“Bah ! le bifteck sera plus petit” (1960 à 1965)

“Bah ! le bifteck sera plus petit » (1960 à 1965)

Nous n’étions pas riches mais nous vivions plutôt bien, nous étions très heureux dans notre bulle. On fréquentait très peu notre famille, à part nos visites hebdomadaires à la grand-mère maternelle Félicité qui vivait dans le quartier d’Herbin, et  je n’ai pas le souvenir que mes parents avaient un cercle d’amis : de ce fait peu de gens venaient à la maison.

De temps en temps quelques camarades de travail de papa venaient boire un verre : Marcel B., un brièron de souche, ah ! je me souviens de lui car j’avais été très étonné d’apprendre qu’il conservait ses pommes sous son lit et “Monsieur Raymond”, le contremaître de papa, il était toujours bien mis, chemise blanche, cravate rayée en cerise et blanc, blouson de cuir.

Monsieur Raymond vivait seul et il était invité à réveillonner le soir de Noël avec nous. Un réveillon ? oh non ! c’était une simple veillée : enfant, papa avait assisté au décès de son père un soir de Noël ; il s’était effondré la figure dans son assiette, terrassé par une crise cardiaque. Après cet épisode tragique il ne souhaitait plus faire la fête ce jour-là.

Nous passions la soirée simplement mais dans la bonne humeur en mangeant des noix et des noisettes, des amandes, des figues, des oranges et… les adultes avaient droit au vin chaud.

Le lendemain nous savions qu’il n’y aurait pas de jeux, les cadeaux étaient “utiles” : un pull, un pantalon. Lorsque j’allais chez certains copains d’école je les enviais un peu : circuit de train, de voitures, jeux de toutes sortes. J’appréciais particulièrement ceux basés sur les  questions-réponses à choix multiples où on positionnait une fiche sur des plots. Si la réponse était bonne une lampe verte s’allumait, rouge dans le cas contraire. J’étais plutôt bon à ce genre de jeu car j’avais une culture générale assez étendue. Un petit budget était dégagé chaque mois pour nous acheter des hebdomadaires de culture générale et scientifique : “Tout l’univers”,” Toute la science” et puis des livres de poches si nous en faisions la demande. Maman avait coutume de dire “Bah ! le bifteck sera plus petit”. Marcel n’était pas du tout étranger à cette pratique.

Pendant cette période, je créais mon propre monde celui dans lequel j’allais pouvoir me réfugier toute ma vie. Très tôt on m’avait fait comprendre que j’étais un peu différent, sensiblement plus abstrait que la moyenne des gens de mon entourage peut-être ; lorsque la différence se faisait un peu pesante alors je me réfugiais dans le travail et l’étude ; la science avec son système de jugements exprimé dans un langage rigoureux, mathématique, toujours vérifiable, ne me décevait jamais… elle ne me déçoit jamais.

La science en général en était donc le noyau central ; la biologie en particulier, me fascinait : je passais de longues heures à dessiner les différentes fonctions du corps humain ; j’avais appris par cœur l’arrangement des électrons et la classification périodique des éléments ; la lecture était devenue un puissant moyen d’évasion,  avec une omniprésence de l’histoire ; les mathématiques allaient bientôt être élevées au rang de religion.

J’étais quelqu’un de curieux contrairement à mon frère Marcel qui était surdoué.  À la distribution des prix, toute sa scolarité et en apprentissage, il obtenait le premier ou le deuxième prix pour chaque matière.

À l’école cette culture générale était reconnue et M. Peny, mon instituteur, ne m’interrogeait jamais en premier si plusieurs élèves levaient la main. Il savait que j’avais la bonne réponse.

Je prenais conscience aussi qu’il existait un autre monde où l’art était omniprésent. Maman faisait des ménages dans l’appartement d’un directeur et dans les bureaux de son usine. J’allais souvent avec elle, peut-être ne souhaitait-elle pas me voir errer seul dans le quartier.

Je découvrais alors un autre monde, loin de la tapisserie à fleurs et de la toile cirée… Je me vois encore déambuler dans cet appartement très lumineux avec ses murs blancs, ses grandes baies donnant sur la mer. Il était meublé sans luxe apparent mais avec profond raffinement : des meubles modernes aux formes épurées, des très jolies tableaux, des statuettes bien mis en valeur : une scénographie de musée actuel.

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De Toulon vers Santa Cruz de Tenerife

De Toulon vers Santa Cruz de Tenerife

En mer, le 23 novembre 1972 vers Santa Cruz (Canaries)

 CarteMondeAnnotéeSantaCruz

C’est fini, nous sommes partis. Il est environ 22 heures, tout est calme à bord sauf le bruit des moteurs et les vibrations qu’ils produisent.

Ce matin à dix heures, le Commandant Rivière a quitté majestueusement le quai. Quelques minutes avant, parents, femmes, enfants, fiancées, amis ont quitté le bord.

Au P.C. sécurité, pendant le poste de manœuvres, le lieutenant nous a rapporté que son grand-père, âgé de soixante douze ans, lui a dit sur le quai : “Quand tu reviendras je ne serai peut-être plus de ce monde”. Cela nous a ému.

La musique de la flotte, sur le quai, a joué plusieurs morceaux et lorsque le navire a appareillé, le “Ce n’est qu’un au-revoir mes frères.” a retenti. J’ai senti des picotements dans les yeux, j’ai eu quelques problèmes à retenir mes larmes.

Ensuite nous sommes allés déjeuner, un bon repas d’ailleurs : charcuterie, bouchée à la reine, truite aux amandes, escalope avec des frittes et gâteau.

Maintenant la vie à bord a repris son cours. Quelle drôle de vie que celle de marin, faite de joies mais aussi de vagues… à l’âme.

En mer, le 24 novembre 1972 vers Santa Cruz (Canaries)

Si tu me voyais, tu te tordrais de rire ! Je suis affublé d’un grand short qui me descend trois doigts au-dessus des genoux. Ce n’est pas très coquet.

La campagne est commencée, lundi nous serons à Santa Cruz de Ténériffe dans les îles Canaries.

Nous avons eu une conférence à bord par un officier sur ces îles et en particulier sur l’île de Tenerife. Tout ce que j’ai retenu c’est qu’il y a qu’une seule route praticable.

J’essaierai le mieux possible de te décrire ce que je vais voir.

Demain matin nous franchissons le détroit de Gibraltar à 8h00. C’est un enchantement pour les yeux, l’ayant déjà  franchi une fois. Des marsouins suivent le bateau, la mer fait le gros dos, je te raconterai tout cela demain.

La journée a été bonne dans l’ensemble, une mer calme, du soleil, une douce chaleur et peu de…boulot.

La dernière image que nous ayons eu de la France c’est un massif montagneux perdu dans la brume du petit matin, ensuite les côtes espagnoles ont fait place.

Peut-être demain matin pourrai-je voir les minarets sur les côtes marocaines comme la dernière fois.

La nuit tombée, nous avons eu cinéma à la cafétéria, “Les as d’Oxford” avec Laurel et Hardy, c’était très bon, j’ai bien ri.

Comment vont tes parents ? bien je suppose; tu les embrasseras bien de ma part car je les aime bien; ils sont si gentils et je pense que ma belle-mère doit trouver drôle de ne plus avoir un futur gendre qui l’embête tout le temps.

J’ai suivi ton conseil, je vais mettre quatre ou cinq lettres dans la même enveloppe, c’est économique et pratique en même temps.

Je suis impatient d’être à la prochaine escale pour avoir des nouvelles de toi. En ce moment tout le monde dort et je suis seul dans notre avant-poste, notre salon si tu préfères. J’ai un peu le cafard en t’écrivant des images viennent à mon esprit faites de bonheur et de joie passés. Je suppose que vous vous réunissez au coin du feu dans la salle à manger comme l’an dernier. La banquette doit trouver drôle de ne plus avoir ses amoureux sur ses coussins ! Elle doit être un peu triste. Une pensée m’effleure : les meubles qui nous entourent sont peut-être des entités doués de sensibilité.

En mer, le 24 novembre 1972 vers Santa-Cruz (Canaries)

Ma deuxième journée de campagne vient de se terminer. J’arrive du cinéma où il passait un film avec Maurice Biraud, Louis de Funès et Francis Blanche. Cela me détend beaucoup, la journée a été rude car il fallait récupérer de l’argent parmi les mécaniciens et c’était tout un micmac.

Nous avons passé le détroit de Gibraltar vers 9h00, je crois. La mer est houleuse car un océan et une mer s’y rencontrent. Pas un dauphin, ni un marsouin est venu jouer avec le bateau. C’est dommage car ces cétacés sont magnifiques.

A 13h00 nous sommes passés de l’heure alpha à l’heure zoulou, c’est à dire que nous avons une heure de différence avec toi. Quand il est midi pour toi il est 11h00 pour nous. Pour certains c’était agréable car la sieste a été prolongée.

Demain c’est dimanche et je vais en profiter pour ramasser un peu d’argent*, c’est toujours agréable d’avoir quelques centimes en poche.

Après déjeuner avec mon copain Daniel (le Sako**) je suis allé essayer une tenue de plongée car, à Santa-Cruz,  nous avons décidé de faire un peu de plongée sous-marine***. Je vais me faire prendre en photo**** avec palmes, bouteilles etc.

Mardi je vais faire une promenade au pic du Teide aux Canaries, là je vais prendre beaucoup de photos.

* J’avais mis en place un service de repassage.

