un des visiteurs vint à mon niveau et me demanda :

« C’est curieux qu’il écoute une radio chrétienne…N’est-il pas d’Afrique du Nord ?

– Oui, oui il est d’origine algérienne et très croyant…c’est comme ça…on s’habitue. » Puis je rajoutai avec conviction « Il faut prendre en compte les différences, toutes les différences !

– Bien sûr, bien sûr. » Répondit-il.

Quelques jours après je reçus un petit mot du responsable des visiteurs, ravi de sa visite et… de la leçon de tolérance, dans un milieu industriel, qu’il avait beaucoup apprécié.

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Mohamed (2000)

Dans la mesure du possible, je consacrais une demi-journée par semaine pour rencontrer les ouvriers sur leur poste de travail.  Pas moins de 450 personnes travaillaient dans ce vaste hall en trois-huit*. Il me fallait près de trois semaines  pour accomplir cette tâche. Nous parlions travail, bien sûr, mais aussi des études des enfants, des travaux menés dans la maison ou des vacances. C’était essentiel pour mener mes projets de qualiticiens d’être au plus proche de la production. Je prenais beaucoup de plaisir.

Mohamed (2000)

Ce matin là, je remontais l’allée de l’atelier, je faisais mon tour hebdomadaire.

J’avisais sur une machine une nouvelle tête. C’était un jeune magrébin  qui en me voyant arbora un sourire éclatant.

« Bonjour, je suis le responsable Qualité , vous êtes nouveau dans l’atelier, je ne vous ai jamais rencontré ?  Comment vous appelez-vous ? Lui dis-je.

– Mohamed » répondit-il en souriant et en me serrant la main  d’une manière  franche et décidée.

J’ignore ce qui m’a pris mais je me suis entendu dire :

« Ah ! J’aurai dû m’en douter ! »

Avant même que je me confonde en excuse il me répondit en éclatant de rire :

«  Si cela vous pose problème vous pouvez m’appeler Maurice !

– Non, non cela me pose pas de problème j’avoue que ce n’est pas très malin d’avoir dit cela.» dis-je gêné

« Bah ! Ce n’est pas grave ! Vous avez dit ce que vous pensiez ! »

Malgré cette entrée en matière peu cavalière nous nous entendîmes presque immédiatement. C’était un garçon d’une grande gentillesse, très cultivé (il parlait couramment quatre langues) et d’une grande efficacité dans son travail.

Je me demande encore pourquoi je lui ai dit cette phrase aussi stupide mais ce jour là j’ai gagné un ami.

* Organisation du travail d’une journée en trois tranches de huit heures (matin, après-midi, nuit)

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Un soir de paie (vers 1960)

Un soir de paie (vers 1960)

Mon père faisait la queue au guichet de l’usine car à cette époque la paie était donnée à la quinzaine, en espèce, les billets étaient agrafés avec le bulletin de paie.

Dès qu’il l’eût reçu, il se mit à l’écart non loin d’un groupe de camarades. Quelle idée lui prit, il se mit à compter ses billets et commenter son bulletin de paie suffisamment fort pour que ses camarades l’entendent:

« Une belle paie cette quinzaine! Ah oui! Une belle paie! » Il s’amusa de l’effet que ces petites phrases produisaient sur ses camarades, il continua:

« Trois heures supplémentaires! Dame, ça augmente la paie tout de suite. »

Il mit l’argent et le bulletin dans la poche intérieure de la veste de son bleu et s’en alla en lançant:

« A demain les gars. »

Les trois gars allèrent directement voir le contremaître et s’insurgèrent:

« Comment est-ce possible que Marcel à trois heures supplémentaires? »

Le contremaître qui connaissait bien mon père et ses facéties tenta de minimiser le problème.

« Ecoutez les gars je vais voir ça! Cela m’étonnerait mais je vais voir ça. »

« Non, non! Nous voulons des explications tout de suite, ce n’est pas normal. »

Ils montèrent à la direction et bien sûr ils obtinrent la confirmation qu’aucune heure supplémentaire lui avait été payée.

Le lendemain matin mon père reprit son travail dans la fosse où se préparait la fabrication d’un moule pour la réalisation d’une pièce de fonte. L’accueil par ses camarades fut plutôt froid.

Le contremaître l’appela:

« Marcel! Viens avec moi! On monte à la direction, ils veulent te voir. »

– A quel propos?

– Tu verras bien! »

Il  se demandait bien ce qu’on lui voulait et fut reçu par un responsable de la direction:

« Nous avons eu…quelques problèmes hier soir.. à propos d’heures supplémentaires…nous aimerions savoir…pourquoi vous avez fait courir ce bruit?

– Je voulais simplement leur faire une blague! Rien de bien méchant.

– Nous nous en doutons, nous nous en doutons…vous n’ignorez pas que le sujet est sensible…très sensible…nous pourrions vous donner un blâme…mais nous le ferons pas…par contre nous souhaitons vivement que cela ne se reproduise plus. Vous pouvez disposer. »

Il redescendit à l’atelier et repris son travail. Chacun œuvrant sans un mot.

Au bout de quelques minutes un de ses camarades tenta de rompre le silence :

« Qu’est-ce qu’il te voulait à la direction?

Alors le plus naturellement il répondit :

– Oh pas grand-chose. Ils voulaient savoir comment j’utilisais l’argent de mes heures supplémentaires…

Publié dans Enfance | Tagué | Laisser un commentaire

Une antenne pour le poste à galène.

A cette époque la radio était le divertissement familial par excellence. Nous l’écoutions avec un poste à lampes, et j’ai le souvenir d’émissions telles que « La famille Duraton », l’aventure quotidienne d’une famille de français moyens, « Les chansonniers » raillant les crises ministérielles, le feuilleton radiophonique « Signé furax » de Francis Blanche et Pierre Dac. Le dimanche matin il y avait une émission consacrée à l’accordéon et cet instrument est encore pour moi synonyme de moments agréables et festifs. 

Une antenne pour le poste à galène. 

Marcel était passionné par l’électronique et avait déjà ouvert notre vieux poste pour comprendre son fonctionnement. L’idée lui vint de construire un poste à galène. Pour ceux que cela n’évoque rien sachez que c’est un récepteur à cristal qui permit dès le début du XXe siècle la réception des ondes radioélectriques des signaux de la tour Eiffel et des premiers postes de radiodiffusion.

Le récepteur est très simple dans sa conception mais l’antenne est essentielle. Elle est constituée d’un fil électrique tendu entre deux supports suffisamment hauts au-dessus du sol.

Le plan ayant été trouvé sur le journal le Haut-parleur et le cristal acheté à Nantes par Madame L. une charmante voisine qui malheureusement, cela dit en passant, n’avait qu’un seul fils handicapé mental qu’elle appelait Guy-Guy. Il me semble que la seule phrase qu’il su prononcé était « Beurk ça pu ». C’est avec tendresse que je pense à elle car elle adorait les enfants et s’efforçait d’intégrer son fils dans nos jeux.

Le récepteur fut promptement monté mais un problème de taille se posait : Comment réaliser l’antenne ? Le faîte de la toiture de la maison était la seule possibilité. Mais comment poser les supports ? C’est alors que Marcel remarqua celle des voisins située sur le toit de leur maison lequel était dans la continuité du nôtre. Voilà la solution à notre problème ! Il suffit que nous nous branchions sur la leur.

Une échelle fut trouvée et je fus chargé d’effectuer le branchement. En rampant sur le toit j’atteignis bientôt le point de connexion et opérai la jonction. Le fil fut tiré jusqu’à notre chambre.

Je me souviens de la joie de mon frère qui après quelques tâtonnements trouva un point sensible sur le cristal et miracle ça marchait.

Quelques jours après Monsieur R. notre voisin remarqua notre montage sur l’antenne et immédiatement, très en colère, alla voir mon père pour obtenir des explications.

« Pourquoi as-tu fait un piquage sauvage sur mon antenne sans me le demander ? Ce n’est vraiment pas des choses à faire! »

Le ton monta, mon père nia de toutes ses forces. Rouges de colère, ils allèrent constater le fait et malheureusement le fil conduisait indubitablement aux coupables.

Devant l’évidence mon père s’excusa du désagrément et promit d’enlever le fil et de régler le problème avec ses garçons. Les relations s’arrangèrent totalement devant un verre de vin.

Ce soir là Marcel ne fut pas à la fête, il dut fournir des explications. Ma mère était très en colère. Rendez-vous compte ! Risquer la vie de son pauvre petit frère et causer des problèmes avec les voisins, des gens si charmants !

Ce soir là je pris ma moue la plus expressive….

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Les gars du labo

Mon frère Marcel, de quatre ans mon ainé, est très brillant, à l’école primaire il a raflé la plupart des prix, et a un goût prononcé pour les sciences et les expériences.

De cette époque, j’ai le souvenir de la fabrication  d’un zootrope  (Un jouet permettant de donner l’illusion de mouvements avec un tambour, percé de fentes sur sa moitié supérieure, abritant à l’intérieur une bande de dessins décomposant un mouvement), d’une petite voiture à réaction, en utilisant la combustion d’une pellicule photographique, d’une lanterne magique, d’un poste à galène, de moteurs électriques simples etc.

Il m’utilisait comme testeur en me demandant de placer mes doigts aux bornes des prises pour vérifier la présence de courant.

A la maison les fusibles du circuit électrique fondaient souvent. Marcel les remplaçait par des fils de cuivre pour éviter cet inconvénient… 

Les gars du labo

Un jour dans le « caveau* » attenant à la maison Marcel avait disposé des fioles pour une expérience chimique du plus grand intérêt. Mon père alerté par …notre silence parti à notre recherche et nous trouva absorbés par les manipulations.

« Alors les gars qu’est-ce que vous faites ?

– De la nitroglycérine répondit mon frère. »

Il connaissait les méfaits de ce puissant explosif très instable aussi il nous fit évacuer sans mot dire,  nous mis en sécurité auprès de notre mère et courut en face  chez les  P. pour demander conseil à un de leurs garçons qui avait obtenu depuis peu un poste d’instituteur, ce qui constituait un gage de sérieux et une connaissance scientifique de base évidente.

Ils retournèrent au « caveau » et n’osèrent toucher aux fioles ne sachant pas à quel stade nous étions rendus dans notre expérience.

Décision fut prise de faire venir la gendarmerie.  Quand celle-ci arriva nos voisins étaient dans la rue et les commentaires allaient bon train. Lorsque le brigadier après inspection du laboratoire déclara qu’il n’y avait aucun danger d’explosion, la réalisation de nitroglycérine étant impossible avec nos faibles moyens,  tout le monde fut soulagé.

Ce soir là mon frère avait eu un peu de mal pour s’asseoir pour moi c’était différent j’étais trop petit pour avoir des idées pareilles…

*Mot local désignant une petite dépendance généralement dans le jardin.


Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Une histoire simple (2000)

Une histoire simple 

A quelques jours de Noël, il me prend l’envie d’écrire une des histoires qui a eu le plus d’influence dans ma vie. Je n’ai pas eu à réfléchir très longtemps, celle-ci s’est imposée naturellement.

C’était il y a une dizaine d’années, un matin, j’étais à mon bureau lorsque Ambre* la jeune stagiaire qui m’aidait alors à mettre en place des actions de communication au sein de l’atelier entra en trombe.

« Bonjour Monsieur, j’ai quelque chose à vous raconter ! »

« Ah, alors raconte »

Avant d’avoir enlevé son manteau et posé son sac, elle s’assit en face de moi sur une des chaises réservées aux visiteurs et commença son histoire. A son air, elle devait être extraordinaire :

« Je prends, tous les matins, mon train à la gare de Nantes et j’ai tout juste le temps de prendre un café au distributeur automatique. Et, tous les matins, je paie un café à un sans-abri installé, juste à côté, sur un banc. On se dit quelques mots et je cours prendre mon train.

Ce matin, devant le distributeur, je cherchais mon porte-monnaie, pas moyen de le trouver, je l’ai oublié à la maison et vous savez: C’est le sans-abri qui me l’a payé. »

Il m’a dit : « Aujourd’hui, Demoiselle, c’est moi qui paie le café ! »

Elle attendit ma réaction.

« Et bien il est sympa ton sans-abri, très sympa, tu sais que c’est ce matin que tu présentes, dans l’amphi, le plan communication de l’atelier aux étudiants de Centrale Nantes. »

« Je suis prête Monsieur, mais mon histoire n’a pas l’air de vous intéresser ! » dit-elle déçue.

« Si, si c’est sympa, très sympa… »

A mon air perplexe elle dit :

« Pourtant je vous assure… »

Mais se ravisa et s’installa à son bureau.

Je me remis à travailler mais l’idée s’est inscrite dans un petit coin de mon cerveau et c’est un plus tard que j’ai compris la signification et la profondeur de cette simple histoire. Dans ce monde où « L’amitié la plus désintéressée n’est qu’un commerce où notre amour propre se propose toujours quelque chose à gagner. » comme le disait si bien La Rochefoucauld, là dans ce petit geste quotidien nous avons le parfait exemple d’altruiste le plus pur et le dénouement de l’histoire marque, pour notre sans-abri, sa manière d’exprimer sûrement sa reconnaissance mais d’abord son existence.

Histoire simple me direz-vous, vous avez raison, mais elle a prit une grande place plus tard, dans mon modèle de pensée. Au concept de charité de nombreuses organisations où j’applique, sans hésiter, la citation ci-dessus, j’oppose le concept de charité de l’abbé Pierre et de ses compagnons d’Emmaüs où, le travail de l’homme, l’existence de l’homme, dans la société est le pivot central.

Et de temps en temps avec quelques amis, lorsque la soirée s’éternise et comme à nos vingt ans nous refaisons le monde, je raconte l’aventure d’Ambre et du sans-abri ; Elle génère toujours de l’intérêt et elle est toujours suivie d’une discussion intéressante.

* Prénom modifié

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Chez les Compagnons du Tour de France

Ce soir, nous avons le privilège d’assister à une fête patronale compagnonnique à Nantes, invités par la mère des compagnons de la maison de Saint-Nazaire.

La maison de Nantes, étape provinciale dans la formation des Compagnons, est située à l’angle du quai de Malakoff et de la rue de Lourmel, c’est une belle bâtisse avec sa haute flèche torse chef-d’oeuvre de charpente et de couverture. La porte d’entrée est elle aussi un chef-d’oeuvre de forge et de ferronnerie d’art.

Sous le porche deux jeunes portant couleur (ruban dont la couleur différe selon les corps de métiers) et canne (symbole du voyage et de la droiture) nous reçoivent aimablement. Ils portent leur couleur de l’épaule droite au côté gauche sur laquelle sont gravées au fer les symboles des étapes de leur initiation. A sa couleur j’identifie le plus âgé comme métallier.

Les différents paliers menant aux étages attestent du savoir faire des compagnons du Tour de France. Là sont exposées des maquettes de réception ou chefs-d’oeuvre pour l’accès au grade de compagnon : un escalier finement travaillé, un toit avec sa lucarne et sa flèche de cuivre, une chaudière en cuivre, un ibis, une fleur.

Nous entrons dans la salle à manger où déjà quelques personnes devisent. Les apprentis, aspirants et compagnons saluent notre amie par un :

« Bonjour notre mère » déférent. Elle aussi a ceint sa couleur à la taille et mis son bracelet aux emblèmes des corps de métiers.

La salle à manger est magnifique. Du plafond en caisson de bois verni pendent des candélabres en fer forgé finement ouvragés. Sur deux mur opposés, peints en relief d’une manière stylisée, les sept vertus des compagnons : la fidélité, l’honnêteté, la fraternité, le courage, la générosité, la discipline et la patience.

Tout est organisé, ritualisé. Le rôleur, compagnon chargé de conduire la fête, a un rôle central, de sa canne, trois fois frappée sur le sol, il demande la parole, rappelle les usages, invite les convives à prendre l’apéritif, à se rendre dans la salle à manger etc.

Nous dinons avec la précédente mère de la maison de Nantes, elle est en retraite, et notre amie. Il nous a été demandé de ne pas se lever de table avant la fin du repas. Les jeunes enfants dans la salle restent tranquilles, eux aussi respectent les convenances.

Un jeune aspirant charpentier me parle de son métier, de son Tour de France, des difficultés rencontrées, du plaisir de travailler, du travail bien fait. J’écoute, j’écoute…

Pendant le repas, entre chaque plat, le rôleur interpelle l’assemblée:

« Pensez vous que la coterie ou le pays Untel est capable de nous chanter une chanson? « 

L’assemblée répond: « Capable »

Alors le susnommé se lève et répond : « Capable, mais si je sais pas, je demanderai à la communauté ou aux anciens de m’aider. » Il indique alors la page dans le chansonnier que chacun possède car les compagnons mettent leur vie en chanson. Elles évoquent le Tour de France, les pères fondateurs, la mère, les villes de passage, leur métier…

Après que l’aspirant ou le compagnon a chanté le rôleur dit:

« Cette chanson est formidable. Elle fait honneur à celui qui l’a chantée. C’est l’aspirant ou le compagnon Untel. J’espère que vous l’applaudirez. »

Un ban ou un triple ban ponctue la prestation. Chacun se félicite si la synchronisation d’ensemble est parfaite. 

Pour conclure la fête une soirée dansante est organisée mais à minuit les compagnons et aspirants forment la chaîne d’alliance, où portant leur couleur, ils forment une ronde se tenant les mains et croisant les bras, le droit par-dessus le gauche à la manière d’une chaîne. Au centre se tiennent la mère assise, le chanteur et le rôleur debout.