** Fusilier marin chargé de la discipline sous les ordres du capitaine d’armes (le bidel).

*** Il ne manque pas d’air le Michel, lui qui est un piètre nageur.

**** C’est déjà plus raisonnable.

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Les années soixante

Les années soixante

Un cousin de papa, du côté Païen, habitait un appartement au deuxième étage d’une grande maison, à Penhoët,  appartenant aux Fonderies de Saint-Nazaire. Lorsque ce cousin décéda,  papa demanda que l’appartement nous soit attribué.

C’était une grande maison de deux étages, le dernier était mansardé ; aux rez-de-chaussée un commerce « Dock de l’Ouest ».

Nous étions à proximité de la gare de triage. Toute la nuit, une locomotive manœuvrait et envoyait des wagons sur différentes voies pour constituer les convois. Leur course s’arrêtait  net, avec grand bruit, en cognant les wagons précédents. Maman, la première nuit, craignit que nous ne puissions jamais s’habituer ; après quelques temps nous les entendions plus.

Mon monde changeait alors quelque peu : Marcel était entré à l’école d’apprentissage des Chantiers de l’Atlantique en septembre 1961, plus de “côte”* avec ses blockhaus à explorer bien que, avec mon copain Jean-Hugues, nous y allions de temps en temps à la chasse aux lézards verts. Avec son appareil Kodak, nous traquions un de ces reptiles en avançant, à pas de loup, au plus près et si nous le faisions fuir : nous passions de longues minutes, sans bouger, sans bruit, attendant qu’ils reviennent se réchauffer au soleil d’été. Cette passion nous était venue lors d’une présentation par un montreur d’animaux sous le préau de notre école.

Je me fis un ami dans ce nouvel espace en la personne du plus jeune des voisins, une veuve et ses quatre enfants, de l’appartement du dessous. Nos terrains de jeux favoris : un stockage de bois d’une menuiserie et jouxtant la maison, une casse de voitures abandonnée. Cette dernière était entourée de hauts murs en parpaings que nous franchissions aisément. Suprême sensation, nous marchions sur le haut de ceux-ci en faisant fi de la ferraille en contrebas.

J’avais troqué mon lance-pierre contre une fronde : une bande de cuir formant une poche, prolongée à chaque extrémité par des lanières. Était-ce une bonne idée ? oh non ! elle était beaucoup plus dangereuse car les tirs étaient moins précis.

Pendant un temps, avec Jean-Pierre un copain d’école, nous nous retrouvions le soir près du terrain de football de l’Union-Méan-Penhoët, seule surface assez dégagée pour éviter les accidents, pour expérimenter une nouvelle arme : nous introduisions dans le corps d’une pompe à vélo un pétard avec une baleine de parapluie ; on faisait sortir la mèche par le trou du raccord, puis nous placions une bourre et une bille de verre. Nos essais ont montré qu’elle était redoutable…

J’ai souvenir que nous construisions encore des cabanes en creusant verticalement un monticule de terre, résultat du creusement d’une mare dans un terrain vague non loin de la maison,  puis nous installions un toit de branchages recouvert de terre en laissant une ouverture pour s’y glisser.

L’été, nous allions nous goinfrer des fruits d’un verger envahi par les herbes folles. Côté route, il y avait, peinte en noir, une vieille roulotte gitane en bois abandonnée. Qui a vécu là ? c’est aujourd’hui en écrivant ces quelques lignes que je pose cette question : je n’ai jamais vu la ou le propriétaire. Au cours d’une exploration nous avions découvert, dans un coin près de la paillasse, une pile de « Chasseur français”.

La roulotte fut détruite et une veuve fit construire à la place une maison. Elle avait deux enfants, un garçon et une fille, à peu près de mon âge, “fans” de Claude François ; les portraits de leur idole tapissaient les murs de leur chambre.

Est-ce notre éducation ? je me souviens pas que mon frère et moi ayons adoré une quelconque vedette fut-elle du sport ou de la chanson.

Et puis…je passai de plus en plus de temps avec Chantal**, nous faisions du patin à roulettes et je la tenais par la main…de peur qu’elle ne tombe.

* L’exploration d’une casemate

** La belle Chantal (1965)

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Madeleine (1994) (Audio)

Fichier audio : Madeleine

Madeleine (1994)

De temps en temps, j’effectuais des prestations extérieures pour d’autres chantiers et compagnies et c’est à bord d’un navire rapide que suivant l’expression consacrée j’avais posé mon sac pendant quelques jours.
À bord de ce genre de navire, la timonerie ressemble à un cockpit d’avion.  Étant trop étroite, j’avais installé mes appareils de mesures dans le salon passager contre la cloison la jouxtant.
Mon travail consistait à mesurer l’ensemble des paramètres lié à la capacité manœuvrante du navire, entre autres : trajectoire, puissance des moteurs des hydrojets, inclinaison des ailerons latéraux, horizontaux à différentes allures.

On m’avait prévenu que l’armateur et sa femme étaient à bord pour cette séance d’essais à la mer. Des mouvements et des paroles feutrés dans le salon m’indiquèrent bientôt une présence. Un petit coup d’œil en arrière : c’était les dirigeants du chantier et deux personnes d’origine polynésienne.
« L’armateur et sa femme, pensai-je. »

La femme quitta le groupe et vint s’asseoir à côté de moi. Je me levai et la saluai d’une légère inclinaison du torse. Je me rassis. À ma stupéfaction, elle me poussa d’un léger coup d’épaule. Je la regardai un peu surpris d’une telle familiarité.
« Ia orana Michel, me dit-elle.
Je restai interloqué.
– Vous semblez me connaitre ?
– Papeete… 1973… il me semble…
Je dévisageai la femme, elle avait un visage rond, des traits très agréables, un joli sourire.
– Mon dieu ! Madeleine ! cela fait si longtemps ! dis-je.
– Eh oui ! Madeleine ! je t’ai reconnu tout de suite, toi par compte…
– Euh… oui, le contexte probablement…
– Le contexte peut-être un peu mais je crois surtout les maternités et chez nous c’est notre nature de prendre quelques kilos, dit-elle en riant.
– Vis-tu toujours à Papeete ? demandai-je. »

Elle me raconta sa vie, son mariage, ses enfants…

Était-ce sa voix si agréable avec ce délicieux accent ou ce parfum de jasmin si présent qui m’enveloppait ? Peut être les deux ; mes souvenirs s’égrenaient  : une très belle jeune fille de dix huit ans, une chevelure noire tombant au creux des reins, une peau cuivré, un sourire éclatant, une démarche de reine sur une plage de sable noir…

« Tu rêves ! tu ne m’écoutes pas ! dit-elle.
Curieusement j’avais l’impression que nous nous étions quittés la veille ; nous recommencions nos chamailleries d’antan.
– Si, si,  je t’écoute, je t’écoute… »

Nous nous retrouvions presque tous les jours, en fin d’après-midi, à la piscine. Piètre nageur, je ne pouvais rivaliser avec elle,  elle évoluait dans l’eau si facilement, comme une sirène.
Elle avait deux frères plus âgés, de solides gaillards à la carrure imposante.
Un après-midi, ils m’invitèrent à la pêche auprès d’un récif.
À quelques mètres du bateau, l’eau semblait bouillonner en surface. Madeleine et ses frères plongèrent immédiatement. Je restai à bord, tétanisé.
Tout à coup une tête ruisselante émergea et deux mains puissantes agrippèrent le bordé ­­:
« Tu ne viens pas avec nous ? dit l’un des frères.
Je fis non de la tête.
– Marin pourri ! me dit-il en riant avec cet accent qui omet les “r”. »

Elle continua sur le désir de son mari d’acquérir un nouveau navire pour sa compagnie…
Alors elle devint plus terre à terre :
« Que penses-tu de ce bateau ?
Que pouvais-je lui dire ? L’armateur qui l’avait commandé avait eu quelques déboires et le bateau restait sur les bras du chantier. C’était vital pour ce dernier.
– C’est un très, très bon bateau, je peux te l’assurer… »

Les responsables du chantier et son mari, après une visite de la timonerie, revinrent dans le salon et se dirigèrent vers nous. Elle me présenta à son mari avec qui j’échangeai quelques politesses.
Les responsables étaient un peu étonnés et même probablement agacés de mon apparition soudaine dans ce jeu si subtil entre acheteur et vendeur. Je les comprenais : les enjeux étaient si importants. Une erreur de ma part aurait pu compromettre de longues négociations.

Tout ce petit monde quitta le salon. Elle me fit un petit geste de la main avant de disparaître.
Je restai seul,  un peu ébranlé par cette apparition soudaine.
Je repris l’observation des paramètres sur les écrans mais il restait dans l’air un parfum de jasmin… celui d’une jeune femme, baignée de soleil, aux confins de ma mémoire.

Le bateau fut vendu et navigue maintenant entre ces  îles lointaines…

Publié dans 1973-2011, Avec fichier audio, CdtRiviere 1972-1973, Histoires de mer | Tagué , | Laisser un commentaire

Un soir sur le Nil (Août 2010)

Un soir sur le Nil 

Le Beau rivage sur lequel nous effectuions une croisière glissait lentement sur le Nil. Nous avions subi quelques heures auparavant*, bien que nous fussions au mois d’août, une violente averse  et un brouillard assez dense subsistait sur le Nil.
Nous étions partis de Louxor et nous allions à Assouan. À mi-chemin, il est nécessaire d’affaler les tauds** et les mâtereaux du pont promenade pour passer sous le pont d’Edfou. Ceux-ci sont installés sur des portiques pourvus de charnières à leurs pieds permettant à tout l’ensemble de basculer facilement.
Pendant l’averse, nous étions tous descendus au pont inférieur mais informés par le personnel du bar de l’imminence de la manœuvre  Marlyse et moi sommes remontés sur le pont promenade. Rompus à cette pratique, les hommes d’équipage affalèrent tous les équipements en quelques minutes.
Pour assister au passage, abrités sous une bâche, nous nous sommes assis sur le pont promenade avec quelques matelots. Nous avons pu ainsi faire connaissance. L’un d’eux, Ahmed,  parlait l’anglais et traduisait. J’appris qu’il habitait Louxor, avait deux enfants et travaillait depuis quelques années comme matelot sur ce navire.
Lentement le bateau s’engagea sous le pont ; c’était très impressionnant : le haut de celui-ci passa à quelques centimètres de la poutre de béton.
L’obstacle passé, Marlyse descendit à notre cabine ; les tauds et mâtereaux furent remis en place. Lorsque tout fut en ordre, Ahmed m’invita à descendre à la timonerie pour boire un thé, ce que je fis avec plaisir.
Elle faisait la largeur des superstructures mais était assez étroite. Les parois étaient lambrissées et vernies. Sur l’avant, un comptoir courait sous les baies vitrées.  À part une radio, je ne voyais aucun appareil de navigation. Au milieu, le raïs en djellaba blanche assis sur une haute chaise pilotait le navire avec une barre à roue en bois vernie. Il avait hérité cette charge de son père et était habilité à naviguer que sur une portion du cours du Nil. Il parlait anglais.
Ahmed m’offrit un thé particulièrement parfumé ; j’étais bien ; il me semblait que je me fondai dans cet univers. Calé dans un coin, je ne souhaitai rien déranger dans cet instant magique. Nous restâmes un bon moment sans parler. Il me semblait vivre un des rêves de mon enfance mais sur un Nil différent : un brouillard assez dense avait envahi le fleuve et la visibilité était très réduite.
« Ce n’est pas facile de naviguer à vue avec un tel brouillard, dis-je au raïs, un radar pourrait vous aider.
– Je n’en ai pas besoin, nous sommes sous la protection d’Allah.
– Bien sûr, bien sûr,  dis-je d’un ton que je voulais naturel. »
Il devina mon incrédulité, il me regarda et me sourit malicieusement.
Il fit un geste vers Ahmed, son assistant. Celui-ci introduisit une cassette dans un lecteur. Une voix mélodieuse récitant une sourate du Coran emplit l’espace donnant encore plus de profondeur à l’instant. J’étais subjugué. J’aime cette musique, elle est pour moi synonyme de caravanes, d’oasis, de villages perdus dans la montagne  comme d’ailleurs un raga de la musique indienne me laisse entrevoir des temples, une forêt tropicale, des moments de paix intérieure. J’aime ces musiques d’ailleurs….
On m’offrit un autre thé ; je me laissai aller à la rêverie…
Tout à coup la porte s’ouvrit brusquement :
« Bon alors ! voilà bientôt une heure que je te cherche ! la soirée déguisée commence !  tu n’es pas encore prêt !
C’était Marlyse qui s’impatientait.
– Oui, oui j’arrive tout de suite, dis-je »
Nous n’avons pas toujours les mêmes centres d’intérêts et la perspective d’une soirée de ce genre ne m’emballait pas vraiment mais… c’étaient aussi ses vacances.
Je remerciai Ahmed pour son thé et pris congé à regret du raïs.
« Reste donc avec nous ! me dit Ahmed.
– L’Islam a du bon… parfois, me dit le raïs malicieusement. »
Je ne répondis pas mais je leur souris avec un petite geste d’impuissance…

* Voir « Sur le Nil (Août 2010) ».
** Abris en toile sur un bateau.

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Seule dans la nuit

Seule dans la nuit…(Juin 1995)

Le Puteri Nilam, le méthanier dernier né des Chantiers de l’Atlantique pour la Petronas Tankers, effectuait ses essais au large de Belle-île. Dans deux heures le jour allait se lever. À la timonerie nous procédions à des essais de manœuvrabilité, de zigzag pour être plus précis, pour vérifier la capacité du navire à tenir son cap.

“Attention la barre à droite vingt, dit le lieutenant, attention pour le top…top ! .
– La barre à droite vingt, répéta le timonier.”
Le méthanier effectuait un virage sur la droite.
On entendait le cliquetis du répétiteur de cap situé au plafond de la timonerie et tout le monde avait les yeux rivés dessus. Lorsque la variation de cap sera de vingt degrés, la barre sera mise vingt degrés dans l’autre sens. Encore quelques degrés….
“Attention pour le top…”
Des cris, des hurlements envahissaient la timonerie sur le canal 16, le canal d’urgence :
“Au secours ! au secours ! ma copine est tombée à l’eau… je suis seule à bord du voilier… au-secours !  au secours !”
Surpris par cet appel, le lieutenant en charge de la manœuvre a laissé passer le top. Il annonce :
“Essai interrompu, cap au 270.”
Nous étions tous frappés de stupeur. C’était la voix d’une femme, jeune à son timbre, qui maintenant pleurait bruyamment.
“Heu…cap au 270, dit l’homme de barre.”

La conversation continuait sur le canal 16 :
“Ici le CROSSA** Étel, calmez-vous, nous allons vous aider. Veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le 16.
– Le cap est au 270 ! dit l’homme de barre.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! hurla la jeune personne, ma copine est tombée à l’eau…je ne sais pas…je n’ai jamais navigué…au secours ! au secours !
– Nous allons vous aider, calmez-vous ! calmez-vous !
L’officier du CROSSA reprend :
– Depuis combien de temps votre amie est tombée à l’eau ?
– Je ne sais pas… peut-être deux ou trois minutes
– Le bateau est-il sous voile ?
– Oui.
– Alors affalez les voiles pour le  stopper.
– Je ne sais pas ! je ne connais rien ! elle éclate en sanglots…ma copine est tombée à l’eau.
– Calmez-vous ! Pour vous localiser nous avons besoin de votre aide. Il faut que vous comptiez lentement jusqu’à cent. Vous êtes prête ! Allez-y !
Et elle égrena lentement :  1, 2, 3….”
Le CROSSA allait pouvoir localiser le voilier par radiogoniométrie et à partir de la trajectoire extrapoler le point de chute du skipper.

À la timonerie les préparatifs de l’essai de zigzag avait repris,  le navire avait repris sa vitesse. Nous attendions tous le nouveau top, mais l’ambiance était très lourde. Tous, nous pensions à la jeune personne tombée à la mer.
Je regardai mes relevés de température de l’eau : 12 degrés.
“Sans combinaison de survie, pensai-je, elle peut espérer survivre trois heures tout au plus. Quelle vision cauchemardesque, se retrouver ainsi à la surface d’une eau noire, sinistre, à la frontière du monde des vivants et des morts, une tête d’épingle, un bouchon dansant au gré de la houle. La mer prend son temps pour vous engloutir… rien pour se tenir, se rattacher, sentir ses membres se paralyser par le froid, attendre patiemment… Quelles pensées peut-on avoir ? “

“60, 61, 62…égrenait lentement la jeune personne.
Puis tout à coup une autre voix, masculine cette fois-ci , un patron pêcheur :
– Belliloise** pour CROSSA Étel , bonjour, je suis en panne de moteur ; je vois que vous êtes très occupé ; quand vous aurez quelques minutes vous vous occuperez de mon cas ; je vais me coucher…
– CROSSA pour Belliloise, bonjour Monsieur, nous vous contacterons un peu plus tard…

– 98, 99, 100.
– Nous vous avons localisée. Une vedette de sauvetage est en route pour aller vous chercher, restez auprès de la radio.
– Mais ma copine…
– Dès le lever du jour un hélicoptère partira à sa recherche…”

Les essais de manœuvrabilité étaient terminés. Le temps passa plus lentement ; la radio restait muette.  Je quittai la table et mes instruments pour me dégourdir les jambes. La plupart du personnel était parti se reposer ; la nuit avait été longue. J’allai sur l’aileron et regardai la mer le nez collé à la baie vitrée.  Le capitaine sans mot dire vint à mes côtés. Le jour se levait lentement….

Puis à coup :
“CROSSA Étel, CROSSA Étel nous avons localisé la jeune personne tombée en mer, elle est vivante, son hélitreuillage est en cours…”
Des cris de joie résonnèrent dans la timonerie. Le capitaine me donna une petite tape sur l’épaule, j’éprouvai un grand soulagement…

*CROSSA  : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage pour l’Atlantique
** Nom inventé.