Devant l’assistance silencieuse, même les enfants ont stoppé leurs jeux, le chanteur entonne  » Les fils de la Vierge ». A petits pas pendant le refrain, une ronde lente se met en marche symbolisant leur Tour de France. C’est un temps fort pour les compagnons. J’apprécie toute la diginité qui s’en dégage. 

Les discussions que j’ai pu soutenir m’ont montré combien ils sont bien dans leur temps. Celui-ci travaillant dans le commerce international, celui-là avec les dernières avancées technologiques. Pendant très longtemps c’était un monde d’hommes mais depuis quelques années l’association est ouverte aux femmes.

Je me sens bien dans ce monde, j’aime ces valeurs de fraternité et de respect du travail…

Chez les Compagnons du Tour de France

Nous étions déjà venus en famille il y a une vingtaine d’années lors d’une porte ouverte de la maison des compagnons.

La mére faisait visiter la maison.Dans la salle à manger elle nous présentait les différents symboles qui ornent cette magnifique salle et puis vint le moment où elle nous expliqua le fonctionnement de la maison.

« Lors du repas un compagnon ne peut pas quitter la table sans avoir demandé la permission à la mère » nous dit-elle puis elle ajouta « Il est vrai que cela ne se voit plus dans les familles de nos jours. »

L’ensemble des visiteurs acquiesçait et même une jeune femme crut bon de rajouter « C’est vrai. Remarquez, ce sont des pratiques d’un autre âge. »

Alors on entendit une petite voix d’enfant:

« Chez nous c’est comme ça! Nous demandons toujours à maman avant de quitter la table. »

Il y eu un silence. C’était Agnès notre fille qui du haut de ses dix ans voulait souligner la pérénité de certaines pratiques.

La mère des compagnons s’adressa à elle « Vos parents ont bien raison jeune fille, c’est une manière de montrer votre respect au travail de votre maman. »

Bien qu’elles soient maintenant adultes et qu’elles ont quitté la maison, si pour quelque occasion nous sommes réunis, tous les quatre, pour un repas, elles demandent toujours à leur mère la permission de quitter la table…

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Le tour de France

J’aimais souvent jouer seul dans notre jardin. J’ai souvenir d’expériences en sciences naturelles: collecter des cocons pour voir éclore les papillons, nourrir un oisillon tombé du nid avec …du lait. En science physique: faire traîner par un escargot une boite d’allumettes dans laquelle je posais des charges de plus en plus lourdes ou bien lancer notre chat Mistigris pour voir s’il retombait toujours sur ses pattes.

Nous jouions aux billes surtout à l’école mais il m’arrivait très souvent de faire une partie de « tour de France » dans le jardin.

Le tour de France

Il y a des souvenirs d’enfance qui marquent toute une vie. Ce jour-là ma mère m’a demandé de rester à l’intérieur de la maison mais me faire tenir tranquille était difficile. Au bout d’une heure de supplications, elle m’a autorisé à rester dans le jardin à condition de ne pas faire de bruit. Bien entendu promesse fut faite.

Mon jeu favori était le « tour de France » pratiqué sur une route tracée à la main dans la poussière avec des figurines représentant des coureurs cyclistes. Leur position respective était liée au point d’arrivée d’une bille poussée de loin en loin par une chiquenaude.

Le premier quart d’heure fut consacré à la création du circuit et je restai plutôt calme. J’avais remarqué des va-et-vient dans la cour de la maison d’à côté, les gens rentraient, sortaient, tous avaient un visage grave. Ma mère apparaissait de temps en temps sur le seuil de la maison, jetait un coup d’œil vers la maison voisine, se tournait vers moi, posait son doigt sur la bouche pour que je fisse silence.

Le circuit terminé, je me mis à jouer. Comme tous les garçons de cet âge je commentai la course comme il se doit en imitant le journaliste de la radio, le bruit des motos suiveuses et les cris de la foule massée sur le bord de la route. Les « Pousse sur les pédales mon gars » , les « vroum-vroum » , les « Le maillot jaune est tombé ! » emplirent rapidement le jardin.

En quelques secondes ma mère me prit sous son bras et très vite rentra dans la maison en faisant fi de mes cris et protestations.

Elle me réprimanda et me dit qu’à côté il se passait quelque chose de grave et que je devais me tenir tranquille.

Lorsque je fus calmé, elle me prit dans ses bras et retourna sur le seuil de notre maison. Alors je vis sortir, de chez les voisins, porté par deux hommes en noir, un petit cercueil et compris que ma petite copine était décédée. Ma mère me serra un peu plus fort.

Quelques jours auparavant son père l’avait amenée, enveloppée dans une couverture, près de notre clôture. Je suis allé lui cueillir un brugnon, j’ignorais que c’était un au-revoir.

Cinquante ans après je pense à elle parfois en me disant combien j’ai eu de la chance de vivre tant de choses…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

L’exploration d’une casemate

Le jeu le plus prisé par les garçons était « La petite guerre ». Elle était pratiquée avec des armes fabriquées par nos soins: épées de bois, arcs et flèches etc.

Nous avions des armes plus dangereuses : des lance-pierres. Celui de mon frère et le mien, fabriqués par mon père, avaient un manche en acier, les élastiques en gomme Goéland carrée et poche en cuir. Nous lancions des débouchures, c’est la petite rondelle d’acier détachée avec une presse et un emporte-pièce pour réaliser les trous d’assemblages rivetés au chantier naval . A proximité de ce dernier, nous en trouvions en nombre dans le ballast des voies de chemin de fer. Joseph M. un garçon d’une rue adjacente était d’une grande habileté. Il était capable d’atteindre un oiseau à la cime d’un grand arbre à tous les coups. 

Les « flèches polynésiennes », c’est ainsi que nous appelions  les javelots sur lesquels on adaptait une ficelle pour décupler la force du lancer. Nous les lancions facilement à plus de trente mètres. 

Je n’ai pas souvenir d’accident grave sinon les deux arcades sourcilières de mon copain Jean-Claude que j’ai abîmées en combat singulier à l’épée. 

Nous jouions avec ce que nous trouvions selon l’inspiration ou l’opportunité du moment. J’aimais particulièrement la course de bouchons dans les caniveaux après l’averse.

Le terrain vague notre aire de jeu nous offrait des possibilités selon les saisons. Il formait une petite dépression qui collectait des eaux de ruissellement et créait un plan d’eau. Nous naviguions sur un toit de voiture retourné. Nous pratiquions, au printemps, la pêche aux têtards et l’hiver, s’il était suffisamment rigoureux pour que l’eau gèle, nous faisions de bonnes glissades. 

Ce que nous appelions « la côte », cet ancien camp allemand avec ses casemates, était notre véritable terrain d’aventure. Son accès était protégé par un épais grillage tenu par des poteaux en béton dont la partie supérieure, formant un angle, était munie de fils barbelés. De loin en loin, des pancartes « Terrain militaire accès interdit » ne pouvaient que renforcer notre désir de transgresser cet interdit et nourrir notre soif de découverte.

Toutes les ouvertures opérées dans la clôture par quelques braconniers, pour poser des collets que nous avions un malin plaisir à défaire, nous étaient connues.


Dans cette espace défendu nous cheminions prudemment sur les sentiers en faisant attention au gardien qui de temps en temps se manifestait par des éclats de voix pour nous chasser de ce paradis.

Nous construisions des cabanes semi-enterrées dont le toit fait de branchages et d’herbes sèches était incompatible avec notre éclairage : des bougies.

Avec « notre bateau » nous avons exploré une casemate à la lueur des torches électriques. 

L’exploration d’une casemate

Marcel D. eut une idée de génie en passant devant le campement des romanichels non loin de notre cité. Un toit de Traction Citroën* avait été découpé et gisait là dans l’herbe. Voilà notre bateau pour naviguer sur le plan d’eau! Suffisamment large pour accueillir plusieurs passagers et ses bords relevés offraient un franc-bord suffisant . Bientôt il fut amené par les plus grands près de la rive suivi par la troupe des petits.

* Ce toit avait été troqué contre du plomb auprès de M. Stal, ferrailleur à Penhoët.

Les premiers essais furent concluants. Marcel D. muni d’une perche emmena par groupe de deux, les plus grands d’abord ensuite les plus petits. Dans un premier temps il se cantonna au bord. Comme tout se passait bien il s’enhardit vers le centre du plan d’eau.

L’été vint, le plan d’eau s’assécha. C’était le temps où nous allions le plus souvent traîner dans l’ancien camp allemand.

Nombreuses sont les fois où grouper devant la grande et épaisse porte métallique des casemates nous nous demandions comment aller les explorer. Elles étaient envahies par un mètre vingt d’une eau stagnante et des algues putrides tapissaient le fond.

Le problème était réglé nous avions maintenant un bateau.

Une expédition fut organisée, les lampes de poche collectées, le bateau amené près de la casemate la plus à l’est.

Nous étions quatre pour cette grande première. Debout à l’arrière: Marcel D. le pilote, assis de tribord à bâbord: Jean-Pierre D., Marcel mon frère  et moi.

C’était extraordinaire, nous glissions sur cette eau glauque et la lumière des torches créait, grâce aux canalisations qui couraient un peu partout sur les murs de béton, des ombres fantomatiques.

Nous poursuivîmes plus avant notre exploration,nous passâmes une première porte mais bientôt une seconde nous barrait le passage, elle n’offrait pas suffisamment de place au bateau pour passer. Nous fîmes demi-tour.

L’excitation mêlée de crainte bientôt s’enfuit car nous avions conquis cet univers. Marcel D. fit rouler doucement le bateau et s’amusa des cris de ses passagers. A chaque mouvement un peu d’eau embarqua et bientôt notre bateau sombra.

Je me retrouvai, en étant sur la pointe des pieds, avec le niveau d’eau juste au niveau de la bouche. En voulant crier j’en avalai une gorgée. Marcel promptement, l’eau lui arrivait à mi-torse, saisit Jean-Pierre et le mit en sécurité sur un plot de béton émergeant et il fit de même pour moi. Les deux Marcel récupérèrent le bateau et réussirent tant bien que mal à le remettre à flot.

De retour à l’entrée de la casemate nous fîmes un feu pour nous sécher.

A la maison, par bonheur notre mère était absente, nous nous changeâmes rapidement dans le caveau. Les vêtements furent passés à l’eau claire et mis à sécher mais ils conservaient une odeur nauséabonde surtout les chaussettes de laine. Notre mère nous en fit la remarque mais l’affaire n’alla pas plus loin.

Un ou deux jours après je fus pris de vomissements et de diarrhées. Le docteur Samama vint en urgence et diagnostiqua une fièvre typhoïde. Cette maladie faisant l’objet d’une déclaration obligatoire auprès des autorités pour enrayer une éventuelle épidémie, il me questionna longuement mais je ne dis mot de cette aventure.

Publié dans Enfance | 1 commentaire

La course de caisses à savon

Dans cette impasse sans nom, nous étions un petit groupe d’enfants : Denise, Yvette, et Pierre, Alexandre et Jocelyne, Reine et Lucette, Jean-Claude, Marcel D., Marcel M., Chantal.

Bien que nous soyons séparés à l’école ou à l’église les garçons et les filles jouaient très souvent ensemble.

Le vélo avait de loin notre préférence. Il était toujours à notre portée et nous étions très inventifs, le « vélo foot », le »vélo chat » et les traditionnelles courses. Nous installions sur les fourches des cartons tenus par des pinces à linge. Ils frappaient sur les rayons de la roue et imitaient le bruit d’un moteur.

En Europe, à la fin de la fin de la deuxième guerre mondiale est apparu un type de compétition originale : les courses de caisses à savon. Nombreux sont les enfants de notre génération qui ont construit ce genre de véhicule composé d’une caisse en bois, de quatre roues, celles de l’avant étant montées sur un axe mobile dirigé par une corde fixée aux deux extrémités. Des leviers en bois frottant sur les roues arrière permettaient de freiner.

Marcel D. ,notre voisin, devait être plus agé que moi mais moins que mon frère, avait des cheveux noirs bouclés et un visage allongé. Il était le spécialiste de ce genre de bolides. Les différentes versions de ses engins arboraient toujours un grand « Circus » adroitement peint car il était passionné de gymnastique et de cirque.

Il piquait des équilibres, marchait sur les mains, faisait des roues et des sauts de mains ce qui lui conférait une grande notoriété auprès des enfants de la rue.

Il organisait des spectacles dans sa cour ou dans son garage et bien sûr, avec sa caisse à savon, nous faisions l’ annonce dans notre rue comme nous l’avons vu faire par le cirque Amar ou Pinder. Nous dévalions la rue en braillant:

« Cet après-midi à 14H00 grand spectacle de cirque… »

La course de caisses à savon 

Un jour il fut décidé de faire une course de caisses à savon et mon frère se proposa de construire notre propre bolide. Mon père fut partie prenante dans la construction.

Pour gagner il fallait qu’il fût léger et le plus simple possible pour gagner en vitesse contrairement à celui de Marcel D. qui était constitué d’une caisse fixée sur le châssis et assez haute pour protéger le pilote mais qui alourdissait considérablement l’engin.

Une poutre de bois constituera le longeron central avec un essieu fixe à l’arrière et mobile à l’avant dirigé par les pieds du pilote assis dans un siège d’enfant pour bicyclette capitonné de tissu par ma mère et fixé sur le longeron et l’essieu arrière.

Je pilotais et mon frère poussait. Les premiers essais montrèrent que le véhicule était très bas et Marcel exerçait sa poussée sur mes épaules ce qui était très gênant car je m’écroulais rapidement. Une béquille fixée à l’arrière transmettant la poussée directement au châssis fut installée pour remédier au problème. Incontestablement notre caisse à savon avait de l’allure.

Au jour fixé, les deux véhicules se présentèrent sur la ligne de départ au commencement de la rue.

Le pilote de Marcel D. était Jean-Claude notre voisin d’en face. Parents, voisins et enfants se firent spectateurs et les encouragements fusaient. Ma mère était inquiète, notre engin était sans protection tandis que celui de Marcel D. offrait toutes les garanties de sécurité.

Le départ fut donné. Les deux véhicules s’élancèrent, le nôtre beaucoup plus léger prit immédiatement la tête. En passant devant notre maison, nous entendîmes notre mère nous encouragé ce qui nous galvanisa mais au bout de la rue il fallait négocier le virage pour revenir vers la ligne d’arrivée. Emporté par notre vitesse notre véhicule chavira et je fus éjecté sur le trottoir.

A mes cris, ma mère se précipita et me ramena par la main à la maison en jetant un regard furibond à mon père et à mon frère plantés auprès de notre engin retourné. Marcel D. et Jean-Claude avaient gagné.

Je n’avais que quelques égratignures mais évidemment je sus en profiter pour attirer toute l’attention dont j’avais besoin…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Monsieur le Ministre

Monsieur le Ministre,  (1990)

Ce soir là je revenais de Paris dans le TGV. La journée avais  été rude et j’appréciais le confort de cette merveilleuse machine. Nous filions à vive allure. Nous étions peu nombreux dans cette voiture de première classe, il est vrai que nous étions en milieu de semaine  bien loin de l’affluence à l’approche d’un weekend car alors nombreux sont les « provinciaux » qui rentrent chez eux.

J’occupais un siège côté allée. En vis à vis, côté fenêtre Monsieur le Ministre G. consultait  un dossier et l’annotait d’une écriture nerveuse.

Le bruit si caractéristique de l’ouverture pneumatique de la porte coulissante en verre à l’extrémité de la voiture me fit tourner la tête. Un homme bien mis dan un costume gris clair et serviette de cuir sous le bras traversa l’allée centrale d’un pas pressé et se glissa près de lui.

« Bonjour Monsieur le Ministre » dit-il d’une manière déférente

Celui-ci tourna la tête vers lui, sans un mot le pria de s’assoir d’un simple geste de la main.

« Je souhaite vous entretenir d’un problème… » Et s’ensuivit un long monologue à mi-voix   où il était question d’une fermeture de classe, de parents d’élèves qui menaçaient d’occuper l’école…

Le ministre notait, sans un mot, parfois il dodelinait de la tête soit pour acquiescer, soit pour montrer son scepticisme. A la fin d’un simple geste de la main il fit comprendre que l’entretien était terminé.

L’homme se leva effectua quelques courbettes et lui dit obséquieusement :

« Merci Monsieur le Ministre, merci beaucoup. »

A peine fut-il parti qu’une dame plutôt jolie dans un tailleur très chic  vint elle aussi le solliciter.

« Bonjour Monsieur le Ministre, minauda-t-elle, j’avais remarqué votre présence dans ce train à Montparnasse et je me suis dit que c’était peut être le moment de vous parler de quelques difficultés que nous rencontrons dans notre commune. »

Monsieur le Ministre, malgré sa  forte corpulence, esquissa un mouvement pour se lever.

« Mais bien sûr chère madame, je vous en prie, asseyez-vous. Que puis-je pour vous?

S’ensuivit, là aussi, une longue explication ponctuée par des hochements de tête du ministre. La jupe plutôt courte sur ses jambes croisées, légèrement penchée vers son interlocuteur. Notre notable était, il me semble, subjugué par la valeur de ses arguments.

A la fin elle se leva, tendit la main, il esquissa un baisemain et lui dit:

« Je vais voir ce que je peux faire chère madame.

– Je savais que je pouvais compter sur vous Monsieur le Ministre. »

Ce manège m’amusait beaucoup et j’avais presque oublié la décence, la réserve naturelle  que l’on prend dans ce genre de situation où courtoisement on se plonge dans des pensées ou dans un livre en feignant de ne pas écouter.

Notre bon curé P. au catéchisme ne cessait de répéter « La confession est un rendez-vous  avec Dieu et il vous accueille avec toute sa bonté ». Il me semble, dans le cas présent,  qu’être jolie femme facilitait grandement les choses.

Quelques personnes attendaient  leur tour  en guettant, derrière la porte en verre, le prochain départ d’un solliciteur.

Nous arrivions à Nantes lorsque le dernier fidèle avait obtenu l’absolution.

Monsieur le Ministre aimait être le centre du monde et cela le dérangeait qu’un quidam dans son environnement immédiat ne s’intéressât pas à lui.

Il me lança :

« Vous savez qui je suis ?

– Bien sûr Monsieur le Ministre, mais je suis vraiment désolé… je n’ai absolument rien  à vous demander. »

Il  émit un petit rire en remuant ses larges épaules. Monsieur le Ministre a le sens de l’humour…

Publié dans 1973-2011 | Tagué , | Laisser un commentaire

Le facteur

Le facteur  (Mauves sur Loire  – 1947/1949) 

Ma mère nous racontait souvent cette histoire.

Le plus populaire des remèdes était l’eau-de-vie achetée à quelques paysans qui faisaient brûler leur vin et leur cidre aux bouilleurs de cru. En ce temps là, ils allaient avec leur alambic de hameau en hameau.

Mes parents l’utilisaient surtout pour faire des grogs, la servaient comme pousse-café ou comme ingrédient de cuisine notamment pour le pâté de lapin et  les omelettes flambées. Plus tard, de temps en temps,  mon père nous préparait un canard c’était un sucre trempé dans l’eau-de-vie. Il utilisait parfois une autre technique : il versait l’alcool sur un sucre posé sur une cuillère et il le flambait.

Elle était stockée dans une bouteille de vin ordinaire et pour la différencier de l’eau que nous prenions à table, qui avait un contenant identique, mes parents nouaient un fil de laine rouge sur le goulot.

Un des amateurs de ce breuvage était le facteur. A chaque fois qu’il venait à la maison ma mère lui offrait un petit verre. Il était promptement vidé et repartait vers la maison voisine.

Puis un jour elle en offrit à un voisin. Celui-ci l’avala d’un trait et lui dit en plaisantant :

« Pas très costaud votre eau-de-vie Gaby ! »

Ma mère goûta.

« Oh  ben ça alors c’est de l’eau ! Excusez-moi je vais en chercher au cellier »

Tandis qu’elle débouchait la nouvelle bouteille elle pensait au facteur. Depuis combien de temps les bouteilles ont-elles été échangées ?  Il est passé hier matin, pourquoi n’a-t-il rien dit ?

Quelques jours après le facteur revint :

« Un petit verre facteur. »

« Oui dame ! Il ne fait pas chaud ce matin. »

Ma mère le servit. Il le but d’un trait, fit un claquement de langue et dit avec les yeux rieurs:

« Ah ! Vous avez changé de fournisseur… »

– Depuis combien de temps je vous servais de l’eau ? Demanda-t-elle un peu gênée.

– Oh peut être un voire deux mois mais je n’osais pas vous le dire mais je me demandais combien de temps cela durerait. »

Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

La lettre au Général de Gaulle

La lettre au Général de Gaulle 

Mes parents avaient un démêlé avec l’administration et ils avaient beaucoup de difficultés à se faire entendre. En désespoir de cause ma mère, selon l’adage « Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints », écrivit au Général de Gaulle sans grand espoir de réponse.

Le temps passa, puis un matin le facteur passa directement le portillon du jardin frappa à la porte et dit à ma mère :

« Vous avez une lettre, Gaby, de la PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE. »

Intuitivement, peut être devant l’air très intéressé de notre facteur, elle dit sur un ton désinvolte et rieur.

« Tiens une lettre de mon cousin ! »

Elle prit la lettre le remercia et entra dans la maison.

Les choses auraient pu s’arrêter là si celui-ci n’eut pas été un grand bavard. Bientôt il avait essaimé la nouvelle dans toute la rue, dans tout le quartier.

Dans ces quartiers populaires tout est bon à commenter, amplifier, déformer, on entendait :

« Les Mahé seraient des cousins germains à de Gaulle.

– Mais non ! Ce n’est pas possible !

– Mais si ! Je t’assure que si ! C’est Emile le facteur qui me l’a dit.»

Cette question prenait de l‘importance et bientôt quelques voisines abordèrent ma mère et lui posèrent sans ambages la question :

« C’est vrai que de Gaulle est votre cousin ? »

Pendant quelques secondes elle resta interloquée.

« Qui vous a dit cela ? dit-elle ennuyée.

– La nouvelle coure un peu partout. »

Elle répondit avec force :

« Ben non, ce n’est pas mon cousin ! Mais vous savez j’aimerais bien ! J’aimerais bien que ce soit mon cousin! Parce que la vie serait plus facile. »

Elle leur tourna le dos et s’en alla.

Les voisines restèrent pantoises devant cette réaction soudaine.

Ce fut à la maison qu’elle fit le lien avec la fameuse lettre.

Le lendemain elle attendit le facteur :

« Alors Emile on raconte des « conneries » dans le quartier ?

– A quel propos ? » Dit-il innocemment.

Elle haussa le ton en martelant les syllabes :

« De la cou-si-ne à de Gaulle. »

Avec emphase il lui répondit :

« Vous savez, Gaby, dans l’administration nous avons un devoir de réserve et jamais je me permettrais… »

Devant l’air furibond de ma mère il enfourcha sa bicyclette et détala au plus vite…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Le quartier de Penhoët

L’usine Le Polystyrène a fermé, mon père trouva un emploi aux Fonderies de Saint-Nazaire à Penhoët. Probablement pour éviter des frais de transport trop importants nous déménageâmes à Penhoët au Pré Gras.

Le quartier de Penhoët

C’était le quartier populaire  par excellence, habité essentiellement par des ouvriers du Chantier naval et de Sud-Aviation les deux plus gros pourvoyeurs de travail de Saint-Nazaire.

Le chantier naval (1) « Les Chantiers de l’Atlantique », créé en 1955 par la fusion des Ateliers et Chantiers de la Loire et des Chantiers de Penhoët, construisait à cette époque  l’escorteur rapide Le Bourguignon et le pétrolier  Esmeralda. Il employait près de 10000 personnes et lors de la débauche, au coup de corne,  une masse, une nuée de piétons et de cyclistes se ruait dans les rues de Penhoët.

La concentration des cafés (2) Rue des Chantiers, avenue de Penhoët et rue de Trignac était considérable. Ils  étaient touche à touche. On n’en comptait pas moins d’une centaine.

 Les verres étaient alignés sur le comptoir. Les gars entraient, en quelques secondes buvaient un, deux voire trois verres d’affilée et couraient prendre leur car. Ils payaient à la quinzaine et ponctionnaient ainsi une partie de leur paie, en espèces, remise de main en main avec le bulletin de paie. Lorsque l’état a imposé le versement des salaires dans des comptes bancaires, dans les années soixante, nombre de femmes découvrirent ainsi le salaire réel de leur mari.

Pour faire venir la main-d’œuvre de la Brière, de la presqu’île guérandaise des cars étaient mis à la disposition des ouvriers. C’était l’un des leurs, moyennant un petit pécule, qui les conduisait. Et c’était un long défilé de cars vert, les cars de la Brière,  bondés et pressés qui remontaient la rue Albert Thomas et laissaient derrière eux une fumée bleue et âcre.

Avenue de Penhoët il y avait « Les Fonderies de Saint-Nazaire » (3) où travaillait mon père.

Le sulfureux Pauvre Diable (4) où les américains passaient des soirées coquines. Je ne l’ai pas connu en exploitation. A cette époque c’était une ruine.

La place du  marché de Penhoët où le mercredi et le samedi de nombreux marchands faisaient des affaires. J’aimais particulièrement écouter les camelots débiter leurs boniments.

On y trouve encore de magnifiques halles (5), datant de 1877 et rappelant les halles de Baltard. Elles étaient situées dans le centre ville du Second Empire avant d’être démontées et réinstallées à Penhoët, en 1936. C’est le plus ancien édifice public de Saint-Nazaire encore utilisé.

Les bains douches municipaux (6) qui fonctionnaient surtout avec la cité du Pré gras (7) car les bungalows étaient dépourvus de salle de bain.

Les premiers logements de cette cité furent ceux des ouvriers écossais venus avec John Scott en 1862 pour implanter un chantier naval à Penhoët.

Juste après la guerre, dès 1945, on y installa des bungalows dans l’attente de la reconstruction de la ville anéantie par les bombardements. Un provisoire qui perdura jusqu’en 1970.

Une antenne pour le poste à galèneNotre bungalow

Chaque  bungalow était séparé par le milieu en deux appartements avec une  porte d’entrée sur les pignons. Pas de salle de bain, les toilettes étaient dans la cour. Le nôtre (8) portait le n°1033B.

Notre impasse (9) était bordée à gauche et à droite de bungalows posés dans leur longueur, à droite deux maisons Scott (10) avaient perdurées. Elle se terminait sur un terrain vague (11), notre aire de jeu favorite, bordé par un ancien terrain militaire allemand (12)  que nous appelions «La côte » avec des casemates recouvertes de végétation, derrière celui-ci le chantier naval.

Publié dans Enfance, Le décor | 4 commentaires

Rencontre

Rencontre

En ce mois de septembre 1972, j’étais à Toulon et je m’apprêtais  à effectuer un tour du monde à bord de l’aviso Escorteur « Commandant Rivière ». Le périple durerait
10 mois et les weekends précédents j’avais fait le voyage vers Saint-Nazaire en
train couchette pour passer un peu de temps avec Marlyse et mes parents.

J’avais décidé de passer ce dernier weekend à Monaco. Après les permissionnaires, je pris le train, meilleur moyen pour admirer les magnifiques paysages de la côte d’Azur. A  Monaco,  un petit hôtel bon marché fut rapidement trouvé et je commençai immédiatement ma visite de ce lieu mythique.

J’ai passé tout l’après-midi du samedi au musée océanographique et j’étais très intéressé par toutes les pièces exposées provenant des nombreuses expéditions du prince Albert 1er. A cette époque mes lectures étaient très orientées vers les expéditions telles que celle du Kon Tiki de Thor Heyerdahl,  l’Orénoque Amazone de  Gheerbrant Alain ou des
expériences de spéléologie hors du temps comme celle de Michel Siffre.

Je me rendis ensuite à la cathédrale. Là, je déambulai dans les nefs latérales admirant les vitraux.  Avisant une petite chapelle je m’arrêtai et m’assieds.

Une femme avec un fichu sur la tête était assise non loin. De temps en temps elle se retournait ; elle semblait attendre quelque chose. Je fermais les yeux, goûtant à la sérénité du lieu. Il y régnait un silence bienfaisant, ponctué  de temps en temps par le jacassement de quelques touristes trop bavards, quelques cris enfants, de portes qui se ferment lourdement. Je me disais qu’un navire n’est jamais silencieux, le ronronnement des machines, des groupes électrogènes, les vibrations produites par l’hélice créaient un univers sonore permanent. J’avais oublié ce qu’était le silence.

Le cliquetis de l’ouverture d’une petite porte dérobée, sur la gauche de la chapelle, me fit tourner la tête. Je vis entrer un couple et trois enfants.  Un prêtre vint à leur rencontre en tenue de cérémonie. La femme  au fichu se leva, je fis de même. Quelle fut ma surprise de me trouver alors à quelques mètres de la famille princière. Le prince Régnier, Grace Kelly, Caroline, Albert et Stéphanie.

La princesse Grace nous sourit avec un léger hochement de tête ; nous fîmes de même. Quelle grâce, quelle classe, quelle élégance, je ne pouvais pas détourner mon regard de cette femme tant elle était belle.

La cérémonie ne dura que quelques minutes, il  s’agissait je pense d’une simple bénédiction, et  ils sortirent comme ils étaient venus.

Je restais là, debout, un peu effaré de cette apparition soudaine et la première pensée fut pour ma mère qui suivait toutes les péripéties des familles princières sur Paris Match et à la télévision et avait une admiration particulière pour celle de Monaco.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Laisser un commentaire

La répétition

La répétition

La procession de la fête Dieu était soigneusement ordonnée : la batterie fanfare de l’Alerte de Méan ouvrait la procession, puis les porteurs de bannière, les enfants munis d’une corbeille remplie de pétales de roses, le dais avec ses porteurs sous lequel le prêtre présentait l’ostensoir contenant l’Hostie Sainte puis venait la foule de fidèles entonnant des cantiques.

L’abbé B. avait eu une idée. La procession étant arrêtée,  les enfants exécuteront une
chorégraphie. Un coup de claquoir ils mettront un genou à terre, lanceront d’un geste gracieux quelques pétales. Un coup de claquoir ils se relèveront, pivoteront d’un quart de tour,  mettront un genou à terre et ainsi de suite jusqu’au tour complet.

Ce soir là nous étions tous sur le parvis de l’église, nous avions terminé la répétition de la chorégraphie et l’abbé B. était très satisfait.

Pour manifester son contentement, il nous invita à entrer chez Rosa pour acheter des bonbons.

Il poussa la porte de la vieille devanture et le son familier de la clochette retentit. Il tenait la porte, nous entrâmes.

Jean-Pierre G. oubliant la présence du saint homme et agissant comme il le faisait d’habitude claironna un :

<Bonjour ma chérie !>

L’abbé lui envoya une claque magistrale. Déséquilibré Jean-Pierre chut sur le plancher.

Nous étions bouche bée même Rosa dans son fauteuil restait sans voix.

Jean-Pierre se releva, une joue un peu rouge.

<Ce n’est pas des manières…>  tenta l’abbé, un peu confus, devant tous ces regards éberlués.

<Ce n’est pas des manières non plus, l’abbé ! > répliqua Rosa de sa voix aigrelette pleine de reproches.

L’incident n’eut aucune conséquence sinon que nous savions maintenant que notre bon abbé pouvait être violent et que Rosa, à qui Jean-Pierre faisait des misères, avait pris sa défense.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Le baptême

Je suivis tout le parcours de l’initiation chrétienne avec le curé P. et l’abbé B. à l’église de Méan : la petite communion, la confirmation, la communion solennelle. Toutes ces célébrations étaient prétextes à un repas de famille. 

Après la communion solennelle nous devenions enfants de cœur. Nous portions une soutane noire ou rouge, selon les circonstances, avec leur enfilade de petits boutons à boutonner et un surplis blanc empesé.

Nous servions la messe dominicale en latin, officions aux baptêmes, mariages et enterrements, assurions les processions, suivions les chemins de croix. Le jeudi saint, lors de la messe du soir, le prêtre nous lavait les pieds comme Jésus le fit avec ses apôtres. A cette époque, Les Chantiers de l’Atlantique construisaient des pétroliers et l’instituteur nous libérait pour servir le prêtre lors du baptême des navires. 

Il nous était dévolu de porter la croix, agiter l’encensoir, porter le seau du goupillon et pendant la messe sonner la clochette et présenter les burettes.  

Parmi toutes les processions celle de La Fête Dieu était la plus belle. L’hostie sainte était portée en grande pompe à travers les rues de Méan. La procession était entrecoupée de stations et de prières le long du parcours à des autels provisoires appelés reposoirs fabriqués par les paroissiens. Les rues étaient décorées de dessins à la sciure colorée. Les enfants munis d’une corbeille remplie de pétales de roses et suspendue au cou par un ruban les lançaient en exécutant une chorégraphie réglée au son d’un claquoir. 

L’abbé B. nous donnait des leçons de latin. Elles se résumaient à la connaissance des prières usuelles et à leur parfaite prononciation. Lors d’un service en latin auquel j’assistais avec mes filles, donc très longtemps après,  les prières et les réponses au prêtre revenaient comme par magie, sans effort. Elles n’avaient connu que les services en français et je sentais leur regard et leur étonnement de voir leur père parler une langue inconnue. 

 

Le baptême.

Juste après avoir servit la messe dominicale,  Gérard J. et moi avions accompagné le prêtre à un baptême.

Ce que j’aimais surtout c’était lorsque celui-ci versait l’eau sur le front des bébés inévitablement ils se mettaient à brailler. C‘était plus drôle lorsqu’ils étaient assoupis certains reprenant leur souffle avec difficulté.

Après la cérémonie la marraine donna à chacun un cornet de dragées et… une enveloppe à Gérard. Etonnés nous nous sommes regardés. Voilà en perspective des roudoudous, carambars et autres friandises à acheter chez Rosa.

Mais le curé avait vu la manœuvre.

Juste après la cérémonie, dans la sacristie, en retirant son aube  il nous demanda :

« Gérard, Michel vous n’avez rien à me donner ?

– Euh, non Monsieur le Curé.

– Etes-vous sûr les enfants ?

– Ben oui Monsieur le Curé, répondit Gérard en me regardant et en faisant une très belle moue d’incompréhension.

– N’auriez-vous pas une enveloppe que la marraine a donnée pour l’Eglise ?

– Ah si ! Monsieur le Curé,  mais nous pensions que c’était pour nous, mentais-je effrontément. »

Gérard tendit à regret l’enveloppe. Elle disparu rapidement dans sa soutane.

«  Bonne journée les enfants, dit-il d’un ton enjoué

– Bonne journée Monsieur le Curé, nous répondîmes un peu dépités. »

Adieu les friandises chez Rosa ! Mais nous avions les dragées pour nous consoler.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

La mère Rosa

Mes parents étaient très vigilants à l’éducation morale, jamais un gros mot ou une histoire un peu osée. On faisait attention à la présence des enfants et si les adultes abordaient ce genre de sujet ils les priaient gentiment d’aller voir ailleurs.