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Deux naufragés sur un voilier

Deux naufragées sur un voilier

Quelle heure était-il en ce soir d’été ? Peut-être entre vingt heures ou vingt et une heures. Tout était calme à la timonerie du Daniel Casanova de l’armement SNCM. Le navire avait quitté Marseille et faisait route vers Ajaccio. Bientôt il ralentira et naviguera sur un seul moteur pour ne pas arriver trop tôt. Les passagers passeront une nuit complète à bord et débarqueront frais et dispos demain matin.
Pour la mise au point d’un simulateur en collaboration avec les Phares et Balises, je faisais des mesures pour mieux connaître le comportement de ce navire lorsqu’il navigue avec un très faible tirant d’eau. Avec l’officier électronicien nous avions connecté l’ensemble des paramètres, météo, moteurs, hélices sur une centrale d’acquisition.
Je commençai à analyser les manoeuvres réalisées dans le port de Marseille quand nous entendîmes sur le canal 16, le canal que tous les navires doivent veiller en permanence afin de recevoir les appels de sécurité, d’urgence et les messages de détresse :

«Mayday ! mayday ! mayday ! je suis à bord d’un voilier avec un enfant. Je fais route vers la Corse. Je suis perdu. Je navigue depuis des heures. J’aurais dû déjà l’atteindre depuis longtemps.
– Bonjour Monsieur, ici le CROSS MED veuillez passer sur le canal 19 s’il vous plaît pour libérer le canal 16. »
Peut-être par curiosité, l’officier à la timonerie passa lui aussi sur le canal 19.
La conversation entre le voilier et l’officier du CROSS continua :
«  Quel âge a l’enfant ?
– Six ans.
– Six ans ! vous allez seul avec un enfant de six ans en mer,  dit l’officier en s’étranglant. Quelles cartes possédez-vous à bord ?
– La carte de France Michelin 8863.
– Mais Monsieur ce n’est pas possible ! ce n’est pas une carte marine ! c‘est une carte routière !
– Oui mais compte tenu de la faible distance entre l’île et le continent, j’ai pensé qu’emmener une carte était superflu…
– Faible distance ! mais comment l’avez-vous utilisée ? demanda l’officier du CROSS.
– J’ai calculé la distance sur la carte, connaissant ma vitesse moyenne j’ai pu en déduire le temps nécessaire.
– Mais Monsieur sur ce genre de carte la Corse est dans un encadré pour bien montrer qu’elle n’est pas à sa place. Elle est à 96 nautiques de la côte française ; il vous faut avec votre voilier entre vingt à trente heures pour l’atteindre. »
Dans la timonerie nous étions tous effarés. Comment pouvait-on commettre  une erreur aussi grossière ?
Le capitaine se tourna vers moi et tempêta :
« Vous êtes témoin, Monsieur Mahé, des imbéciles que l’on rencontre en mer. En plus ils sont légion je peux vous l’assurer. Celui-ci emmène un gamin de six ans ! »

Le CROSS entama ensuite les procédures pour déterminer la position du voilier par radiogoniométrie.
Nous entendîmes un plus tard à la radio :
«  Daniel Casanova, Daniel Casanova ici le CROSS MED , vous êtes à proximité d’un voilier en détresse pouvez-vous lui porter assistance s’il vous plaît. Voici sa position…
– Bonjour Monsieur, ici le Daniel Casanova, nous nous déroutons vers sa position. »

Alors le Capitaine a pris contact avec le voilier. Il dit d’une voix calme, posée des gens qui savent ce que le mot responsabilité veut dire :
«Bonjour Monsieur, je vais dérouter le Daniel Casanova, nous avons 2396 passagers  et une cargaison de voitures et camions. Sachez Monsieur que c’est votre enfant que nous allons chercher. Après avoir secouru votre gamin, si nous le pouvions car notre code ne nous le permet pas… nous vous laisserions crever sur votre bateau…Est-ce clair ! »

Le Daniel Casanova s’est dérouté. Il est allé chercher les deux naufragés. J’imagine l’accueil fait au père par le capitaine.

Ce soir là, à la timonerie, les langues se sont déliées et des histoires ont été racontées, des histoires de parisien bien sûr, dans ce genre d’histoire c’est toujours un parisien. L’expérience laisse à penser que c’est un individu qui habite au-delà de la zone des dix kilomètres le long des trois milles kilomètres de nos côtes.
Une qui m’a particulièrement plus est celle d’un quidam venant juste de prendre possession de son bateau et qui en sortant est allé droit dans le musoir d’une des deux jetées protégeant un petit port breton.
Lorsque le responsable du port s’enquerra du pourquoi et comment de l’accident, il lui répondit :
«Je ne comprends pas, j’avais pourtant mis le pilote automatique… »

À partir de ce jour j’ai vu les plaisanciers différemment. J’avais compris que beaucoup ont le minimum de formation et prennent des risques inconsidérés.

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Le Nouvel An à Durban (1973)

Le Nouvel An à Durban (1973)

Avant notre arrivée au Cap, en Afrique du Sud, où nous avions passé Noël, nous avions été réunis dans la cafétéria  pour une information sur les lois en vigueur dans ce pays.
Le commandant en personne nous a rappelé qu’il existait un régime de séparation entre la communauté blanche et celle de couleur. Chacune possédant ses lieux de vie, de réunion, ses bars, ses places réservées sur les bancs publics et dans les transports en commun.
Pour ce qui nous concernait, à notre grand dam, nous avons appris : que l’alcool était servi dans les bars à partir de dix huit heures et que nous risquions la flagellation et six mois d’emprisonnement si nous étions pris à “fricoter” avec une personne de couleur.
Parmi l’équipage, il y avait un seul noir dénommé M., “un pont”.  Il n’a jamais été inquiété car, toujours très entouré, il était très difficile pour un cafetier de faire obstacle à une bande de marins prompts à la bagarre et bien décidés à imposer leur camarade partout où ils allaient.
Pour l’alcool nous avions vite compris que, dans la journée, il fallait simplement commander un “cook” : trois quarts  de Whisky, un quart de Coca Cola.
Les jeunes femmes de couleur étaient très belles et ne manquaient pas de nous aguicher mais de jeunes étudiantes venaient au bateau pour perfectionner leur français et nous avions beaucoup de plaisir à jouer les professeurs.

Le Glorieux Commandant Rivière fit escale à Durban en Afrique du Sud pour le nouvel an.
Dès notre arrivée, des familles françaises et anglaises avaient fait le souhait d’accueillir des marins pour cette dernière soirée de l’année. Avec mon copain G. nous nous sommes portés volontaires.
Le soir venu, une voiture vint nous chercher à la coupée du bateau. Bientôt nous nous sommes retrouvés dans une famille : un couple avec deux filles de notre âge.
La soirée fut vraiment très agréable. De nombreux toasts furent portés à nos deux nations, la maîtresse de maison nous a fait découvert quelques spécialités du pays et puis nous avons dansé du mieux que nous pouvions.
À minuit nous dansions chacun avec une des filles. Le douzième coup sonnant, la jeune personne m’embrassa sur la bouche. Ma première réaction bien sûr fut de l’écarter et de jeter un petit coup d’œil au père craignant une vive réaction.
Eh non ! celui-ci était assis sur le sofa du salon et applaudissait en opinant du chef :
“C’est la coutume, c’est la coutume” disait-il en français avec un fort accent.
Alors si c’était la coutume… je me laissai faire par la gente féminine présente et pris même un peu de rab.

Vers deux heures du matin nous prîmes congé de nos sympathiques hôtes, il nous fallait retourner au bateau.
En sortant, nous étions dans une rue sombre et avisant une jeune personne qui sortait d’une grande porte cochère sur le trottoir d’en face et considérant que cette coutume était vraiment plaisante nous traversâmes la rue pour lui faire “Happy new year”.
En voyant deux énergumènes s’approcher d’elle en braillant : “Happy new year !”, elle prit peur, rebroussa chemin, s’engouffra dans le porche qu’elle venait de quitter. Nous la suivîmes mais une ombre nous barra le passage et nous fit stopper net : c’était une sœur et nous étions… dans un couvent.
Après quelques excuses bafouillées, nous rebroussâmes chemin.

Le lendemain matin j’avais oublié cet épisode, lorsque le maître principal rentra dans le bureau :
« Mahé chez le commandant en second, immédiatement !
— Vous savez ce qu’il me veut patron ?
— Vous devez avoir une petite idée ! G. est aussi convoqué. »

Le capitaine de corvette de R. était issu des commandos et nageurs de combat. Il avait un regard d’acier et tout dans son attitude était discipline. Être convoqué ainsi n’envisageait rien de bon.
Bientôt, au garde-à-vous, nous étions tous les deux dans son petit carré situé à l’arrière du navire. Il était assis à son bureau, derrière lui une sœur… celle du couvent qui nous a barré le passage.
Il nous regardait sans mots dire ce qui nous mettait particulièrement mal à l’aise.
« Sœur Elisabeth, ici présente, m’informe que vous avez coursé une sœur et que vous avez pénétré dans le couvent?
— Oui commandant
— Vous vous rendez compte de la gravité des faits?
— Oui commandant, mais nous ne savions pas que c’était une sœur et un couvent. Il faisait très sombre…
A ce stade, la  sœur se pencha vers le commandant, demandant une traduction de nos propos. Après quelques échanges, il continua :
— Mais interpeller ainsi une jeune femme dans la rue est aussi grave.
— Oui commandant, nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
— Vous aviez bu ? Nous savions par expérience que la négation de cet état nous vaudrait une peine plus lourde.
— Oui commandant, nous étions dans une famille…
Je me tournais vers la sœur et le commandant traduisit mes dires :
— Ma sœur, c’est vraiment un malentendu et nous vous prions de nous excuser pour ce qui s’est passé. Malgré notre approche un peu vive, pas une seconde nous avons pensé à l’agresser. Nous voulions simplement lui souhaiter la nouvelle année.
Le commandant et la sœur engagèrent une conversation. De temps en temps ils nous regardaient. Le regard droit devant nous, nous attendions la sentence.
— Sœur Elisabeth vous croit et considère cette affaire comme close. Pour ma part, je souhaitais vous donner une punition exemplaire mais sœur Elisabeth m’en a dissuadé. Rompez! »

En remontant tous les deux vers le pont supérieur nous nous sommes regardés ; nous venions d’échapper à la plus terrible des punitions pour des jeunes appelés : des jours de consigne en escale.