Pour moi et mon frère l’église était omniprésente dans notre vie. Chaque dimanche nous allions à la messe. Mes parents étaient plus distants. Ils se servaient de celle-ci comme mode d’éducation mais n’adhéraient pas complètement dans leur vie de tous les jours.

Le soir, en guise de prière, ma mère nous faisait embrasser une  petite statuette de la Sainte Vierge.

Outre les cours d’instruction religieuse à l’école, le jeudi matin, jour de congé, était consacré au catéchiste au centre Don Bosco, une grande bâtisse de deux étages et d’un préau, ceint de hauts murs dans le quartier de Penhoët. Là, le prêtre nous initiait aux Saintes Ecritures et nous suivions sur notre livre de catéchiste dont les textes et les images étaient imprimées en bleu. Parfois il nous jouait de la flûte et les images de la Palestine et de Bethléem sont pour moi à tout jamais associées à cet instrument.

Mes parents étaient abonnés au magazine catholique « La Vie»  et nous à « Cœurs Vaillants » avec sa fameuse devise « A cœur vaillant rien d’impossible » destiné aux enfants de 11 à 14 ans. Il existait un journal spécifiquement destiné aux filles « Ames vaillantes ».

La mère Rosa

 Juste à côté de l’église de Méan la mère Rosa tenait son épicerie-buvette. C’était une très
vieille femme en fauteuil roulant.

La boutique paraissait aussi vieille que sa tenancière. La devanture, du début du siècle, était peinte en vert et lors de son ouverture la porte heurtait une clochette pour prévenir de l’arrivée d’un client.

La pièce était toute en long. Des présentoirs sur lesquels était disposée une rare marchandise couraient sur le mur gauche. Le long du mur droit, quelques tables où l’on servait des verres de vin rouge à quelques vieux esseulés. Dans le fond sur un comptoir en bois très bas, pour compenser le handicap de Rosa, étaient alignés les présentoirs à bonbons. C’étaient des bocaux de verre sphériques à large ouverture munie d’un couvercle.

Lorsque nous avions quelques piécettes  nous allions en acheter et lorsque Rosa avait le dos tourné nous en faisions prestement disparaître quelques-uns dans la capuche du voisin. Malheur à celui qui faisait retomber le couvercle trop bruyamment. Elle nous chassait alors avec son balai.

Mais nous avions un moyen de nous procurer un peu d’argent. Rosa étant un fauteuil, il arrivait fréquemment que des pièces roulassent sous les présentoirs et il était très difficile pour elle de les récupérer.

<Rosa ma pièce à rouler sous le meuble> Prétendions-nous

<Et bien prend le balai et récupère-la !>  Répondait-elle de sa petite voix aigrelette.

Consciencieusement nous passions le balai sous les présentoirs  et c’était bien le diable si
nous ne récupérions pas quelques pièces perdues par quelques clients.

Alors nous achetions des caramels à un centime, des bâtons de cocos et si ces derniers étaient « gagnants », une des extrémités avait alors une marque, nous pouvions en choisir un second voire un troisième.

Encore aujourd’hui je ne peux résister devant des rouleaux de réglisse…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Les chaussures

Les chaussures.

Une fois n’est pas coutume je vais raconter une histoire qui est arrivée à mon copain d’enfance Serge M.

Nous étions dans la même classe et sa sœur ainée, une jeune et très jolie jeune fille de 18 ans, nous faisait parfois le catéchisme le jeudi.

Nous avions tous un correspondant Congolais. Celui de Serge s’appelait Jean-Claude M. , le mien Dieudonné M. et ils habitaient dans le quartier de Poto Poto à Brazzavile.

Les dames du catéchisme avaient décidé de mettre en place une action humanitaire pour aider les petits noirs d’Afrique et nous apprendre le partage des richesses. Nous devions acheter des chaussures neuves pour les envoyer à nos correspondants.

Histoire banale me direz-vous mais c’est mais l’épilogue qui s’est produit 20 ans plus tard qui est intéressant.

Un soir,  Serge M. vit une grosse berline s’arrêter devant chez lui à Saint-Joachim et un noir très smart dans son costume cravate en sortit.

« Monsieur Serge M. , je me présente Jean-Claude M. nous correspondions durant les années 1961 à 1963 et je m’étais promis lors d’un voyage en France de vous retrouver .»

Surpris Serge et sa femme l’invitèrent à entrer et c’est avec une grande joie qu’ils parlèrent de leur parcours respectif.  Serge avait navigué sur le France à la Compagnie Générale Transatlantique puis avait ouvert, avec sa femme, une petite épicerie.  Jean-Claude, appartenant à une des importantes familles de Brazzaville, avait repris la très grosse exploitation forestière de son père et il venait signer des contrats importants en France.
On parla famille, projets, comme deux amis qui s’étaient enfin retrouvés.

Jean-Claude invita ses hôtes à diner dans un restaurant. Ils se retrouvèrent bientôt attablés dans celui du très célèbre hôtel l’Hermitage, un des plus chics de La Baule.
Au début ils étaient un peu gênés de tant de luxe et de faste mais la gentillesse et la prévenance de Jean-Claude leur firent rapidement oublier le cadre.  Serge et sa femme
passèrent là une très agréable soirée.

A la fin du diner Jean-Claude redevint très sérieux et dit à Serge :

« J’ai quelque chose  à te demander… Cela me turlupine depuis de nombreuses années et je suis venu aussi pour avoir une réponse »

« Dit-moi ce qui te tracasse ?» répondit Serge

« Pourquoi  m’envoyais-tu des chaussures ? »

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Les Pères Blancs recrutent à l’école (Audio)

Ce que nous redoutions  le plus c’était les dictées et leur « Cinq-fautes-est-égal-à-zéro ».
Nous en avions une chaque jour. J’entends encore la diction particulière des
maîtres et leur manière d’appuyer sur les consonnes doubles.

Outre les cours de  grammaire, d’arithmétique, nous avions chaque semaine un cours de morale ou  d’instruction religieuse fait par le maître ou parfois par un des prêtres de la
paroisse de Méan.

Le samedi après-midi  était consacré au dessin et au plein-air. Nous jouions alors à une variante du  jeu de drapeau. La classe était divisée en deux camps A et B chacun regroupé,  sur le même côté, à un angle du terrain. Un drapeau était planté, au milieu, à
l’autre bout du terrain. Un joueur du camp A est désigné pour sortir et aller chercher
seul contre tous le drapeau et le ramener dans son camp. L’ensemble du camp B  sort alors à sa poursuite. S’il est pris il reste sur place et peut être  délivré en étant touché par le prochain joueur du camp A.

C’est un jeu de  stratégie, tout se joue sur la surprise. Nous jouions même  la comédie pour faire croire au camp adverse  le départ imminent d’un élève et c’est un autre qui démarrait en trombe poursuivit  par une meute braillarde.

Les récréations étaient  très animées. Nous jouions aux  billes  (quine, le tour de France), la biche (biche, bichon, bichette), le sorcier, aux  cartes (bataille, menteur, pissou), aux osselets. Les jeux de ballon étaient interdits.
Chaque année voyait fleurir une nouvelle mode chaque élève avait alors son yoyos,  son scoubidou, son tricotin, son fil que l’on entrecroise avec les mains pour former des objets. 
 

Une année les pêcheurs  de Méan avaient ramené dans leurs filets des myriades d’hippocampes et une  distribution avait été faite par leurs enfants.

Les compositions  avaient lieu à la fin de chaque trimestre. Moment crucial pour nous car elles  étaient déterminantes pour notre « mouille », notre moyenne de  l’année et notre place dans la classe. Invariablement les trois premiers se  tiraient la bourre poussés par leurs parents respectifs, les autres regardaient  d’un peu loin ce duel. 

De temps en temps  Monsieur Pény faisait venir, avec une contribution pécuniaire des parents,  un montreur de marionnettes ou de serpents,  lézards et autres reptiles sous le préau. 

La kermesse de fin  d’année était un moment très fort. J’ai souvenir de chants et danses  sur le  podium. Les mamans étaient mises à contribution pour fabriquer des gâteaux, les
pères tenaient le bar et la cour était envahie par les stands de pêches à la  ligne et de jeux.
 

J’ai le souvenir d’un  travail assidu et bien suivi. C’était une très bonne école je l’ai vérifié par  la suite par le  nombre de cadres et  d’ingénieurs qu’elle a fournis aux entreprises de la région nazairienne.

audio : Les pères blancs recrutent à l’école

Les Pères Blancs recrutent à l’école

Nous étions abreuvés d’images du travail des missionnaires en Afrique et j’ai encore en mémoire la couverture d’une revue où l’on voit un Père Blanc descendant l’échelle de coupée d’un navire pour aller à terre en pirogue. Il y avait aussi celles du bon docteur Schweitzer et son hôpital à Lambaréné et puis celles de Tintin au Congo, le bon petit blanc, qui nous donnait une image de notre supériorité dans ces contrées…

Cet après-midi là, je restai scotché sur ma chaise. Installé au bureau du maître. Un père missionnaire était venu nous parler de sa mission en Afrique, je buvais ses paroles. Il était impressionnant dans sa robe blanche, un visage plein de bonté avec des yeux bleus rieurs. Sa voix était envoutante toute la classe était sous le charme. Il passait de temps en temps sa main dans une longue barbe blanche ou dans ses  cheveux rares tirés en arrière. Ah ses mains ! elles parcouraient l’espace avec grâce et semblaient nous entrouvrir un monde d’aventure.

Nous y sommes, en Afrique,  par la pensée : les cases, le long chemin pour aller prêcher la bonne parole, les difficultés de conversion, les pratiques païennes qu’il faut éradiquer, la construction d’un dispensaire dans la mission, les maladies tropicales, les soins infirmiers.

Je me voyais remonter  le Congo à l’arrière d’une pirogue vêtu de ma robe blanche et de mon casque colonial, mon fusil à porter de la main pour parer à quelques attaques de crocodiles.  Les noirs pagayaient en cadence en chantant « U-élé-u-élé-u-élé ma-li-ba makasi »

Ah ! qu’elle belle et intéressante vie.

A la fin de l’exposé il nous fallut répondre  à un questionnaire où on nous demandait bien sûr « Voulez-vous rejoindre les Pères Blancs dans leur mission ? »  Je répondais OUI sans hésiter. Mon copain Gérard J. fit de même.

Quelques jours plus tard, Gérard et moi fûmes convoqués l’un après l’autre dans un petit bureau dans la maison du Directeur. En face de moi le même Père Blanc m’invita à m’asseoir :

« Ainsi tu souhaites rejoindre les missions.

– Ben heu…

– Laisse-moi t’expliquer… »

Il me décrivit tous les avantages que je pouvais en tirer, entre autres que l’ensemble de ma scolarité serait prise en charge par la congrégation que je suivrais toute mes études à Lyon. C’était pour un fils de famille modeste une grande chance.

Il réitéra sa question

« Veux-tu venir avec nous »

C’est difficile pour un enfant de dix ou onze ans de répondre non à une personne qui a un  ascendant sur vous, surtout à un religieux.

En la baissant, je fis non de la tête.

Gérard fit de  même.

Ainsi prirent fin mes aventures africaines nous verrons plus tard que j’y suis allé en Afrique, sur une pirogue, mais c’est une autre histoire.

En écrivant ce récit je me demande ce qu’aurait été ma vie  si j’avais accepté…

Uélé uélé u élé maliba makasi  (Le courant est très  fort)

Olélé, olélé maliba makasi (Olélé ! olélé ! le  courant est très fort)

Luka,Luka (Ramez ! Ramez !)

Publié dans Enfance | 1 commentaire

Mademoiselle L.

Dans la classe on n’entendait une mouche voler. Si un  adulte rentrait, les élèves se levaient d’un même élan et attendaient qu’on  leur dise de s’asseoir.

Les instituteurs étaient tout-puissants !  Les parents avaient confiance aux maîtres.
Toute sanction était, par principe, méritée. Se plaindre à nos parents ?  C’était l’assurance d’être doublement puni.

Du fait de la disposition des classes avec ce long  couloir, point besoin d’être conduit au directeur. Immanquablement toute mise à  la porte était sanctionnée par celui-ci qui donnait de temps en temps un petit  coup d’œil.

Je n’ai pas souffert, en vérité, de cette sévérité.  Nous suivions un ensemble de règles ce qui nous empêchait pas de faire des  bêtises.

Mademoiselle L.

Cette année là nous avions une nouvelle institutrice  Mademoiselle L. toute fraîche émoulue de l’école normale. Elle avait peut être  vingt ans et je la trouvais très belle.

Je me trouvais à côté de Gérard J. et nos coups d’œil  complices montraient que lui aussi n’était pas insensible à son charme.

Je me penchai vers lui et lui dit quelque chose à l’oreille.  Nous nous regardâmes et une moue de contentement illumina notre visage. Nous  étions tout les deux d’accord.

Notre manège ne passa pas inaperçu

<Mahé ! Viens ici !> me dit-elle

Je montai vers le bureau avec un peu de crainte mais ses  méthodes étaient plus douces que Madame G. et  je savais que je ne risquais pas de châtiment corporel.

<Alors, qu’as-tu dit à J.>

Je ne répondis pas et elle réitéra la question. Je pense  qu’elle était une fine psychologue et compris tout de suite que je ne souhaitai  pas répéter mes propos devant toute la classe.

<Tu viendras à mon bureau à la récréation !>

Vint l’heure de la récréation et je me présentai à son  bureau.

<Alors qu’as-tu dit ?>

Je fis non de la tête

<Alors écrit le !>

Et de mon écriture malhabile j’écrivis : « Vous  avez de beaux nichons »

Elle posa sa tête sur ses mains jointes poussa un soupir et  me dit :

<File en récréation !>

J’étais très heureux de m’en tirer à si bon compte et je rejoignis J.  qui m’attendait avec un peu d’inquiétude…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

La guenon, le singe et la noix

Les livres nous étaient fournis par l’école, néanmoins, il fallait les couvrir à chaque rentrée. Avant que nous puissions le faire nous même, cette tâche était dévolue à mon père et je crois qu’il en prenait grand plaisir.

Nous achetions les fournitures directement à l’école entre autres : un cahier de brouillon pour les exercices, un cahier de devoirs du jour, un cahier de compositions avec un protège-cahier de couleur bien distincte.

Nous écrivions à la plume Sergent Major. L’encre violette était très pâle. Nous supposions que M. Penny la coupait avec de l’eau pour réaliser quelques économies. Le crayon Bic est apparu en 1950 mais son utilisation dans notre école est plus tardive.

Le porte-plume en bois générait quelques problèmes pour certains élèves notamment André. Il le suçait en permanence en quête d’inspiration. Au bout de quelques temps il ressemblait à un palmier rabougri. Pour leur passer cette manie le maître introduisait le manche d’un porte-plume neuf dans une queue d’artichaut et le laissait mariner quelques temps. Cette opération était, en principe, très efficace car elle lui donnait un goût fort désagréable et les dissuadait rapidement de le mettre à la bouche. Pour André rien ni fit, il le rongea de plus belle.

 

Une journée normale, l’école démarrait à 8h30 jusqu’à midi, puis de 14 h à 16h30. Chaque demi-journée comportait une récréation. L’étude commençait à 17h jusqu’à 18h00. Les leçons étaient ainsi apprises, les devoirs faits. Cette pratique permettait un soutien scolaire à tous les élèves.

Pour le cours supérieur la journée commençait à 7h00 par un cours de connaissance générale suivit par les cours normaux et se terminait par le cours du soir de 1800 à 19h00 où l’algèbre, la géométrie, l’anglais étaient au programme. Le jeudi matin était consacré à la préparation aux concours des Chantiers, de l’Aviation et du Collège technique. Nous nous entrainions avec à des exercices de mémorisation ou apprenions le dessin technique.

 

Nous commencions le matin et l’après midi par une dizaine de chapelet avant le premier cours, un Notre Père, dix Je vous salue Marie et un Gloire au Père. Un élève récitait, les autres répondaient. Chacun comptant discrètement sur ses doigts dans le cas ou un Je vous salue Marie eût été de trop.

 

La guenon, le singe et la noix

Je me revois encore ânonner les tables de multiplication et d’addition dans la classe de Madame G. au cours préparatoire. Elle était très sévère et n’hésitait pas à employer la manière forte pour nous faire apprendre. Pour nous récompenser d’un bon travail nous avions droit à une image pieuse mais les coups de règles cinglaient nos doigts lorsque les choses marchaient moins bien.

Je me souviens de la récitation d’une fable de Florian La guenon, le singe et la noix * qui cinquante ans après me laisse encore un souvenir douloureux. Lorsque de temps en temps je feuillette un recueil de fables choisies, un de mes livres préférés, et qu’elle tombe sous mes yeux, je tourne la page rapidement…   

 

Mes parents me l’avait fait réciter et c’est plutôt serein que je montai sur l’estrade auprès du bureau en face de l’institutrice.

 

 Je commençai :

< La guenon, le singe et la noix. Une jeune guenon cueillit une noix dans sa coque…dans sa coque…>

< Verte !> continua madame G.

< Elle y porte la dent,… > s’ensuivit un silence

< Fait la grimace !> < Tu n’as pas appris ta leçon !> tonna-t-elle

<Si madame>

< Alors récite là ! Tend ta main !  >

Je tendis ma main et sa règle tomba d’un coup sec sur les doigts.

< Va à ta place et apprends ta leçon>  me dit-elle.

Assis à ma place j’essayai du mieux que je pusse de mémoriser ces mots qui me semblaient maintenant  danser la sarabande sur les pages de mon cahier.  