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A Paris, dans le métro (2001)

A Paris, dans le métro (2001)

Chaque année nous nous retrouvons, début juillet, à Piriac-sur-Mer pour un après-midi entre amis;  je précise même «entre amicalistes» c’est à dire que nous étions ou sommes tous membres de l’Amicale Laïque de Montoir-de-Bretagne. Plusieurs d’entre nous ont fait ou font du théâtre dans cette association et de ce fait ont la répartie facile et savent immédiatement tirer partie d’une situation.
La journée est des plus agréable, déjeuner dans le jardin, chacun apportant une salade et un dessert, les grillades sont offertes par nos hôtes : Mikaela* et Per*.  Puis farniente pour certains et pour les autres : balade sur le sentier des douaniers, baignade à la plage de Porth-Er-Stêr, puis nous terminons par le dîner qui peut se prolonger fort tard.
Pendant le déjeuner, nous avons découvert que nous étions trois couples souhaitant passer un week-end à Paris. Pourquoi ne pas y aller ensemble ?

C’est pourquoi une semaine après nous étions, Mikaela*, Gwenn*, Marlyse, Per*, Denez* et moi,  dans une rame du  métro, en rond assis sur nos valises. L’ambiance était joyeuse et contrastait avec la mine triste des parisiens.

«Eh ben dis donc ! c’est incroyable ! commença Denez, voilà bientôt dix minutes qu’il ne s’est rien passé !»
Mikaela se tourna vers moi :
«C’est vrai, d’habitude lorsque tu es avec nous, il y a toujours un début de catastrophe.»
Voilà nos théâtreux partis sur une improvisation. J’adore ce genre et je prends toujours beaucoup de plaisir à participer…
« Vous vous souvenez, continua Per, en Allemagne, à Hambourg, lorsque l’avion a failli louper son atterrissage à cause d’un vent de travers très violent.
– Oh là là !  renchérit Mikaela avec force gestes, l’avion est arrivé en crabe. Il a rebondi sur la piste violemment sur son train droit ; je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. »
Tout le monde acquiesçait.
« C’est vrai, depuis ce jour là, j’appréhende de monter dans un avion, ajouta Denez.»
Les voyageurs autour de nous écoutaient. Pour votre gouverne : Marlyse et moi n’étions jamais allés en avion avec eux.
«Vous êtes méchants, dis-je, jusqu’à maintenant, vous en conviendrez, il n’y a jamais eu de victimes.
– Ah ça c’est vrai ! il a raison, dit Gwenn, jamais de victimes… jusqu’à présent… mais un jour ou l’autre.»

C’est alors qu’aux haut-parleurs de la rame on entendit le message :
«Mesdames et messieurs votre attention s’il vous plaît. Pour des raisons techniques nous ne pouvons plus assurer votre sécurité. Tous les voyageurs sont invités à descendre au prochain arrêt.»
Nous éclatâmes de rire.

«Ah ben voilà ! on se demandait aussi.
– Tu n’as pas failli à ta réputation !»
Ceux qui ne rigolaient pas c’étaient les voyageurs autour de nous. Certains étaient un peu nerveux. Nous descendîmes sur le quai sous leurs regards hostiles.
Alors une femme d’un âge certain, veste et jupe pied-de-poule, chemisier blanc, serviette de cuir à la main, vint me trouver :
«Bonjour Monsieur, pourrais-je vous demander un service ?
– Bonjour Madame, bien sûr, que puis-je pour vous ?
Elle avait une voix douce mais avec la fermeté des décideurs qui contrastait  avec la détresse que je lisais sur son visage.
– Voilà je suis chef d’entreprise et j’ai rendez-vous dans un quart d’heure pour signer un très important contrat. Il y va de la survie de mon entreprise.
– Eh alors… je ne vois pas… comment ? balbutiai-je.
– Pourriez-vous avoir la gentillesse de prendre la rame suivante s’il vous plaît, simplement pour me rassurer, je vous en serais infiniment reconnaissant… »
Devant cette supplique, nous sommes restés sur le quai, conscients que ces quelques minutes d’attente seront bénéfiques pour notre économie nationale…

Est-ce le jour même ou le jour suivant, peu importe, nous étions là aussi dans le métro et je fis part à mes amis d’une idée :
«Vous savez, ce serait drôle de se lever et de dire avec l’accent du midi :
«Bonjour, je m’appelle Michel et je vais passer parmi vous pour vous demander une petite pièce pour payer, ce soir, l’apéro aux copains.»
– Eh bien qu’attends-tu pour le faire ! dit Mikaela, toujours prête à tenir un pari.»
Bien sûr tous m’encouragèrent :
«Allez ! allez ! vas-y ! vas-y!»
Je me levai et alors à la seconde ou j’allai ouvrir la bouche nous entendîmes la voix monocorde d’une femme dans le fond de la rame :
« Bonjour je m’appelle Madeleine et je vais passer parmi vous pour vous demander…»
Nous éclatâmes de rire et Denez me dit :
«Ah la concurrence ! Tu vois, même ce créneau est bouché…»

* Prénom inventé

Cet article est dédié à Gwenn, notre amie et institutrice de nos enfants, qui nous a quittés en 2011.

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Baignade tragique (1975)

Baignade tragique (1975)

Nous formions un petit groupe, Line*, Laure*, Marlyse, Andrew*, Yan* et moi, et nous partagions la même passion : la préhistoire. Nous vivions celle-ci à fond : membres de la Société Nantaise de Préhistoire, nous suivions les conférences au muséum d’histoire naturelle chaque mois et tous les week-ends nous étions sur le terrain à prospecter. De nombreux sites archéologiques furent ainsi découverts pendant cette période.
Nous nous nourrissions des livres de Jacques Tixier, de François Bordes pour reconnaître les outils et nous nous exercions à la taille du silex, surtout Andrew et Yan.

Nos vacances d’été, nous les passions le plus souvent au camping du Port de Limeuil sur la rive gauche de la Dordogne. En face, sur l’autre rive, sur son promontoire, au confluent de la Vézère et de la Dordogne : Limeuil, un charmant village médiéval.
Dans cette magnifique région, nous avons eu la chance de rencontrer : à Montignac dans sa librairie, M. Rivière qui a travaillé à Lascaux avec l’abbé Breuil , à Tursac, Denise de Sonneville et François Bordes, éminents préhistoriens.

Ce week-end là, de nombreux copains nous avaient rejoints. L’ambiance était joyeuse, bon enfant. Le temps était partagé entre les visites des musées, des grottes, le farniente, les baignades… Une règle s’était naturellement installée : les filles faisaient la cuisine, les garçons la vaisselle.

Parmi les participants il y avait Phil*. Bon compagnon, il avait une particularité dans son langage : la plupart des noms ou choses étaient accompagnés, par l’un des vocables “vieille” ou “vieux”. Il fumait une vieille cigarette, portait une vieille chemise, un vieux pantalon et même vivait, selon ses dires, avec un vieille de… 40ans !
Il lui arrivait parfois de ne pas manger avec nous pour simplement ne pas faire la vaisselle.

Dès son arrivée, avisant la rivière en descendant de sa vieille trois chevaux, il décida de la traverser pour se rafraîchir. A cet endroit elle est large d’environ 90 m avec en son milieu un très fort courant. Nous avons essayé de le dissuader en arguant qu’il ferait mieux de se reposer après un long voyage. Nenni, bravant nos recommandations, la présence des filles était certainement pour quelque chose, il se mit  à l’eau.
De la rive nous le suivions des yeux. Il nageait plutôt bien, luttant contre le courant de toutes ses forces. Arrivé de l’autre côté, pantelant, éreinté, il s’affala sur les galets. Il mit de longues minutes pour reprendre son souffle.
On le vit remonter la rivière, à pied sur la berge, une cinquantaine de mètres et se remettre à l’eau. Nous pensions tous qu’il eût été préférable qu’il revienne par les ponts.

Après quelques dizaines de mètres, fatigué, il n’eut plus la force de lutter et fut entraîné  inexorablement par le courant. A cet instant, nous avons craint le pire.
Que faire ? Le seul moyen efficace pour lui venir en aide était de le devancer et de le rattraper à un endroit plus propice.
En courant le long de la berge, nous pouvions le voir à travers les arbres, arbustes et buissons, se débattre, gesticuler; tantôt seule une main émergeait, tantôt la tête alors nous l’entendions crier : “Au secours ! à moi !”

Nous étions bientôt massés sur la berge dans un espace libre de végétations. Nous l’avions dépassé mais pas suffisamment. Nous nous apprêtions à reprendre notre course quand retentit le teuf-teuf caractéristique d’une barque à moteur. Voilà la solution ! Si elle remonte la rivière, elle passerait à coup sûr non loin de lui. Nous courûmes un peu plus loin vers l’aval.
En effet, une barque remontait péniblement la rivière. Debout à l’arrière, un homme en salopette bleue et portant béret semblait ne pas comprendre pourquoi nous lui faisions des grands signes en criant, bien qu’il eût déjà aperçu Phil.
Lorsqu’il passa à sa hauteur, celui-ci lui cria de toutes ses forces :
“Au-secours ! au-secours ! aidez-moi !
-— Eh couillon ! pourquoi tu cries comme ça ? répondit  le batelier en riant, tu as pied !”
A ces mots, Phil, en titubant, se mit debout et quelques uns d’entre nous allèrent rapidement le chercher.
Un peu honteux d’avoir provoqué tout ce tumulte il balbutia :
“Eh ben dis donc ! j’ai eu une vieille peur !”