Elle me rappela trois fois et trois fois la règle m’a meurtri mes doigts.

Puis vint la récréation et naturellement je restai apprendre ma récitation. Elle m’appela quatre fois et quatre fois la règle cingla mes doigts…

Je fus sauvé par le cours suivant. J’eus bien du mal pour écrire la dictée avec mes doigts endoloris…   

 

*La guenon, le singe et la noix.

Une jeune guenon cueillit
une noix dans sa coque verte ;
elle y porte la dent, fait la grimace… ah ! Certe,
dit-elle, ma mere mentit
quand elle m’ assura que les noix étoient bonnes.
Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit !
Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
vîte entre deux cailloux la casse,
l’ épluche, la mange, et lui dit :
votre mere eut raison, ma mie :
les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Souvenez-vous que, dans la vie,
sans un peu de travail on n’ a point de plaisir.

 

Jean-Pierre Claris de Florian.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

L’école Saint-Joseph de Méan

Je fis mon entrée, en cours d’année,  à l’école de garçons St-Joseph,  rue des frères Monvoisin, à Méan. C’était une école chrétienne, bien que les instituteurs et institutrices fussent tous des laïcs. 

EcoleSaintJosephSituationEcole Saint-Joseph de Méan – Situation 

SituationEcoleSaintJoPlan Ecole Saint-Joseph de Méan – Plan

 Elle était très récente et moderne. Le bâtiment principal comportait quatre classes (1) distribuées par un grand couloir vitré (2) qui donnait sur le terrain de plein-air (3).

Les classes donnaient sur la cour (4) avec ses tilleuls plantés par des parents d’élèves dont mon père.

En face, de l’autre côté de celle-ci, la maison du directeur M. Joseph Pény (5). Le mur du préau (6) nous séparait de l’école des filles (7), tenue par des religieuses. J’ai souvenir que la sœur directrice, sœur Léonie, avait une très forte personnalité au sens propre comme au figuré. 

Chaque classe accueillait 35 élèves en deux divisions. Celle du directeur était double (Classe 1d) et pouvait être séparée par une cloison amovible. Elle accueillait quatre divisions avec un maximum, certaines années, de soixante-dix élèves.

 

L’école était réputée. Les élèves venaient principalement du quartier de Méan-Penhoët mais aussi des communes environnantes : Montoir-de-Bretagne, Trignac, Saint-Malo-de-Guersac, Saint-Joachim.

 

Du passage dans la classe de Mme Gicquel (Classe 1a)  j’ai quelques souvenirs douloureux car celle-ci maniait la règle avec dextérité sur nos pauvres doigts mais elle savait aussi être d’une grande gentillesse et nous offrait des cerises enrobées de chocolat « Mon chéri » lorsque nous l’aidions à faire le ménage dans la classe.

Melle Lucas (Classe 1b) était jolie et très douce. M. Lucas (frère de la précédente) (Classe 1c) avait une très grande autorité puis enfin M. Pény (Classe 1d) qui se dépensait sans compter pour nous permettre de nous en sortir. J’ai souvenir qu’un de mes camarades avait des grosses difficultés, dues à sa surdité, mais ce grand pédagogue  avec des méthodes adaptées à sa situation lui a permis d’obtenir son certificat d’études qui était à l’époque l’examen de base pour entrer dans le monde travail. 

 

PhotoClasse004 Classe de Mme Gicquel

En bas, de gauche à droite : (Gérard Joneau*), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (non prénom), (nom prénom), (prénom nom), (Serge Moyon).

Au milieu de gauche à droite : (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (Patrice Lehic), (Jean-Yves Cherruaud), (prénom nom), (Jacques Grouhan).

En haut  de gauche à droite : (Mme Gicquel), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (prénom Leberre ( ?)), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (nom prénom).

 

PhotoClasse001 Classe de Melle Lucas

En bas, de gauche à droite : Jacques Grouhan, Michel Mahé, (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (Gérard Joneau*), (prénom nom), (Jean-Yves Cherruaud), (prénom nom). 

Au milieu de gauche à droite : (Melle Lucas), (Jean-Yves nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom). 

En haut  de gauche à droite : (prénom nom), (Yvon Drouillet), (Alain Leroux), (prénom Lehic), (Jean-Hughes Postec ), (prénom nom), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (Serge Moyon).

 

Les tables d’écolier étaient modernes et nous les cirions à la fin de chaque année scolaire. Gare si une marque était faite ! Un petit tapis les protégeait avec un trou en haut à droite pour l’encrier.

Sur l’estrade, le bureau du maître. Au mur, le tableau vert formait triptyque. Les deux parties rabattues nous empêchaient de voir les exercices préalablement écrits par le maître lors, entre autres,  des compositions.

Aux murs les cartes de France, du monde, pendues par deux œillets, permettaient de temps en temps de nous évader en suivant du regard les fleuves, les côtes, les massifs montagneux.  

 

La place des élèves était liée aux résultats, les meilleurs devant, les derniers derrière. Certaines étaient attitrées d’un bout de l’année à l’autre et parfois même d’une année à l’autre. 

Nous portions tous une blouse généralement grise achetée au marché mais certains, ayant des parents plus aisés, arboraient des plus fantaisie, de meilleure qualité et de coupe ce qui créait nettement une différence et rendait la notion d’égalité bien dérisoire.

Le carnet de notes

Mon père était très dur. En principe, le rituel de la correction voulait qu’il commençât par défaire la boucle de son ceinturon de cuir large de cinq centimètres puis de le faire glisser rapidement. La plupart du temps il s’arrêtait à la première étape et nous nous en tirions avec une sévère réprimande.

Les enfants perçoivent très bien les changements d’atmosphère et ce soir là, en rentrant, je me suis dit que cela allait peut être chauffer pour moi. Mon père était attablé les coudes posés sur la table les doigts croisés sous le menton. Ma mère était nerveuse et penchée sur son tricot elle évitait mon regard. Sur la table, mon carnet scolaire que je lui avais remis la veille. Les résultats étaient mauvais voire catastrophiques.

Mon père m’appela, pivota sur sa chaise et me fit venir en face de lui. Vu la situation il fallait à tout prix détendre l’atmosphère et je tentais un :

« J’ai une nouvelle fiancée ! »

Ma mère se retourna, sourit mais replongea rapidement dans son ouvrage. Mon père avait un visage de marbre. Je baissais la tête et mis les mains derrière le dos en signe d’une parfaite soumission. Alors il me dit :

« Ecoute, écoute-moi bien, regarde-moi, regarde-moi ! » Avec son index sous mon menton, il me releva la tête pour bien me regarder dans les yeux  D’une voix ferme il me dit :

« Je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école. Très tôt on m’a mit au travail et je veux que tu réussisses, je veux que tu apprennes, c’est important d’apprendre…tu comprends ? »

Il mettait très difficile de soutenir ses deux yeux bleus fixés sur les miens et je tentais plusieurs fois de détourner mon regard mais à mon grand étonnement je les vis lentement se mouiller, ses lèvres se pincèrent, son menton se mit à trembler, sa voix devint plus faible puis deux larmes coulèrent, lentement, symétriquement, sur un visage transformé par le chagrin.

« Promet-moi de bien travailler ! » Sa main rugueuse, calleuse, habituée à déverser de la fonte dans la gueule béante du cubilot caressa doucement ma joue.

Promesse fut faite… et réalisée.

Publié dans Enfance, Le décor | 1 commentaire

Les obsèques de mon grand-oncle

Nous recevions peu. A chaque élection nous mangions une tête de veau sauce vinaigrette  avec un couple de retraités sans enfants. Il me semble que c’était une vieille pratique républicaine symbolisant la chute de la monarchie.

Le grand moment c’était la visite rituelle, à la nouvelle année, vers onze heure, chez ma grand-tante Marie et mon grand-oncle Donatien. Mon père mettait un point d’honneur que nous fussions les premiers. Nous étions là dans un autre milieu. Mon oncle était contremaître à la chaudronnerie, ce qui est à l’époque était une place très élevée dans l’entreprise, son frère Joseph était sous-directeur aux Forges de l’Ouest.

Lorsque que ma tante se penchait vers moi et me parlait doucement en me souhaitant une bonne année et me demandant comment se passait l’école, mentalement je récitais, en bon polisson, ce que nous disions à la récréation : « Bonne année, bonne santé, la foire au c.. pendant toute l’année »  mais un « Bonne année ma tante. » sortait d’une voix claironnante. Nous avions droit à un paquet de crottes de chocolat.

Là, nous rencontrions toute la famille entre autres : Denise et André mes cousins, André m’impressionnait beaucoup toujours en costume cravate gris, directeur d’entreprise, Paulette et Jean, il était ténor et chantait à l’église dans une chorale. Odette et Lucien, le frère d’André et leurs enfants, les jumeaux, Alain et Gilbert. La salle à manger était pleine, chacun prenant des nouvelles des autres. Mes parents écoutaient, acquiesçaient mais restaient souvent silencieux.

 

Mon oncle se prénommait François mais ma tante n’aimait pas son prénom. Elle préférait l’appeler Donatien qu’elle trouvait beaucoup plus chic. Elle était très précieuse et toujours très bien mise. Pour chaque repas important, elle préparait sa table la veille et tout y était, fourchettes à huitre, couteaux à poisson etc.

Lorsque nous étions invités, nous faisions de notre mieux, mon frère et moi, et dans une certaine mesure nous copions une certaine éducation.

Mon oncle était coureur cycliste et il a pratiqué ce sport, au Vélo Club Nazairien, jusqu’à un âge avancé en entrainant les plus jeunes. Il prenait plaisir à faire bouger ses biceps à mon grand étonnement. Je l’aimais beaucoup, il était d’une extrême simplicité. A chaque repas de famille, il déclamait des monologues et lorsque parfois c’était un peu osé, pour l’époque, ma grand-tante minaudait « Donatien il y a des enfants ! »  « Je sais Marie, mais il n’y a rien de bien méchant »

Nous avions ordre de ne pas sortir de table. Nous restions assis patiemment, nous écoutions les grandes personnes. Bien entendu il ne nous serait jamais venu à l’idée d’intervenir sauf si nous étions invités. Si parfois une certaine excitation se faisait jour, un seul regard de mon père nous faisait cesser immédiatement. Cela faisait la  fierté de nos parents, nous étions bien élevés et pas du tout traumatisés. Ceci faisait partie d’un code de conduite. Nous savions que le soir même toute liberté nous serait donnée pour courir, avec nos lance-pierre, dans les prés.

 

Les obsèques de mon grand-oncle

Nous allons faire un bond, en février 1993, lorsque mon oncle décéda à 98 ans une semaine après ma tante Marie.

Je me présentais alors à l’église de Saint-Nazaire et ma grande surprise plusieurs porte-drapeaux attendaient sur le parvis. Un de mes amis ancien combattant avec qui je partageais quelques convictions politiques vint à ma rencontre. Il me demanda quel lien j’avais avec le défunt. Je lui répondis que c’était mon grand-oncle alors il me mit ma main sur l’épaule et me dit respectueusement : «  Ainsi, vous êtes son petit-neveu… » 

Le corbillard arriva. Dès que le cercueil fut sorti, on le recouvrit d’un drapeau tricolore. Les porte-drapeaux se placèrent de chaque côté et inclinèrent leur hampe à son passage.

Puis vint le moment où la mémoire du défunt fut évoquée. Je découvris alors que cet homme, engagé à 19 ans, avait connu la grande guerre et son flot de malheurs et qu’il était chevalier de la légion d’honneur, croix de guerre 1914 -1918, médaillé militaire etc. mais jamais il n’en parlait. J’appris plus tard que le onze novembre de chaque année, il allait saluer la mémoire de ses camarades mais n’arborait jamais ses médailles.

Et quand dans les cérémonies officielles je vois toutes ces gens, béret vissé sur la tête et torse bombé placardés de médailles, je pense à mon grand-oncle et il me semble alors que sa simplicité le rendait encore plus digne d’intérêt.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Une soirée mouvementée

Notre rue était un microcosme du monde ouvrier de l’époque : avec ses familles plus ou moins nombreuses, ses retraités, son veuf et son fils, ses gens seuls, son buveur invétéré et violent. Certains un peu plus dans la misère que d’autres, toujours essayant, pour la plupart dignement, de survivre.

Les femmes de cette époque ne travaillaient pas et s’évertuaient à donner le meilleur d’elles-mêmes pour leur mari, leurs enfants, la maison : cousant, reprisant, briquant, astiquant, calculant toujours pour arriver à la fin de la quinzaine, attendant le payeur des allocations familiales, tricotant des pull-overs toujours sur le même patron en attendant que le mari, fatigués après huit heures de travail six jours sur sept, s’endorme pour éviter quelques assauts amoureux.

Toujours en bleu de travail, uniforme de sa condition mais fier de le porter, il était manœuvre, soudeur, traceur de coque ou mécanicien à bord des navires du chantier naval jardinant, bricolant, toujours affairés.

Puis Il y avait les enfants heureux et libres, criant, piaillant dans la rue et les terrains vagues alentours qui étaient leurs domaines d‘aventures et de jeux. On s’occupait peu de savoir où ils étaient, il fallait simplement qu’ils soient à l’heure aux repas.

De l’entraide, de l’amitié ? Pas plus, pas moins qu’ailleurs. Chacun compatissant au malheur des autres en priant Dieu que rien ne leur arrive ou parfois pleurant d’abord sur eux-mêmes en extrapolant que cela pourrait leur arriver.  Et quand par malheur la maladie s’insinuait, la misère arrivait par la grande porte pour les moins lotis.

 

Une soirée mouvementée 

Mon père ce soir là était rentré très fatigué, pâle et chancelant. Il s’alita immédiatement. L’inquiétude était grande dans la maison. Ma mère allait et venait de la chambre à la cuisine. Elle avait appelé le Docteur Samama en allant téléphoner à la boucherie Barré à l’entrée de la rue, seul endroit où on pouvait trouver un téléphone. 

Jamais je ne l’avais vu couché à cette heure de la journée. Inconsciemment je m’attendais à quelque chose de grave. Je m’assis sur une chaise non loin de lui.

Puis d’un coup, il fut pris de vomissement et un flot de sang inonda les draps blancs et le parquet. Je criais et me mis à pleurer et tout de suite il me dit « Ne t’affole pas, ce n’est rien, ce n’est rien »  Sa tête retomba sur l’oreiller et il esquissa un sourire pour me rassurer.

Un second flot de sang s’écoula dans une cuvette que ma mère avait été cherchée. J’avais le sentiment que sa vie s’en allait dans ce récipient.

Alors, les  doigts entrelacés pressant de toutes mes forces ma poitrine, les yeux fermés comme pour fuir cette vision cauchemardesque, je me suis mis à prier, prier avec ferveur comme par la suite je n’ai jamais prié, toute mon âme, tout mon être envoyait vers cette divinité une demande, une faveur, une supplication de repousser la mort. J’enchainais les Je vous salue Marie, et les Notre Père. Je n’entendais plus ma mère qui me demandait de quitter la pièce. Puis tout s’enchaina rapidement, le docteur arriva, l’ambulance, Madame Barré vint nous chercher mon frère et moi pour nous emmener diner en attendant le retour de ma mère de l’hôpital.

Nous nous retrouvâmes dans une cuisine claire et spacieuse. Tout en mangeant, je parcourais du regard cet univers fort différent, plus moderne. Je remarquais l’eau chaude et froide sur l’évier, la gazinière. Un autre étonnement nous buvions de l’eau de Vichy avec une larme de vin. Ils étaient jeunes et sans enfants et leur prévenance et leur gentillesse sont restées gravées dans ma mémoire.

 

Ma mère attendit longtemps dans la salle d’attente et l’arrivée de la sœur infirmière avec le Docteur Samama lui fit comprendre tout de suite que le pire était à craindre.

« Faites votre lit, dans une heure on vous le ramène ! »  dit-elle sans ambages.

« Je ne crois pas ma sœur, avec ce que je lui ai donné il passera la nuit. » répondit-il plutôt sèchement.

Il ramena ma mère désemparée à la maison.

Mon père survit et une longue période d’hospitalisation commença. Ma mère allait le voir chaque jour par le bus et lui amenait des œufs au lait, des petits flans. J’y allais le jeudi et ma grande joie était de coller mon oreille sur le petit haut-parleur caché dans un coussin que les malades plaçaient sur l’oreiller pour éviter de déranger leur voisin. Il y avait plusieurs canaux dont un de musique classique et curieusement c’est là que je découvris avec fascination son existence.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Un voleur dans la cour

Notre logis se composait de 4 pièces : une cuisine, une salle de séjour et deux chambres. J’en partageai une avec mon frère.

La cuisine était petite et nous prenions nos repas dans la salle de séjour. Un grand évier avec un simple robinet d’eau froide servait aussi bien pour la vaisselle que le linge.

Pour conserver les aliments, l’été, nous disposions d’une glacière. Elle ressemblait à un petit frigidaire actuel mais sans système de refroidissement. Ma mère achetait un quart de pain de glace tous les jours au camion réfrigéré où à la Glacière sur le port de Saint-Nazaire et le ramenait enveloppé dans un sac de jute sur sa bicyclette.

 

Il n’y avait pas de salle de bain. Les jeunes enfants étaient douchés debout dans l’évier de la cuisine. Les plus vieux allaient aux bains douches situés sur la place du marché.

 

Dans la salle de séjour, outre la grande table ronde et les meubles Henri Deux, trônait la cuisinière. Elle était entièrement en fonte. La partie inférieure avec son parement recouvert d’émail blanc comportait un four, un foyer et son cendrier avec sa porte et son système d’aération, un réservoir, avec son robinet en bronze, qui nous assurait une réserve d’eau chaude permanente. La partie supérieure était pourvue d’une grande bouche circulaire que l’on pouvait ouvrir anneau par anneau avec un tisonnier et par laquelle on l’alimentait en bois ou charbon. Cette partie oxydable conservait un poli et un éclat métallique minutieusement entretenus par ma mère.

Périodiquement mon père réfectionnait le foyer avec de la terre réfractaire ramenée de la fonderie.

Elle était alimentée, la plupart du temps, avec du bois qu’il allait chercher dans le bassin de Penhoët. C’était des planches utilisées dans la confection des échafaudages lors du carénage des navires. Il les remontait sur le quai avec un lasso qu’il passait à l’une des extrémités pour les hisser sur le quai puis les chargeait sur sa remorque, sa « cariquelle », attelée à sa bicyclette. La peinture et le mazout qui les souillaient engendraient lors de leur combustion des effluves assez désagréables dans la maison.

Il était courant qu’un feu se déclarât dans le tuyau d’évacuation des fumées relié à la cheminée. Celui-ci rougissait brusquement. Ma mère alors, calmement, appliquait sur toute sa surface des sacs de jute saturés d’eau pour le refroidir.  

Le marchand de charbon, M.Ménard, passait régulièrement dans notre rue avec son attelage. Debout sur celui-ci, les jambes légèrement écartées, il tenait les rênes en sifflant tout le temps. Son cheval, portant des œillères et attelé à une remorque à pneus, allait d’un pas lent et régulier. De grands sacs noirs pleins de boulets attendaient d’être déchargés à dos d’homme dans les caves et caveaux.

 

 

Un voleur dans la cour

C’était un rituel, chaque soir mon père donnait à manger aux lapins,  fermait les caveaux dans la cour et les volets coulissants du bungalow.

Ce soir là il faisait nuit noire et il s’attachait à fermer le dernier volet, celui de notre chambre, lorsqu’il sentit un objet dur sur sa colonne vertébrale et une voix lui intima :

« Haut les mains »

Lentement mon père s’exécuta puis, sans attendre, d’un mouvement de rotation rapide il envoya sa main droite sur le côté du visage de son agresseur. Ce dernier poussa un cri et s’affaissa sur le sol.

Il fit coulisser le volet pour redonner de la lumière et découvrit, ahuri, mon frère Marcel étendu sur le sol avec un fin filet de sang coulant d’une de ses narines.

Rapidement il le releva et l’emmena à l’intérieur de la maison. Ma mère en voyant mon frère dans cet état s’écria :

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi l’as-tu frappé ? »

«  J’ai cru que c’était un voleur »  dit-il puis de raconter et enfin de lui demander:

« Mais pourquoi as-tu fait ça ?

« Pour te faire une farce » dit-il en pleurant.

Le repas fut très calme ce soir là, de temps en temps je jetais un petit coup d’œil à la joue un peu rouge de Marcel  et au bout de coton hydrophile qui pendait d’une de ses narines.
 UnVoleurDansLaCour
Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

L’alimentation

L’essentiel de notre alimentation provenait de la pêche. Mon père allait souvent de nuit sur le vieux môle de Saint-Nazaire avec le carrelet mobile d’un de ses amis. Le prix de la location : le partage de la pêche.  

Lorsqu’il eut le projet d’en acheté un,  il essuya un refus net de ma mère. Elle n’en voyait pas la nécessité.

Son ami souhaitant vendre le sien, il emprunta en cachette un peu d’argent et en fit l’acquisition. Les premières prises furent vendues pour rendre le prêt.

Il s’avérera que c’était vraiment une très bonne idée. La ressource, de ce fait, augmenta et la part vendue assura un complément non négligeable dans l’économie du ménage.  Ma mère devint ipso facto une spécialiste pour cuisiner le poisson… surtout pour varier les menus. Fritures, matelotes d’anguilles, mulets au four, plies à la meunière furent du menu midi et soir.

En février, c’était les civelles que nous achetions au marché sous la forme de pains de cent grammes ou directement aux pêcheurs du petit port de Méan.

Chaque grande marée, quand c’était possible, nous nous adonnions à la pêche à pied (moules, bigorneaux, berniques, huîtres) à Saint-Marc-sur-mer. On emplissait un sac de jute.

La pêche à la crevette se pratiquait au haveneau en face le collège Saint-Louis sur le front de mer à Saint-Nazaire. Les coques plage Benoit à la Baule.

 

La soupe était le plat incontournable du soir. La soupe de pain, bouillon de légumes ou de viande dans laquelle étaient incorporées des gros morceaux de pain dur, était la plus courante. Parfois mon père faisait chabrol : il ajoutait un peu de vin rouge au reste de son bouillon.

Je préférais la soupe de lait : le lait mijote doucement avec des oignons préalablement revenus dans du beurre puis on incorpore des morceaux de pain dur.

Lorsqu’il faisait très chaud ma mère préparait une soupe à la pie ou trempinette, c’était du pain trempé dans un mélange, servi très frais, d’eau, de vin et de sucre.

 

Plus rarement elle nous faisait des galettes et des crêpes (ces dernières surtout à la Chandeleur), la bouillie de blé noir ou groux dans laquelle nous faisions un puits pour mettre le morceau de beurre et nous la dégustions à la cuillère. Elle était meilleure le lendemain, coupée en cubes et passée avec du beurre à la poêle.

 

Avant de l’entamer, le pain était signé sur l’envers par une croix faite à la pointe du couteau. S’il ne reposait pas sur le bon côté nous avions une petite réflexion du genre: « Respecte le pain petit, il est dur à gagner.» Jamais il n’était gaspillé, il terminait souvent en pain perdu : Les tranches sont trempées dans un mélange de lait et d’œufs fouettés. Elles sont cuites à la poêle de chaque côté puis servies saupoudrées de sucre.

Mon père terminait toujours son repas par une tartine beurrée.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Un exercice de sécurité improvisé.

Chaque famille possédait un petit jardinet où étaient cultivés les légumes et les fruits pour améliorer l’ordinaire.  Le nôtre était contigu à celui de deux de nos voisins. Haricots, pommes de terre, aulx, oignons, salades y étaient cultivés. Par soucis d’économie utiliser le service d’eau pour l’arrosage était exclu. L’eau de pluie était récupérée dans des fûts et répandue parcimonieusement avec un arrosoir. 

Un brugnonier nous donnait quelques rares fruits mais ceux des quelques rangs de fraisiers, en marinant souvent dans un mélange d’eau et de vin sucré, faisaient d’excellents desserts.

Ma mère adorait les fleurs : marguerites, gaillardes, cosmos s’égrenant d’une année à l’autre, pois de senteur escaladant le grillage de la clôture donnaient des couleurs à notre jardin.

Nous avions aussi quelques lapins, nourris le plus souvent des épluchures et du fourrage que nous allions chercher dans les prés. Le dépeçage se faisait dans le caveau. La pauvre bête était pendue par les pattes arrière. On lui crevait un œil pour récupérer le sang, puis la peau était cisaillée au niveau des chevilles arrière. Promptement mon père enlevait d’un coup la peau jusqu’au cou. J’ai assisté plusieurs fois à cette opération et je n’ai pas le souvenir d’avoir été impressionné, c’était dans la nature des choses. C’était aussi l’espérance d’un civet ou d’un excellent pâté. 

Le jardin était le domaine de Mistigris notre chat qui passait son temps à errer dans le quartier.

Très longtemps après, lorsque j’eus le temps de jardiner, je me suis surpris à refaire les gestes appris avec mon père et je compris alors la valeur de ces petites choses qui composent l’héritage transmis. Ma mère m’a donné la passion des fleurs.

 

Un exercice de sécurité improvisé.

Un soir ma mère a demandé à mon père de lui expliquer le fonctionnement de l’extincteur placé près de la porte d’entrée qui donnait directement dans la salle de séjour car le matin même j’avais mis le feu à la crèche de Noël.

Profitant d’un instant d’inattention de celle-ci j’avais rajouté une petite bougie allumée au fond de la grotte entre le bœuf et l’âne pour faire joli. Le papier crèche s’enflamma, ma mère alertée par mes cris eut juste le temps d’éteindre le début d’incendie.

Après ce malheureux épisode le maniement de l’extincteur lui parut essentiel.

Rappelons qu’il était constitué d’un cylindre d’acier avec sur la partie supérieure une gâchette avec sa goupille de sécurité et une buse où jaillissait le gaz pour attaquer et étouffer le feu.

Pour montrer combien il était facile de l’utiliser mon père lui proposa une petite démonstration. Il l’enleva de son support, retira la goupille, retourna l’extincteur et pressa la gâchette une gerbe de gaz blanchâtre fusa vers la table de la salle de séjour, ma mère cria, mon père surpris mis quelques secondes pour la relâcher… trop tard le mal était fait.

Ce genre d’extincteur était à usage unique car à l’intérieur une ampoule se brise au retournement. Il  pensait que le fait de relâcher la gâchette et de le remettre à l’endroit le processus s’arrêterait. Un  liquide brun continuait de suinter de la buse car elle ne devait pas être étanche. Très vite l’extincteur fut évacué dans le jardin.

Ma mère était très fâchée car elle craignait que le liquide n’attaquât la patine de notre grande table ronde et massive aux pieds sculptés témoin de jours bien meilleurs et qu’elle entretenait amoureusement à la cire d’abeille.

Ce soir là le diner fut silencieux, pour nous cela ne changeait rien il nous était interdit de parler à table sauf si on nous interrogeait, mais ce qui m’ennuyait c’était la décision irrévocable de nos parents de ne plus faire de crèche…

ExerciceSécuritéImprovisé

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Le tour de France

L’usine Le Polystyrène a fermé, mon père trouva un emploi aux Fonderies de Saint-Nazaire à Penhoët. Probablement pour éviter des frais de transport trop importants nous déménageâmes au Pré-Gras.

Les premiers logements de cette cité furent ceux des ouvriers écossais venus avec John Scott en 1862 pour implanter un chantier naval à Penhoët. Juste après la guerre, dès 1945, on y installa des bungalows dans l’attente de la reconstruction de la ville anéantie par les bombardements. Un provisoire qui perdura jusqu’en 1970. 

C’était le quartier populaire  par excellence, habité par des ouvriers du Chantiers ou de Sud-Aviation les deux plus gros pourvoyeurs de travail de Saint-Nazaire.

Notre impasse était bordée à gauche et à droite de bungalows posés dans leur longueur, à droite deux maisons Scott avaient perduré. La route se terminait sur un terrain vague, notre aire de jeu favorite, bordé par un ancien terrain militaire allemand  que nous appelions «La côte » avec des blockhaus recouverts de végétation, derrière celui-ci le chantier naval. 

Chaque  bungalow était séparé par le milieu en deux appartements avec une  porte d’entrée sur les pignons. Pas de salle de bain, les toilettes étaient dans la cour. Notre maison portait le n°1033B.

 

Le tour de France

Il y a des souvenirs d’enfance qui marquent toute une vie. Ce jour là, ma mère m’a demandé de rester à l’intérieur de la maison mais me faire tenir tranquille était difficile. Au bout d’une heure de supplications, elle m’a autorisé à rester dans le jardin à condition de ne pas faire de bruit. Bien entendu promesse fut faite.  

Mon jeu favori était le « Tour de France » pratiqué sur une route tracée à la main dans la poussière avec des figurines représentant des coureurs cyclistes. Leur  position respective était liée au point d’arrivée d’une bille poussée de loin en loin par une chiquenaude.

Le premier quart d’heure était consacré à la création du circuit et je restai plutôt calme. J’avais remarqué des va-et-vient dans la cour de la maison d’à côté, les gens rentraient, sortaient, tous avaient un visage grave. Ma mère apparaissait de temps en temps sur le seuil de la maison, jetait un coup d’œil vers la maison voisine, se tournait vers moi, posait son doigt sur la bouche pour que je fisse silence.

Le circuit terminé je me mis à jouer. Comme tous les garçons de cet âge je commentais la course comme il se doit en imitant le journaliste de la radio, le bruit des motos suiveuses et les cris de la foule massée sur le bord de la route. Les « Pousse sur les pédales mon gars » , les « vroum-vroum » , les « Le maillot jaune est tombé ! » emplirent rapidement le jardin.

En quelques secondes ma mère me prit sous son bras et très vite rentra dans la maison en faisant fi de mes cris et protestations.

Elle me réprimanda et me dit qu’à côté il se passait quelque chose de grave et que je devais me tenir tranquille.

Lorsque je fus calmé, elle me prit dans ses bras et retourna sur le seuil de notre maison. Alors je vis sortir, de chez les voisins, porté par deux hommes en noir, un petit cercueil et compris que ma petite copine était décédée. Ma mère me serra un peu plus fort.

Quelques jours auparavant son père l’avait amenée, enveloppée dans une couverture, près de notre clôture. Je suis allé lui cueillir un brugnon, j’ignorais que c’était un au-revoir.

Cinquante ans après je pense à elle parfois en me disant combien j’ai eu de la chance de vivre tant de choses…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Le combat de catch

J’ai un vague souvenir des grandes grèves de 1955, conflit mythique dans les Chantiers Navals où les métallos, après huit mois de conflits avec des affrontements violents, obtinrent 22% d’augmentation.  J’ai dû ressentir fortement les inquiétudes de mes parents, surtout de ma mère, puisque j’en garde encore des images. Devant la gravité de la situation, peut-être pensaient-ils à un soulèvement général, ils avaient fait provision d’huile, de café, de savon de Marseille en vue d’un possible rationnement. Ils avaient tiré des leçons de la guerre et prenaient les devants.  Je les vois encore placer ce trésor dans une armoire en bois peint avec interdiction formelle de révéler son existence.

 

Un peu plus tard, je fis mon entrée à l’école Saint-Joseph de Saint-Nazaire, tenue par les frères de la Mennais. J’ai dû faire une année complète  car je me souviens d‘une kermesse, qui dans toutes les écoles avait lieu en fin d’année, où je dansais sur un podium vêtu d’un pyjama blanc sur lequel mes parents avaient collé des étoiles de toutes les couleurs. Un garçon était habillé avec un splendide costume d’arlequin qui détonait avec l’ensemble. Soucis des parents de valoriser la classe sociale de leur rejeton ? Probablement. 

La maternelle se situait dans le fond de la cour dans un préfabriqué. Notre institutrice s’appelait Mademoiselle Marie-Thérèse une jeune et jolie blonde dont je devins immédiatement éperdument amoureux.

 

Le combat de catch.

Mes parents sortaient rarement mais mon père avait réussi à décider ma mère à assister à une rencontre de catch à Saint-Nazaire bien qu’elle n’aimait pas la violence.

 

Reportons nous à ce soir mémorable : Il y a sur le ring, comme dans tous bons combats, le Bon et le Méchant.

Depuis le début le Bon est dans une mauvaise posture, là, un genou à terre,  il est presqu’anéanti. Mais voilà que l’arbitre, s’enquérant d’un problème auprès d’un officiel, tourne le dos au combat… Le Mauvais en profite pour lui faire une clé au cou et donne de violents coups de genoux dans le dos.

La foule debout hurle devant tant de malhonnêteté, mes parents font de même criant leur indignation.  L’arbitre est-il aveugle ?  Ne voit-il pas les mauvais coups portés en douce ? Les spectateurs sont outrés par une telle incompétence.

Maintenant le Mauvais s’exhibe,  se pavane, sous les huées des spectateurs, les invitant à monter sur le ring et combattre avec lui. 

Le Bon se relève difficilement et dans un regain d’énergie reprend le combat. L’atmosphère est surchauffée. Le commentateur hurle dans son micro.

Mais la justice revient toujours du bon côté, le Mauvais est maintenant face contre terre, immobilisé par une puissante clé.  L’arbitre un genou à terre commence à compter…

Et c’est alors que mon père prend conscience que Gaby, sa Gaby est debout vociférant comme une furie: « Tue-le !, tue-le ! » ses voisins immédiats la regardent étonnés d’un tel langage dans la bouche d’une femme si charmante…

 

Ce que je sais c’est qu’il eut mille misères à la calmer et que jamais, plus jamais il l’emmenât à un combat de catch.  

Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

La leçon de bicyclette

Dès les beaux jours, le dimanche, à l’époque les ouvriers travaillaient six jours sur sept,  nous allions à bicyclette à la plage de Saint-Marc-sur-Mer charmante station balnéaire familiale située à 6 km à l’ouest de Saint-Nazaire immortalisée par Jacques Tati par son film  Les vacances de M. Hulot  en 1951. 

Nous faisions, toujours à bicyclette, ce que mon frère et moi appelions ‘Les grands voyages’ vers Pénestin, Piriac où nous nous adonnions à notre passe-temps favori la pêche à pied. Je me souviens d’un orage très violent lors d’un périple à Pont-Château sur la tombe de Paul le frère de maman.

Marcel roulait sur son petit vélo blanc et de temps en temps mon père se mettait à couple et l’aidait en le poussant. Moi j’étais sur le siège arrière de ma mère. Nous arrêtions pour pique- niquer, en général dans un café  muni du panonceau « Ici on reçoit avec provisions ». Le nombre de voitures augmentant rapidement ces escapades, de l’avis de ma mère,  devinrent trop dangereuses et cessèrent.