* Prénom inventé

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Histoire de Brière (1981)

Histoire de Brière  (1981)

À la sortie de l’IUT, j’avais été approché par un Groupement Intérêt Économique d’artisans, œuvrant dans la construction et la rénovation de maisons individuelles, pour mettre en place un bureau d’études. Le maire d’une petite ville de Brière avait alors contacté ce même G.I.E pour aider une famille nécessiteuse. On me demanda si je pouvais réaliser l’étude d’une extension de leur maison en me précisant que leur situation était des plus catastrophique.

Il m’a fallu un peu de temps pour trouver leur maison bien qu’elle fût, comme partout dans les îles de Brière, perpendiculaire à l’ancien chemin de ceinture de ce qui fut une île. Elle n’était pas très avenante : une porte basse, une petite fenêtre sur la façade par endroits décrépie et marquée, çà et là, de tâches blanches, restes d’un ancien ravalement.
Une femme petite, ronde, les cheveux grisonnants en bataille, vêtues  d’une robe noire à fleurs blanches et d’un tablier bleu m’ouvrit et me fit entrer.
Les murs, les poutres du plafond étaient couverts de suie. Au fond une cheminée où un feu ouvert brûlait sous une marmite posée sur un trépied. Le sol était de terre battue et présentait des trous et des bosses montrant que sa réfection n’avait pas été faite depuis longtemps. Une ampoule électrique nue, pendue à une poutre, donnait une lumière blafarde.
Au milieu de la pièce, une longue table, couverte d’une toile cirée rouge, flanquée de deux bancs de bois. Une gravure du Cœur Sacré de Jésus, piquée de taches jaunâtres, munie de son rameau de buis, était accrochée au mur. Adossées à leur mur respectif, sur la longueur, deux armoires anciennes en merisier se faisaient face.

On me pria de m’asseoir. Il m’était difficile de poser mon porte-documents : des taches de café, de vin maculaient la nappe. D’un geste ample, avec son torchon,  la maîtresse de maison les essuya, faisant voler le liquide sur le sol, sur le banc et quelques gouttes …sur mon pantalon.
Assis sur le banc, en face moi, deux petits enfants me regardaient la morve au nez, le visage sale. Le plus jeune avait dû pleurer, les traces de la coulée des larmes avaient délavé la crasse. Derrière eux, debout, une petite fille d’une dizaine d’années les cheveux sales, raides, coupés au carré, suivait tous mes gestes de ses yeux bleus fatigués.
Au fond de la pièce, dans un fauteuil, une vieille femme habillée de noir, se tournait les pouces en me dévisageant.
“Que vient faire ce jeune homme ? demanda la vielle.
— Il vient pour l’extension de la maison grand-mère répondit la mère.
— Tu vas encore dépenser des sous !
— C’est à cause de vous, grand-mère, ces dépenses, dit-elle sèchement. »

La mère vint s’asseoir à côté de moi. Elle sentait le rance des personnes négligées. En quelques mots, elle me décrit ce qu’elle souhaitait. Je pris des notes, réalisai quelques croquis préliminaires.
“Combien prenez-vous pour l’étude ?” me demanda-t-elle.
Je regardai les trois enfants, les voyant dans une telle pauvreté, je fus pris de pitié. Comment pourrais-je ne pas aider cette famille?  Je leur demandai une somme dérisoire: 1000 francs pour couvrir les frais occasionnés.

Je montai l’ensemble du dossier et revint quelque temps après pour faire signer le plan et compléter la demande du permis de construire.
“Avez-vous un plan de financement ? Faites-vous un crédit ?
— Non, non pas de crédit, c’est inutile. Combien vous doit-on ? me demanda la mère.
— 1000 francs comme convenu.
— Vous êtes sûr, pas plus ?
— Non, non, ça ira. »
J’avais un sentiment naissant de m’être fait avoir.

La mère se leva, ouvrit à demi son armoire, sortit une boite à gâteaux : elle était pleine à ras bord de liasses soigneusement rangées de billets de 100 francs.
La grand-mère dans son fauteuil s’adressa à la mère :
« Le jeune homme ne veut peut-être pas la monnaie… »
Elle se leva péniblement, se traîna vers l’autre armoire, prit sa clé pendue à son cou avec une ficelle, méfiante, elle entrouvrit la porte et tira une boite de gâteaux : celle-ci, elle aussi, était pleine… de liasses de billets de 500 francs.
Je pris mes deux billets et me sentit flouer. J’avais appris une chose ce jour-là : il ne faut pas confondre misère et saleté…

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Cafteuse! (1982 – 1983)

Cafteuse! (1982 – 1983)

On leur a offert un chiot, un berger allemand, que mon père a appelé Max: souvenir de ses cinq années de captivité en Allemagne* durant la seconde guerre mondiale,. Le petit mâle désiré s’avéra après coup être une femelle: ils l’appelèrent Maximilienne mais conserva Max comme diminutif.

Tous les après-midi, il faisait avec Max le même parcours:  de la rue d’Aumale à Montmartre, quartier qu’il affectionnait particulièrement, ponctué d’arrêts dans quelques bars et cafés pour reposer leur corps fatigué.
Papa avait  soigné son dressage, elle ne tirait pas, marchait presque collée à la jambe de son maître.
Ce personnage affable, bien mis et son chien firent bientôt partie du paysage des quartiers traversés. Au cours du temps, il s’y était fait beaucoup d’amis et rencontré quelques personnalités dont , quelque temps avant qu’elle ne décède, Lucienne Boyer, célèbre chanteuse des années trente avec son “Parler moi d’amour”.

Cet après-midi là, papa ne se sentait pas bien. Il avait le coeur fragile mais, à notre grand dam, il ne voulait plus prendre ses médicaments: il les avait identifiés comme: la cause principale des problèmes pour honorer consciencieusement sa nouvelle épouse.  Monique se proposa de sortir la chienne.

Dès la fermeture de la lourde porte, Max s’engagea sur son parcours habituel. Monique se félicitait d’avoir un si bel animal, si obéissant. Il n’était pas nécessaire de serrer la laisse. Nombreux étaient les passants qui se retournaient sur un aussi bel équipage.
Après quelques centaines de mètres, sans qu’elle ait prévenu, Max s’échappa et s’engouffra dans un bar aux portes largement ouvertes; surprise, Monique avait laissé échapper la laisse. Dans le café elle entendit un client s’exclamer:
“Tiens voilà Max!”
Sur le pas de la porte, gênée, Monique la chercha du regard; elle la vit sagement assise près d’une petite table au fond de la salle. Pour ne pas se donner en spectacle, elle alla sans précipitation s’y asseoir.
“Bonjour Max, dit un garçon de café en gratouillant le dessus de sa tête, mais où est ton maître?”
“Ainsi, pensa-t-elle, c’est ici qu’il passe ses après-midi…”
“Que désirez-vous Madame? demanda le garçon.
— Un café, s’il vous plaît. Il me semble que vous connaissez bien Max?
— Bien sûr, on ne la voit jamais sans son maître. Est-il malade?
— Un petit coup de fatigue simplement, rassura Monique.”
Après cet épisode, l’équipage continua sa balade. Maintenant  à l’approche d’un bar, elle se méfiait. Trois fois la chienne eut ce même mouvement de reconnaissance d’un lieu familier.
Lorsqu’ils furent rentrés à l’appartement. Papa dut s’expliquer:
“Se balader avec elle est vraiment très agréable, dit Monique mi-figue, mi-raisin, d’autant plus qu’elle a eu la gentillesse de me montrer toutes tes “pauses”, elle insista fortement sur ce mot.
— Nous nous reposons, n’est-ce pas ma belle, dit-il en caressant Max, et puis j’aime bien l’atmosphère des cafés. Avec elle il y a toujours quelqu’un qui vient discuter, un enfant la caresser; je regarde les gens vivre et on en voit des choses…”
Papa se tourna vers sa chienne, lui caressa le haut de la tête:
“Cafteuse! Tu ne sais même pas garder un secret. Mais je t’aime quand même…”

*  Une veillée particulière

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Fin lettré – Deuxième partie (1980 – 1981)

Fin lettré – Deuxième partie (1980 – 1981)

Ils se marièrent à Saint-Brévin  et nombreux furent les parents, dont quelques personnalités, qui  envoyèrent leurs félicitations aux nouveaux mariés; certains avaient eu Monique comme professeure. Papa laissa son appartement, avenue de Mindin, pour vivre à Paris.
D’une nature joviale, il s’adaptait à toutes les situations et avait un sens inné de la communication. En une quinzaine de jours, il avait fait la connaissance des habitants de l’immeuble et des commerçants de son nouveau quartier.

Tous les samedis, à midi, il allait chercher Monique à la sortie du cours Hattemer. En parfait gentleman, il s’habillait pour cette occasion: d’un costume bleu marine avec petit gilet, chemise blanche, cravate et d’un pardessus gris.  La première fois qu’il se présenta à la sortie du cours, les mamans qui attendaient leurs enfants voulurent absolument faire connaissance avec l’heureux élu.
Elles souhaitèrent tout savoir sur sa vie: sur ce point il resta plutôt vague, et sur ses loisirs: il leur affirma qu’il partageait avec Monique le goût de la lecture. Affirmation quelque peu exagérée: pour ma part, je n’ai pas souvenance de l’avoir vu ouvrir un livre.