Autre voyage, chaque année, ma mère nous emmenait à Nantes avec les autocars Drouin. Nous partions de très bonne heure. Le voyage était long et le car s’arrêtait dans chaque bourgade. Nous descendions à la gare routière du Cours des 50 Otages. Puis nous allions directement au Saint des Saints le magasin Decré haut lieu de la consommation de l’époque. J’avais plaisir à parcourir ce lieu extraordinaire et surtout à prendre les escaliers mécaniques.

 

La leçon de bicyclette

Vint le jour pour moi de prendre ma première leçon de bicyclette.  Elle eut lieu sur une placette circulaire entre deux immeubles  avec en son centre un lampadaire et bordée par des espaces verts.

Mon père me fit monter sur le-petit-vélo-blanc de Marcel et le constat fut immédiat : il était trop grand pour moi, même en baissant la selle au maximum. Mes pieds ne touchaient pas les pédales, il manquait un ou deux centimètres.

« Des cales feront l’affaire. » pensa-il et il installa deux plaquettes de bois sur celles-ci.

Un premier essai fut mené en ligne droite. Les pédales étant déséquilibrées  par leur charge additionnelle, les cales se plaçaient vers le bas dès que je levais quelque peu les pieds ce qui avait pour conséquence d’annihiler le système.

Nouvelle idée : Il fixa mes pieds sur les pédales avec des rondelles de chambre à air en prenant soin de vérifier que je pouvais les retirer facilement.

Le second essai en ligne droite fut concluant. Il courrait à côté de moi en me maintenant en équilibre. Je sentais sa main rassurante sur mon dos et je pédalais avec entrain.

Bientôt je fis le tour de la placette toujours avec mon père à mes côtés et après plusieurs tours, peut être était-il fatigué ? Il me laissa aller seul.

Ne sentant plus sa main protectrice, abandonné à mon sort, condamné à pédaler, je fus pris de panique et chutais lourdement sur le côté, les pieds toujours emprisonnés.

Mes cris attirèrent quelques voisins aux fenêtres et aux loggias et surtout ma mère qui se demandait ce que l’on faisait à son pauvre petit.

La première leçon s’arrêta là. Mais il  perfectionna son système de cales et bientôt la bicyclette n’eut plus de secret pour moi.
 
 
 
Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Un mort, trois blessés.

Nos terrains de jeux, liés à notre âge, étaient fort différents. Marcel allait surtout jouer autour et dans un marais, en radeau, non loin de notre domicile, qui sera plus tard le Parc paysager, tandis qu’une placette entre deux immeubles avec un lampadaire en son centre m’était dévolue. Ma mère pouvait ainsi me surveiller de la loggia. Là, mon père m’appris à faire de la bicyclette.

Les jours de pluie nous jouions dans le grenier où une balançoire avait été installée. Marcel y invitait ses amis et parfois j’étais autorisé à rester avec eux. Je me souviens particulièrement d’un  garçon qui m’avait beaucoup impressionné en déclarant qu’il voulait devenir charcutier pour gagner des tas de pièces d’or; Plaise à dieu que son vœu se soit réalisé.  

Je n’ai pas le souvenir qu’on nous offrait des jouets à Noël. Mon père nous en fabriquait. J’ai l’image d’une éolienne dont l’hélice avait habilement été taillée dans du bois avec en son axe un roulement à billes et un garage réalisé avec des  carreaux de plastique blanc rapportés de l’usine.

J’ai très peu de souvenir de Louis de quatorze ans mon ainé si ce n’est qu’il me faisait très peur en faisant le mort et qu’il apprenait à mon frère Marcel à équiper des voitures miniatures d’un moteur à réaction constitué d’un tube d’aspirine et d’une pellicule photographique qui se consumait à l’intérieur.

N’allant pas encore à l’école, je m’initiais à la lecture avec  ma mère : Perlin et Pinpin  les joyeux nains, Titounet et Titounette, Sylvain et Sylvette et leurs compères.

Marcel me faisait aussi jouer avec des mots. Il écrivait à la craie la première lettre et la dernière, les autres étant remplacées par un tiret. Il me fallait les deviner.

C’est à cette époque que je pris conscience de la mort. Le souvenir est très vivace. J’étais dans mon lit et la pensée que je pouvais perdre ma mère m’est venue. J’ai pleuré longuement.

 

 

Un mort, trois blessés.

Je me souviens d’une blague que m’avait faite mon père en lisant son journal. Très concentré sur une des pages il avait dit le plus sérieusement du monde  « Un bébé tue sa mère à coups de biberon ».  J’accourus alors en criant « Où ça, où ça papa, montre », ce qui a bien fait rire mes parents. 

Mais en fait, moi aussi, assez rapidement j’ai fait  mes premières armes pour les canulars.

Je n’allais pas à l’école donc je n’avais pas six ans et j’étais sur le balcon de la porte-fenêtre de la chambre de mes frères. Il donnait sur le Boulevard Mermoz et au loin on apercevait le carrefour de la route menant au moulin du Pé. Je remarquai un attroupement au milieu de celui-ci et bien vite je courus vers ma mère qui reprisait dans la salle de séjour et lui annonçait fièrement « Un mort, trois blessés »  « Où » me demanda-t-elle ?  « Là-bas » répondis-je et je l’emmenai sur le balcon.

Lorsqu’elle vit l’attroupement, sans réfléchir, elle me prit dans les bras et descendit prévenir notre voisine du dessous Mme A. Cette dernière courut pour aller aux nouvelles.

Elle revint un peu dépitée. C’était un accident sans gravité. Ma mère était un peu gênée mais « Mon fils quelle imagination » se disait-elle
 sans doute.
 
 
 

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Un achat à la salle des ventes.

Mon père et mon frère Louis furent embauchés dans une usine Le Polystyrène à Saint-Nazaire sur la route de l’Immaculée. La famille s’installa au 4, Boulevard Mermoz au Grand-Marais dans un immeuble neuf issu de la reconstruction.

Là, les images sont plus précises mais pour certaines il se peut encore que mes parents, un peu plus tard, aient rafraichi ma mémoire. 

L’appartement possédait une salle de bain, c’était pour l’époque un gage de grand confort.

Les murs de la salle à manger étaient peints en jaune, je me souviens encore de la marque de la peinture : Bonalo. Le parquet amoureusement entretenu avait fait l’objet d’un essai de vitrification par mon frère et mon père avec un produit de l’usine.  

Ma mère qui adorait chiner, passait son temps à la salle des ventes Aulnette à Saint-Nazaire. Nombre de nos très beaux meubles anciens furent achetés dans cette institution nazairienne.

J’ai encore dans l’oreille le ronronnement de la salamandre et le carillon sonnant les quarts, les demies et les heures en imitant la sonnerie de Big Ben. Mon père, précautionneusement,  remontait le mécanisme des aiguilles et la sonnerie chaque semaine en comptant les tours de clé pour ne pas abimer les ressorts. Son tic-tac rythmait une vie heureuse.

Le carrelage du couloir et de la cuisine était fait de tommettes rouges et j’avais un malin plaisir à laisser tomber mes billes sur celui-ci. Les rebonds successifs exaspéraient nos voisins du dessous.

Le grand essor économique de l’après-guerre favorisait l’apparition d’outils pour aider la ménagère. Mes parents avaient acquis une machine à laver dont la cuve fixe était chauffée avec le gaz. A l’intérieur un batteur vertical en rotation alternative brassait le linge. L’essorage était réalisé en passant le linge entre deux rouleaux, fixés sur la partie supérieure, mus par une manivelle.

 

 

Un achat à la salle des ventes.

Malgré notre déménagement de Méan nous avions conservé notre médecin de famille le docteur Samama. Il faut dire que ma guérison d’une diphtérie impliquait pour toute la famille, et surtout ma mère, une confiance absolue à son diagnostic. Je pense que mon cas a contribué à établir sa notoriété dans le quartier de Méan.       

Dés qu’il avait terminé sa consultation, je l’entrainais par la main dans l’appartement en lui faisant découvrir les dernières acquisitions en mobilier et bibelots de ma mère. Il se prêtait de bonne grâce à ce jeu et m’accompagnait avec un sourire complice et des yeux rieurs.

« Regarde la pendule que maman a acheté à la salle des ventes… Elle est belle hein ? »

Je l’entrainais vers un autre meuble : « Et regarde elle a acheté ceci… Et puis cela aussi… »

 Il se pencha vers moi et d’un ton rieur il me dit :

« Et toi où as-tu été acheté ? 

– Ben à la salle des ventes tiens ! » répondis-je immédiatement.

Ma mère et lui éclatèrent de rire.

Cette petite histoire par la suite me fut très souvent racontée.
 
 
 
Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Parole du curé

Puis vint le jour de ma naissance à Nantes en août 1951. Quelques temps après mes parents quittèrent Nantes pour Méan un quartier de Saint-Nazaire.

Avez-vous essayé d’aller aux tréfonds de votre mémoire d’enfant là où seules quelques images subsistent ? J’ai un vague souvenir d’un chat sur une chaise les pattes de devant sur le bord d’une fenêtre. Un autre me vient à l’esprit, j’étais probablement dans ma chaise haute et je tapais sur les timbres d’un réveil avec une cuillère. Aux deux descriptions que je lui fis, ma mère m’a dit qu’elles correspondaient bien à l’époque où nous habitions Méan.

Mes débuts dans la vie furent difficiles. A deux ans, sans l’acharnement d’un jeune médecin tout juste sorti de la faculté, le docteur Samama, ma vie se serait arrêtée là. Il avait diagnostiqué une diphtérie. C’est une angine qui se caractérise par la formation de fausses membranes à l’entrée des voies respiratoires. Elles provoquent l’asphyxie. Par ailleurs les toxines produites par le bacille engendrent des troubles cardiaques. 

Il fallut, d’après ma mère, nettoyer le fond de ma gorge au bleu de méthylène et m’administrer de l’extrait de café pour soutenir le cœur.

Le pharmacien avait refusé de remettre à ma mère les médicaments prescrits considérant qu’ils n’étaient pas adaptés  pour un bébé. Le médecin alla les chercher lui-même. Il passait plusieurs fois par jour pour voir l’état de son petit patient.

On dit que les enfants qui ont lutté pour leur survie révèlent par la suite, dans la vie,  une grande pugnacité, rien ne leur fait peur.

 

Parole du curé

Un troisième garçon ! Mon père, nanti de tous les  papiers nécessaires, filait à bicyclette vers la mairie pour effectuer ma déclaration de naissance.  Quelques minutes auparavant ma mère lui avait fait toutes les recommandations d’usage : « Tu mettras comme deuxième prénom celui de sa future marraine Claude et le troisième Bernard celui du parrain » 

Bientôt, nerveux,  il attendait son tour au bureau de l’Etat Civil.

 

Son tour vint, il présenta les papiers qu’on lui avait remis.

L’employé de mairie commença à écrire en dictant :

« Le dix huit août mil neuf cent cinquante et un, à cinq heures trente minutes, est né Avenue Adrien Delavigne dix neuf : »

L’employé s’adressa à mon père : « Quel est le prénom de l’enfant ? »

Mon père blêmit « Attendez, je ne me souviens plus » dit-il embarrassé « Comment Gaby voulait-elle l’appeler ? Je ne m’en souviens plus »

« Vous vous souvenez plus du prénom de l’enfant ! » dit d’un ton mi-amusé mi-fâché l’employé.

« Le deuxième c’est Claude le nom de sa marraine et le troisième Bernard celui de son parrain mais le premier… »

« Jean, Alain, Patrick, Gérard… » Essaya l’employé

« Non, non, ce n’est pas ça »

« Bernard, Daniel, Christian… »

« Pas du tout… »

A ce moment le curé de Mauves, bien connu de mon père, entra dans le bureau.

Il se précipita vers lui « Monsieur le curé je ne me souviens plus du prénom que Gaby veut donner au petit »

« Oh ! Monsieur Mahé cela vous ressemble bien ! Eh bien appelons le Michel, avec un tel saint patron il se débrouillera toujours dans la vie.  Il va falloir le baptiser rapidement ce petit !»

Parole du curé que pouvait-il faire ? Mon père acquiesça

« Oui, c’est bien Michel »

« Vous, vous êtes sûr, après on ne peut plus le modifier » bredouilla l’employé.

«  Si, si Michel, vous mettez Michel, c’est bien Michel »

Et il continua à écrire  « Michel, Claude, Bernard, du sexe masculin de Marcel… »

Ma mère ne fut pas contente du tout. Elle voulait m’appeler Didier, très en vogue à cette époque.

Elle ne lui tint pas rigueur car ce prénom m’ayant été donné par un prêtre me mettait naturellement… sous la divine protection.
 
 
Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

L’oratoire

Mon père était très facétieux et il ne pouvait résister lorsque la situation se présentait à en tirer partie.

 

L’oratoire. 

Sur la route de Mauves à Thouaré il existe un petit oratoire qui était pieusement entretenu par une vieille et sainte femme qui chaque semaine changeait les fleurs et de temps en temps descendait la statuette de la  Sainte-Vierge pour l’épousseter voire raviver les couleurs.

De Thouaré, ce jour-là, mon père revenait à bicyclette de son travail et apercevant la vieille femme qui lui faisait signe s’arrêta.

« Qu’est-ce qui vous arrive Madame Marie ? »

« Vous tombez bien Monsieur Mahé, vous allez m’aider à descendre la Vierge. »

Il s’exécuta de bonne grâce et descendit la statuette précautionneusement. Elle la nettoya avec soin et ordonna :

« Allez ! Vous pouvez la remettre maintenant. »

« Vous la descendez souvent ?» demanda mon père

« Oh deux à trois fois par an ! » répondit-elle

« Trois fois par an ! Eh bien il faut qu’elle puisse se retenir ! »

La vieille dame interloquée : « Se retenir ?»

« Mais pour pisser !» Dit-il en éclatant de rire

« Oh mécréant, mécréant, allez-vous-en ! Allez-vous-en ! » S’écria-t-elle en agitant son torchon.

« Je plaisante ! Madame Marie, je plaisante ! »

Mon père reprit sa bicyclette en riant. Peut être ce soir-là aura-t-il la visite du curé ?

L’oratoire

Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

Les échalotes.

De retour de captivité, il rejoignit ma mère et mon frère à Mauves pour recommencer une nouvelle vie. Très rapidement, il s’intégra dans ce petit bourg en participant à la création des décors de la troupe de théâtre du patronage et se loua pour faire les jardins, entre autres, celui du curé.
Il fut embauché à laiterie Leparoux à Thouaré-sur-Loire à 5 kilomètres de Mauves. Il faisait le trajet à bicyclette.
En 1947, Marcel naissait et ce fut un jour béni des dieux car mon père découvrit que la chatte avait fait des petits et qu’une nichée de lapereaux était blottie dans la paille du clapier.

Les échalotes.

Il désherbait ce soir là une planche de carottes dans le jardin du curé et ce dernier vint lui rendre visite. Ensemble ils en firent le tour. Il ne pouvait que louer le travail accompli. Les haricots sortaient tout juste, les pommes de terre étaient en fleur, pas un brin d’herbes folles, tout était parfait.
En passant devant les rangs d’échalotes, ils en vinrent à discuter de la technique de plantation :
« Dites-moi monsieur Mahé comment faites-vous ?
– Et bien pour éviter, l’été, le pourrissement de la base, je fais un léger buttage avant plantation et je les plante en les inclinant vers le nord. En poussant elles vont se redresser et leur base sera moins en contact avec la terre. Lorsqu’elles vont grossir la motte va éclater et le bulbe sera aéré. »
Le curé fut très impressionné par des explications aussi techniques.
« Intéressant, intéressant… Quelle variété avez-vous plantée ?
– Des couilles de pape* Monsieur le curé.
Il fut stupéfait d’une telle réponse, son visage blêmit
– Comment osez-vous monsieur Mahé ! Comment osez-vous ! s’écria-t-il.
– Mais monsieur le curé c’est le nom, je vous assure, c’est le nom… »
Il laissa là mon père et remonta l’allée à grand pas en relevant sa soutane.
En ce temps là on ne plaisantait pas avec la religion….

* C’est une variété connue de figues mais d’échalotes ce n’est pas si sûr.

Les échalotes.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Un grand cru d’exception. (Mauves sur Loire – 1944/1947)

Elle a subi alors les effroyables bombardements du 16 et du 23 septembre 1943 où des centaines de bombes ravagèrent la ville de Nantes, faisant 1 463 victimes et 2 500 blessés. Elle eut juste le temps de prendre Louis sous le bras et de descendre à la cave pour échapper au déluge de feu.

Le 23 septembre, elle prit la route et se réfugia avec mon frère à Mauves-sur- Loire où elle travailla, en salle, à l’Epi de Blé, un restaurant sur la place de l’église tenu par M. Libeau.

MauvesLaGerbeDeBle

 A droite le restaurant La Gerbe de Blé

Un grand cru d’exception. (Mauves sur Loire – 1944/1947)

Vous avez sans doute rencontré les mêmes personnages qui, ce jour-là, étaient attablés dans le restaurant l’Epi de blé, pérorant sur le bien mangé et le bon vin qui se disent connaître. La discussion allait bon train chacun y allant sur l’année, sur  le cépage et de vanter les mérites de sa cave.

Après avoir pris la commande, ma mère leur amena le pichet de vin rouge compris avec le menu. La discussion repris de plus belle: « Ce vin est bon, certes,  mais sans nul doute il y a meilleur. » Alors l’un d’eux interpella le patron et lui demanda en grand seigneur: « Apportez-nous la meilleure bouteille de votre cave. »

M. Libeau appela ma mère et lui donna ses ordres.

Elle descendit à la cave, tira à la barrique le même vin qu’au pichet, boucha soigneusement la bouteille, la roula dans la poussière et alla la présenter au patron. M. Libeau vint alors cérémonieusement la présenter au client, l’essuyer, la déboucher et lui fit goûter.