“Avez-vous lu le dernier livre de M. d’Ormesson*? Il est vraiment excellent. Vous devriez le lire dit une mère d’élève ravie par la bonne présentation de mon père.
– Avec tous ces changements dans ma vie je n’ai guère eu le temps de me consacrer à la lecture mais je vous promets de le lire et nous pourrons en discuter.” répondit-il.

Le voilà contraint à une étude de texte. Il en parla à Monique qui, en riant, l’invita à parcourir l’ouvrage.
Il poussa la porte de la petite librairie de son quartier tenue par un passionné qui aimait partager ses connaissances, conseiller ses lecteurs.
Il demanda l’ouvrage et s’empressa de lire la présentation de l’éditeur sur la quatrième de couverture.
– Puis-je vous aider?  C’est un excellent livre, dit le brave homme s’enquérant des besoins de mon père.
– Pouvez-vous m’en parler pour que je puisse me faire une idée?”
Le libraire, tout heureux de pouvoir rendre service, partit sur une longue analyse de l’ouvrage, fit même quelques reproches sur certains chapitres. Papa écouta avec grand intérêt, se fit expliquer certains termes.
Le samedi suivant, dès son arrivée, notre mère d’élève revint discuter.
“Alors M. Mahé, avez-vous lu le livre?
– Eh bien, voyez-vous j’ai beaucoup aimé bien que certains chapitres…et il répéta du mieux qu’il pût ce que le brave libraire lui avait dit.
– Nous étions persuadés que notre professeure ne pouvait se marier qu’avec un amoureux des belles-lettres. Vous savez, je suis tellement désolée de voir tous ces personnes qui ont perdu le goût de la lecture.
– Je partage votre sentiment et j’en suis, moi aussi, consterné…

* J’ignore quel était l’auteur du fameux livre mais j’aime bien M. d’Ormesson.

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Fin lettré! (1980 – 1981)

Fin lettré! (1980 – 1981)

En février 1973, pendant mon voyage sur le Commandant Rivière, maman décédait d’une longue maladie . Papa se remaria quelques années plus tard avec Monique, enseignante au cours Hattemer. C’est un établissement parisien d’enseignement privé, très coté, qui accueille les enfants aisés de la maternelle à la terminale. C’était une lettrée et parisienne dans l’âme.

Ils se rencontrèrent à Saint-Brévin l’Océan où Monique possédait une petite maison de vacances et devinrent éperdument amoureux. A la fin de l’été Monique repartit à Paris, laissant mon père esseulé à Saint-Brévin-les-Pins.
Comment entretenir leur flamme respective? Je vous rappelle qu’à cette époque les seuls moyens de communication pratiques étaient : le téléphone, la lettre et le télégramme.
Papa ne possédait pas de téléphone ; écrire : Il avait quitté l’école à onze ans, il savait déchiffrer mais était très limité en rédaction ; il lui restait le télégramme.
Ils firent l’espace d’un hiver le bonheur de la poste.
Papa envoyait un télégramme “Je t’aime”, Monique, dès sa réception par un coursier, filait à la poste et répondait “Je t’aime, moi aussi” et ceci, alternativement, plusieurs fois par semaine, voire par jour.

Monique envoyait aussi de longues et belles lettres à papa. Comment lui répondre sans trahir son inexpérience ? Il lui vint une idée :
Il suffit de recopier les phrases si jolies de Monique et de savamment les agencer pour en faire un billet des plus acceptable.
Il passa de longues heures à recopier, à assembler patiemment. L’effet escompté se produisit, Monique était subjuguée par tant de délicatesse, de poésie dans la tournure de ses phrases.

Quelques temps après, lors d’une réunion de famille, nous eûmes, Monique et moi, un entretien en aparté :
“Michel, je souhaite vous entretenir d’une petite chose, d’un rien, une peccadille mais qui me turlupine depuis un moment. Votre père m’écrit souvent, presque chaque jour. Il a vraiment un très beau style, j’en suis d’ailleurs fort étonnée, pour une personne qui n’a pas fait d’études littéraires. Mais dites-moi, pourquoi écrit-il au féminin? Avez-vous une idée?”

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Une soirée à Diego Suarez (Février 1973)

Une soirée à Diego Suarez (Février 1973)

Un de mes amis était prêtre à Diego Suarez (Antsiranana pour les malgaches) et le lendemain de l’accostage du glorieux Commandant-Rivière, je me suis rendu à la cathédrale pour lui rendre visite. Il fut très surpris de me voir. Il m’invita à passer la soirée en compagnie des pères.
Là, j’appris la bonne manière de manger une mangue et même encore aujourd’hui lorsque ma cuillère longe délicatement le noyau pour le séparer de la pulpe, que je découpe celle-ci en carrés réguliers et qu’enfin je retourne la peau pour réaliser une sculpture des plus moderne de dés posés sur une surface courbe, je ne peux m’empêcher de penser à cette soirée dans la salle à manger des pères.

Un peu plus tard, je retrouvais tous les copains à la Taverne, un dancing où l’ambiance selon les dires des anciens était formidable. A peine entré, je fus assailli par de jeunes et ravissantes demoiselles. Je me défis de ces bras entreprenants et rejoignis la bande de copains attablés.
Ils étaient tous en charmante compagnie et à peine assis une jeune malgache très jolie vint m’enlacer.
“Oh les gars je crois qu’on ne va pas s’ennuyer pendant un mois, dit le quartier maître T. une fille dans chaque bras, allez les gars on va danser!” Les rires fusèrent. La fin de soirée fut des plus agréables.

Du fait de sa position stratégique, dès 1885, Diego Suarez devient une importante base navale. En 1962, la Légion s’installe. Le peu de moyen de la population et l’attrait de l’argent facile amené par les matelots et les  légionnaires ont généré une prostitution importante. J’avais longuement discuté avec les pères de ce problème.

Un petit nombre de la population voulait sortir de cette situation. Ils œuvraient du mieux  qu’ils pouvaient avec des moyens extrêmement faibles.
On me proposa de rencontrer Jean-Baptiste*, un garçon de mon âge, qui militait au sein d’une organisation chrétienne.
Il m’emmena au centre social. Il était très fier de me montrer la nouvelle salle de formation au secrétariat… au centre d’une petite pièce trônait, une petite table d’écolier avec sa chaise et  poser dessus une machine à écrire d’un très vieux modèle. J’étais navré, je mesurais le chemin encore à accomplir.

Nous nous rencontrâmes souvent et devinrent amis. Je m’enquis des conditions de vie de la population et mesurai le fossé entre les malgaches et les français. Un jour je l’ai invité dans un restaurant. Il était tout étonné de se trouver ainsi à une terrasse avec les français. C’était la première fois, avec son salaire cette fantaisie était impensable. Nous mangeâmes une côte de porc avec des haricots et bu une bière.
Nos longues conversations et la confiance qui s’était installée entre nous nous ont permis d’aborder des sujets politiques. J’appris que Jean-Baptiste était un des opposants à l’ex-président Tsiranana,  favorable aux intérêts français.  Ce dernier  venait de quitter le pouvoir après des mouvements de contestations de la population et la grève des étudiants.
Nous abordâmes, bien sûr,  la présence française. Avec naïveté je lui vantais les avantages que la France avait amenés à ce pays.
“Bien sûr, bien sûr…” répondit-il à mon discours, poliment sans conviction.

Il me donna rendez-vous, un soir, à la coupée du bateau pour, selon ses dires, me montrer quelques petites choses intéressantes.
Habillé de blanc, bachi** sur la tête je marchais à côté de lui.
“ Où allons-nous? Demandai-je
— Dans le quartier où habite ma famille
— C’est loin?
— Pas très, tu verras.”

Après avoir traversé le centre ville, nous nous engageâmes à travers un quartier populeux dans des ruelles étroites, sombres, éclairées par la lumière provenant de l’intérieur des cases à travers les ouvertures.
De temps en temps, Jean-Baptiste, répondait aux interrogations des gens assis devant leur porte. Je compris très vite qu’elles me concernaient; je n’étais pas le bienvenu et elles devaient se traduire par :
“Que fait ce vasa ici?” “Pourquoi l’amènes-tu?”
Mais en aucun cas je me sentais en danger.

Devant une porte il s’arrêta et m’invita à entrer. Une odeur difficile à soutenir me fit hésiter à pénétrer plus avant. Une lampe à pétrole éclairait une pièce de 9 à 10 m² où s’entassaient sept à huit personnes. Dans un coin une paillasse et je distinguai un corps, une femme en position fœtale, d’une maigreur à peine concevable.
Jean-Baptiste, gentiment, m’invita à entrer d’une légère pression de la main sur mon dos. Je pris sur moi, je passai le seuil et d’un hochement de tête je saluai les personnes présentes, ils me répondirent en souriant.
“C’est ma tante, elle a attrapé une mauvaise maladie, elle se prostituait pour nourrir ses enfants. Elle vivait avec un militaire, il l’a frappée et jetée dehors en apprenant sa maladie. Nous n’avons aucun moyen pour la soigner.
La malade a ouvert ses yeux fiévreux,  elle me regarda et tenta un sourire. Elle devait être une de ces jolies petites ramas qui faisaient danser les matelots à la Taverne.
“Tu viens baiser chez moi? j’ai un ventilateur et un frigidaire.” disaient-elles.
Le regard de cette femme hante ma mémoire lorsque j’écris ces lignes.