Alors celui-ci s’exclama : « C’est vraiment autre chose! Il est parfait! » S’adressant à ses compagnons: « Voilà assurément du bon très vin mes amis!  Mais bien sûr il faut mettre le prix !»

Cette histoire me revient à l’esprit à chaque fois que, dans un restaurant, j’entends prononcer: «Nous avons un vin qui va surement vous plaire… »

UnGrandCruDException

Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

La vieille bretonne (Nantes 1943)

A onze ans il entra comme apprenti chez son oncle qui tenait une boucherie à Saint-Nazaire. Là, il rencontra ma mère qui travaillait comme servante. Ils se plurent et se marièrent. En 1936, ils vécurent la montée du front populaire. Ma mère a toujours eu de l’admiration pour Léon Blum. En 1937 naissait Louis.

Puis vint la mobilisation de 1939. Mon père parti à la guerre, elle fut embauchée dans une usine d’armement à Nantes où elle usina des obus sur un tour. Elle habitait alors sur le  Quai d’Orléans au n°13.

Elle racontait volontiers sa guerre et notamment cette petite histoire :

 

Une vieille Bretonne avait été arrêtée par les allemands à Nantes. Elle les avait toisés, nargués avec toute la fierté des femmes de notre région. Pour la punir, ils lui intimèrent de tourner dans la cour de la Kommandantur en criant : « Vive le Führer!»  Elle s’exécuta et en fit le tour, plutôt de bonne grâce, en levant le bras et criant en breton de toutes ses forces « xxxxxxxx! »

Les soldats en faction et quelques officiers à la fenêtre riaient, contents de voir ce spectacle insolite. Mais ce qu’ils ignoraient c’est qu’en fait elle disait:  « Met ton doigt dans mon derrière! Met ton doigt dans mon derrière…»

LaVieilleBretonne

Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

L’harmonium. (La Roche-Bernard – Année 20)

 Mon père est né en octobre 1913 à Saint-Nazaire. Il avait six ans lorsque sa sœur et lui devinrent orphelins. Son père était mort à table, le soir de Noël, d’une crise cardiaque.

Elle fut prise en charge par la famille tandis que lui, je ne sais pas pourquoi, fut placé chez une nourrice à la Roche-Bernard. Par la suite il l’a toujours considérée comme sa mère adoptive.

Il avait beaucoup de rancœur pour cette famille qui l’avait abandonné.

 

Il aimait raconter ses bêtises d’enfant, par exemple, il tendait un fil dans l’allée centrale de la nef de l’église pour que les fidèles allant à la communion se prennent les pieds dedans mais celle dont il était le plus fier et qu’il racontait avec un plaisir évident était la suivante :

Chaque dimanche, à la messe,  les enfants étaient placés dans l’église près de l’harmonium. Ayant le temps d’observer le travail de l’harmoniumiste qui, il me semble, était aussi le sacristain, il  avait remarqué qu’un certain nombre de touches servaient plus souvent que les autres.

Le dimanche suivant, avant la messe, il s’était introduit dans l’église et avait bloqué quelques touches du clavier avec des allumettes, celles qui lui semblaient les plus utilisées lors de ses observations préalables,.

L’effet fut plutôt réussi car dès les premières notes le prêtre et les fidèles habitués à leur chant favori furent surpris  d’entendre une courte série de notes qui ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient l’habitude d’entendre.
Immédiatement  le sacristain comprit la nature de la farce qu’il subissait et s’escrima à débloquer ses touches ce qui bien fit rire les enfants.
Publié dans Enfance, Mes parents | Laisser un commentaire

Une veillée particulière

La Trébale – Début Année 70

Mon père n’était pas du genre peureux et était même plutôt soupe au lait.  Il est vrai que les épreuves endurcissent un homme. Il avait fait deux ans de guerre et cinq ans emprisonné en Allemagne à Senne au stalag* 326 VI K près de Paderborn en Westphalie. Il ne parlait jamais de cette dernière période, s’il y faisait allusion c’était pour raconter un fait plaisant mais jamais sa vie passée dans cet univers n’était évoquée.

Pour ma part, une seule fois il s’était laissé aller à des confidences. Nous habitions le quartier de la Trébale à Saint-Nazaire, j’avais peut-être 18 ans. Nous étions tous les deux dans la salle de séjour, ma mère fatiguée par la maladie dormait. Nous regardions ensemble, à la télévision, Kapo un film de Gillo Pontecorvo. C’est l’histoire d’une jeune juive, Édith, déportée dans un camp de la mort qui échappe à la crémation en se faisant passer pour une prisonnière de droit commun, se prostitue, sympathise avec un Allemand puis devient Kapo*. Un film magnifique mais très controversé.

Durant la soirée l’émotion l’avait submergé plusieurs fois, trahie par un pincement des lèvres et son menton qui tremblait légèrement. Après le film il avait alors raconté pudiquement, sans haine, sa terrible expérience.

Il s’était fait prendre par les Allemands en 1940 pendant la débâcle de l’armée française en posture peu glorieuse : il pissait contre un arbre. Puis une longue marche vers le camp où ses compagnons d’infortune mouraient sur la route de fatigue, de faim, de dysenterie car ils mangeaient herbes et racines. Quant à lui, il s’emplissait l’estomac d’eau et essayait tant bien que mal de vivre avec ce qu’on lui donnait. Interné dans un camp et affecté au travail dans une exploitation agricole il avait tenté de s’échapper mais fut repris. Il se retrouva nu dans une cellule aux mains de tortionnaires. Il portait les stigmates sur son dos des coups de fouet reçus pour cette évasion manquée.

Les soins étaient rudimentaires, un furoncle à la base du cou avait été ouvert en faisant une croix gammée. Très malade, il avait été soigné par ses compagnons d’infortune avec une potion faite d’un jaune d’œuf et de vin battus ensemble. Plus tard, dès lors que mes frères et moi  étions fatigués, nous avions droit à ce breuvage en y ajoutant du sucre.

Les patrons de l’exploitation l’appelaient Max. Ils étaient des fervents admirateurs d’Hitler. Trois de leurs fils sont morts pour le Reich. Lorsque le premier fut tué la famille leva le verre de schnaps en son honneur et le vieux maître de maison dit à mon père qu’il était fier que son fils soit mort pour le Führer. Lorsque le second mourut on leva le verre mais sans enthousiasme. À la mort du troisième une chape de plomb s’abattit sur la maisonnée. Le vieux maître dit alors à mon père combien cette guerre lui paraissait abjecte.

Le camp fut libéré par les Américains le 2 avril 1945.

Retourner à la vraie vie fut difficile tant les cauchemars, certaines nuits, le hantaient. Quelquefois il se levait du lit d’un bon, se couchait sur le sol en criant.

Voilà ce dont je me souviens c’est peu, très peu. Combien je regrette de ne pas avoir pris de notes mais à cet âge j’avais d’autres préoccupations.

J’ai le souvenir d’un homme dur dans son éducation mais jovial et de bonne compagnie. Il adorait faire des blagues.

*Stalag : camp de sous-officiers et de soldats prisonniers, en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale.

*Kapo : dans les camps de concentration nazis, détenu chargé de commander les autres détenus.

 

Une veillée particulière

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

La course de caisses à savon.

En Europe, à la fin de la fin de la Seconde Guerre mondiale est apparu un type de compétition originale : les courses de caisses à savon. Nombreux sont les enfants de notre génération qui ont construit ce genre de véhicule composé d’une caisse en bois, de quatre roues, celles de l’avant étant montées sur un axe mobile et dirigeable par une corde fixée aux deux extrémités. Des leviers en bois frottant sur les roues arrière permettaient de freiner.

Marcel D. ,notre voisin, était le spécialiste de ce genre de bolides. Il était passionné de gymnastique et de cirque. Il piquait des équilibres et marchait sur les mains ce qui lui conférait une grande notoriété auprès des enfants de la rue. Il devait être plus vieux que moi mais moins que mon frère, avait des cheveux noirs bouclés et un visage allongé. 

Les différentes versions de ses engins arboraient toujours un grand « Circus » adroitement peint.

Un jour il fut décidé de faire une course et mon frère se proposa de construire notre propre bolide. Mon père fut partie prenante dans la construction.

Pour gagner il fallait qu’il fût le plus simple possible et léger pour gagner en vitesse contrairement à celui de Marcel D. qui était constitué d’une caisse fixée sur le châssis et assez haute pour protéger le pilote mais qui alourdissait considérablement l’engin.

Une poutre de bois constituera le longeron central avec un essieu fixe à l’arrière et mobile à l’avant dirigé par les pieds du pilote assis dans un siège d’enfant pour bicyclette capitonné de tissu par ma mère, fixé sur le longeron et l’essieu arrière. 

Je pilotais et mon frère poussait. Les premiers essais montrèrent que le véhicule était très bas et Marcel exerçait sa poussée sur mes épaules ce qui était très gênant car je m’écroulais rapidement. Une béquille fixée à l’arrière transmettant la poussée directement au châssis fut installée pour remédier au problème. Incontestablement notre caisse à savon avait de l’allure.

Au jour fixé, les deux véhicules se présentèrent sur la ligne de départ au début de la rue.

Le pilote de Marcel D. était Jean-Claude P. notre voisin d’en face. Parents, voisins et enfants se firent spectateurs et les encouragements fusaient. Ma mère était inquiète, notre engin était sans protection tandis que celui de Marcel D. offrait toutes les garanties de sécurité.

Le départ fut donné. Les deux véhicules s’élancèrent, le nôtre beaucoup plus léger  prit immédiatement la tête. En passant devant notre maison, nous entendîmes notre mère nous encouragés ce qui nous galvanisa mais au bout de la rue il fallait négocier le virage pour revenir vers la ligne d’arrivée. Emporté par notre vitesse notre véhicule chavira et je fus éjecté sur le trottoir.

À mes cris, ma mère se précipita et me ramena par la main à la maison en jetant un regard furibond à mon père et à mon frère plantés auprès de notre engin retourné. Marcel D. et Jean-Claude avaient gagné.

Je n’avais que quelques égratignures mais évidemment je sus en profiter pour attirer toute l’attention dont j’avais besoin.

La course de caisses à savon.

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Une antenne pour le poste à galène

À cette époque la radio était le divertissement familial par excellence. Nous l’écoutions avec un poste à lampes,  et j’ai le souvenir d’émissions telles que « La famille Duraton »,  l’aventure quotidienne d’une famille de français moyens, « les chansonniers » raillant les crises ministérielles, le feuilleton radiophonique « Signé furax » de Francis Blanche et Pierre Dac. Le dimanche matin il y avait une émission consacrée à l’accordéon et cet instrument est encore pour moi synonyme de moments agréables et festifs.

 

Une antenne pour le poste à galène

 

Marcel était passionné par l’électronique et avait déjà ouvert notre vieux poste pour comprendre son fonctionnement. L’idée lui vint de construire un poste à galène. Pour ceux que cela n’évoque rien sachez que c’est un récepteur à cristal qui permit dès le début du XXe siècle la réception des ondes radioélectriques des signaux de la tour Eiffel et des premiers postes de radiodiffusion.

Le récepteur est très simple dans sa conception mais l’antenne est essentielle. Elle est constituée d’un fil électrique tendu entre deux supports suffisamment hauts au-dessus du sol.

 

Le plan ayant été trouvé sur le journal le Haut-parleur et le cristal acheté à Nantes par Madame L. une charmante voisine qui malheureusement, cela dit en passant, n’avait qu’un seul fils handicapé mental  qu’elle appelait Guy-Guy. Il me semble que la seule phrase qu’il sût prononcer était « Beurk ça pue ». C’est avec tendresse que je pense à elle car elle adorait les enfants et s’efforçait d’intégrer son fils dans nos jeux.

Le  récepteur fut promptement monté mais un problème de taille se posait : comment réaliser l’antenne ? Le faîte de la toiture de la maison était la seule possibilité. Mais comment poser les supports ? C’est alors que Marcel remarqua celle des voisins située sur le toit de leur maison lequel était dans la continuité du nôtre. Voilà la solution à notre problème ! Il suffit que nous nous branchions sur la leur.

Une échelle fut trouvée et je fus chargé d’effectuer le branchement. En rampant sur le toit j’atteignis bientôt le point de connexion et opérai la jonction. Le fil fut tiré jusqu’à notre chambre.

Je me souviens de la joie de mon frère qui après quelques tâtonnements trouva un point sensible sur le cristal et miracle ça marchait.

Quelques jours après Monsieur R. notre voisin remarqua notre montage sur l’antenne et immédiatement, très en colère, alla voir mon père pour obtenir des explications. « Pourquoi as-tu fait un piquage sauvage  sur mon antenne sans me le demander ?  Ce n’est  vraiment pas des choses à faire! » Le ton monta, mon père nia de toutes ses forces. Rouges de colère, ils allèrent constater le fait et malheureusement le fil conduisait indubitablement aux coupables.

Devant l’évidence mon père s’excusa du désagrément et promit de l’enlever et de régler le problème avec ses garçons. Les relations s’arrangèrent totalement devant un verre de vin.

Ce soir là Marcel ne fut pas à la fête, il dut fournir des explications.  Ma mère était très en colère. Rendez-vous compte ! Risquer la vie de son pauvre petit frère  et causer des problèmes avec les voisins, des gens si charmants !

Ce soir là je pris ma moue la plus expressive…

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Les gars du labo.

Mon frère Marcel, de quatre ans mon aîné, avait un goût prononcé pour les sciences et les expériences et j’ai le souvenir de la fabrication d’un zootrope (C’est un jouet permettant de donner l’illusion de mouvement. Un tambour percé de fentes sur sa moitié supérieure abrite à l’intérieur une bande de dessins décomposant un mouvement), d’une petite voiture à réaction (en utilisant la combustion d’une pellicule photographique), d’une lanterne magique, d’un poste à galène, de moteurs électriques simples etc. À la maison, les fusibles du circuit électrique fondaient souvent. Marcel les remplaçait par des fils de cuivre pour éviter cet inconvénient…

Un jour dans le « caveau* » attenant à la maison Marcel avait disposé des fioles pour une expérience chimique du plus grand intérêt. Mon père alerté par… notre silence parti à notre recherche et nous trouva absorbés par les manipulations.

– Alors les gars qu’est-ce que vous faites ?

– De la nitroglycérine répondit mon frère.

Il connaissait les méfaits de ce puissant explosif très instable aussi, il nous fit évacuer sans mot dire, nous mis en sécurité auprès de notre mère et courut en face, chez les P., pour demander conseil à un de leurs garçons qui avait obtenu depuis peu un poste d’instituteur, ce qui constituait un gage de sérieux et une connaissance scientifique de base évidente.

Ils retournèrent au « caveau » et n’osèrent toucher aux fioles ne sachant pas à quel stade nous étions rendus dans notre expérience.

La décision fut prise de faire venir la gendarmerie. Quand celle-ci arriva, nos voisins étaient dans la rue et les commentaires allaient bon train. Lorsque le brigadier après inspection du « laboratoire » déclara qu’il n’y avait aucun danger d’explosion, la réalisation de nitroglycérine étant impossible avec nos faibles moyens, tout le monde fut soulagé.

Ce soir là mon frère avait eu un peu de mal pour s’asseoir pour moi c’était différent j’étais trop petit pour avoir des idées pareilles…

*) Mot local désignant une petite dépendance généralement dans le jardin.

Mises à jour : 12/01/2020, traitement en blocs

Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

Penhoët en ce temps là

 
Penhoët en ce temps là……
Publié dans Enfance | Laisser un commentaire

La Belle Chantal (1965)

La belle Chantal (1965)

En passant par Penhoët quartier populaire de Saint-Nazaire, une plaisante scène de mon enfance m’est revenue, j’avais alors 13 à 14 ans et je pédalais avenue de Penhoët en direction de Méan sur le vélo bleu que j’avais hérité de mon frère Marcel ; en ce temps, là vêtements et matériels passaient de l’un à l’autre en suivant notre croissance.
Appuyant de toutes mes forces sur mes pédales, les joues rouges d’un effort inutile, je vis sur ma gauche une silhouette que je reconnaissais immédiatement comme la belle Chantal E. une jolie blonde de 13 ans avec un visage d’ange marqué par deux jolies fossettes sur des joues au teint de pêche.
Je tournais franchement la tête et me redressais en laissant le guidon, les mains bien hautes pour la saluer.
Sur le bord du trottoir une camionnette Peugeot 403, le plateau bâché chargé de matériels, un couvreur par la présence d’échelles de toits, stationnait sur ma trajectoire.
Le choc fut violent et je me retrouvais affalé sur le plateau parmi le matériel. Plus de peur que de mal, quelques bleus et égratignures. Chantal vint me consoler en riant ; mon amour-propre en avait pris un coup.
C’est alors que je découvris le vélo : la roue était en huit, la fourche faussée, le pédalier déformé. La pensée de la colère de mon père me fit craindre le pire.
Cahin-caha, en soulevant l’avant du vélo, je revins vers la maison, qui n’était pas très loin.
Comble de malchance, il était devant l’immeuble où nous habitions alors et en voyant l’équipage arrivé, il mit les poings sur ses hanches.
Je tentais de l’amadouer bien sûr, pour atténuer la future punition, en lui expliquant par le détail ce qui m’était arrivé.
Alors contre toute attente pas de colère, mais un visage grave, il me dit : « Souviens-toi petit que les femmes sont dangereuses ».

Mises à jour : 12/01/2020 – transformation en bloc.

Publié dans Adolescence | 1 commentaire