“Viens, me dit Jean-Baptiste, nous allons continuer la visite.”
Je saluai d’un hochement de tête mes hôtes, ils me répondirent et je me retrouvai dans cette ruelle glauque. Nous marchions côte à côte, je ne disais pas un mot. Parfois nos regards se croisaient mais je ne voyais ni haine, ni reproche.

Il s’arrêta à nouveau devant une porte, et m’invita à entrer. Je poussai le rideau rouge crasseux. C’était une pièce de dimensions sensiblement identiques à la première où s’entassaient des enfants et des adultes. Je les saluai de la même manière. Dans un coin, une très jeune femme tenait un enfant dans les bras, le petit corps blotti contre son sein; il me paraissait très mal en point.

“C’est le fils d’un de mes amis…la malaria, nous avons eu une aide des religieuses mais la malnutrition, la misère aura raison de lui.”

Il sortit, je le suivis.
“Tu vois, poursuivit-il en marchant, dans chaque case de cette rue on rencontre la même misère. Nous allons entrer ici…”
Il se retourna vers moi, vit mon air défait, mon désarroi.
“J’avais encore des choses à te montrer, mais je crois que la visite va s’arrêter là, me dit-il en me mettant la main sur l’épaule, et puis il se fait tard.”
— Pourquoi m’as-tu emmené ici?
— Je voulais te montrer notre misère, les bienfaits de la présence française. Je sais que tu ne peux pas faire grand chose mais il faut que tu parles aux militaires et en France ce que tu as vu. Bientôt Michel, il y aura du changement…bientôt…j’en suis sûr.”

Un grand cri déchira le silence de la ruelle. Un grand frisson courut sur mon dos.

“C’est la femme, l’enfant est mort, me dit simplement Jean-Baptiste, c’était son premier enfant…”

Nous retournâmes en silence vers le bateau. Ce soir là mon bel uniforme blanc m’avait semblé dérisoire. Nous partions le lendemain matin et la poignée de main près de la coupée du navire fut plus longue, plus marquée.

En 1972, la légion quitta définitivement la région suivie, précipitamment, quelques années plus tard,  par les forces navales mais les années qui suivirent furent encore plus terribles pour les malgaches. Des années d’incuries politiques ont fait de la grande île un des pays les plus pauvres du monde.

Du changement ? Bientôt, Jean-Baptiste, bientôt… peut-être.

*Prénom inventé

** Bachi : Bonnet du marin dans l’argot de la marine française.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Tagué , , | Laisser un commentaire

Le voyage de Célestin – Le Laboratoire (1999)

Le voyage de Célestin. (Suite) – Le Laboratoire (1999)

A 9h00, nous arrivions dans le hall d’accueil de l’entreprise chargée de la mise au point de la nouvelle machine de soudage. Cette entreprise a une renommée internationale et nous sommes reçus comme il se doit.

L’accueil des visiteurs, la plupart du temps, est une image très fidèle de l’entreprise. Lorsque je faisais des audits chez les sous-traitants du chantier naval, je me faisais une idée assez précise de l’entreprise à partir de petites choses: une hôtesse multitâches surchargée de travail, au sourire commercial, qui vous expédie vers des fauteuils à l’esthétique industrielle discutable, pour un long temps d’attente, parce que on ne peut pas joindre notre futur interlocuteur, des gens pressés qui courent dans tous les sens, un hall à la propreté douteuse…

Dans celui-ci, on sentait une mécanique bien huilée, une entreprise qui tourne, les gens se déplaçaient sans hâte avec des buts précis, une hôtesse calme et posée, notre interlocuteur arriva immédiatement sans nous faire attendre.

Le responsable du laboratoire, monsieur M., vint à notre rencontre, les présentations furent faites et il nous emmena auprès de la machine de soudage sous flux à têtes multiples pour souder des tôles de très forte épaisseur. Deux techniciens s’affairaient autour.

Monsieur M. présente le problème:

“Nous avons des problèmes de réglage. Nous sommes très proches de la solution. Comme vous le voyez sur cette éprouvette, nous avons encore quelques soufflures et effondrements, s’adressant à un technicien, mettez en route s’il vous plaît.”

En une seule passe la machine comblait le chanfrein d’un joint de tôles de très forte épaisseur. Le cordon n’était pas très bon.

“Ta machine chante mal! affirma Célestin, elle est mal réglée! Ecoute-la chanter!”

Le responsable et les techniciens prêtaient l’oreille au plus près des têtes de soudage. Je fis de même. Pour ma part j’entendais le bruit classique d’une machine sous flux.

“Pour l’instant elles crachotent. Tu n’entends pas?”

— J’avoue que non je ne perçois rien” répondit Monsieur M.

— Derrière le bruit, tu n’entends pas la mélodie.”

Le responsable fit la moue :

“La mélodie…Vraiment je n’entends rien…

— Ecoute, je vais modifier les paramètres.”

Célestin modifia l’intensité et le voltage de chaque tête de soudage avec minutie, l’une après l’autre, comme un alchimiste dosant un élixir. Il me semblait qu’il percevait “le chant” de chacune d’elles indépendamment.

La cordon de soudure résultant était devenu magnifique, il était parfait. Plus de soufflures ou d’effondrements.

“Tu vois, il y a une différence maintenant, elle chante bien et le dépôt de métal se fait correctement. Attends! Je vais remodifier les paramètres pour que tu entendes la différence.”

Une petite modification du réglage et des défauts apparaissent sur le cordon de soudure.

— C’est extraordinaire! Vous faites vos réglages à l’oreille! C’est prodigieux!

— Oh non! L’habitude, tu sais l’habitude, si tu étais comme moi à longueur de journée dans l’atelier, auprès d’une de ces machines, tu développerais des sens nouveaux, le moindre bruit par exemple: le métal qui se dilate, un grésillement, ça t’indique quelque chose.”

En quelques minutes Célestin avait résolu le problème. Monsieur M. se tourna vers moi:

“Nous avions prévu la matinée pour résoudre ces problèmes, nous sommes vraiment étonné de la rapidité à laquelle ils ont été résolus. Vos responsables m’avaient affirmé qu’ils envoyaient leur meilleur spécialiste. Il s’adressa à Célestin:

— Vous êtes responsable dans un atelier?

— Oh ! Ne parle pas de malheur! Je suis ouvrier et je suis bien comme ça.

— Pourtant…

— Tu sais, je connais et j’aime bien mon métier. Dans mon domaine je me défends, pourquoi veux-tu que je m’enquiquine.”

On nous proposa une visite du laboratoire. Puis vint le temps du retour qui fut plus calme car nous prîmes un vol à Roissy dans un gros porteur.

Gravée dans un coin de notre mémoire, nous avons tous une galerie de portraits, des personnes qui ont compté, que l’on a appréciées, détestées, qui ont eu une influence bonne ou mauvaise dans notre vie. Célestin fait partie de celles dont j’aime me souvenir. Il n’a certes pas beaucoup d’éducation mais il est pour moi l’image d’un grand professionnel.

Lorsque par la suite, dans l’atelier, je passais près dune machine de soudage. Il me semblait entendre Célestin me dire: “ Ecoute-la chanter!”

Publié dans 1973-2011 | Laisser un commentaire

Le voyage de Célestin (suite) – La soirée (1999)

Le voyage de Célestin (suite) – La soirée (1999)

Après avoir loué une voiture nous allâmes directement à l’hôtel. Nous prîmes nos clés à la réception et nous nous donnèrent rendez-vous dans le hall pour aller dîner en ville.

L’idée de passer une soirée dans le quartier du Vieux-Marché de Rouen me plaisait mais surtout dîner dans cet excellent restaurant que quelques connaisseurs m’avaient particulièrement recommandé.

Je pris possession de ma chambre. Seul, je réfléchissais à ce début de voyage. La simple perspective de la réunion du lendemain me faisait un peu peur. Célestin dans le laboratoire, cela sera probablement très drôle.

Avisant que j’avais oublié mon porte-document dans la voiture, je descendis le chercher. Au rez-de-chaussée, à peine la porte de l’ascenseur fut ouverte qu’une voix, que dis-je un beuglement bien connu emplit le hall de réception :

“Comment veux-tu que j’ouvre ma porte avec ton bout de plastique à la c..!

Je me précipitai au comptoir. En me voyant Célestin aboya :

 Je n’ai jamais pu ouvrir cette foutue porte, ils ne peuvent pas utiliser des clés comme tout le monde.

 Laissez je m’en occupe, dis-je au concierge.

Nous montâmes à sa chambre, je lui montrai le système d’ouverture.

“ Ah oui! C’est simple, mais faut connaître. J’ai glissé la carte dans la fente mais sûrement du mauvais côté.

 Allez installe toi et viens me rejoindre dans le hall. Nous allons dîner en ville, Il y a un excellent restaurant dans le vieux quartier.

 Ecoute, je n’ai pas l’habitude des restaurants; je ne suis pas à mon aise; je préfère manger dans une cafétéria, près d’une grande surface.

 Comme tu veux! Aucun problème, mais tu vas manquer quelque chose.

 Peut-être, mais je préfère.”

Nous avons tôt fait de repérer une brasserie dans une zone commerciale. On nous proposa une table au centre d’une salle un peu bruyante à mon goût.

“Je vais prendre un steak frites, dis-je au serveur.

 Pareil pour moi, répondit Célestin.

 Comment voulez-vous votre steak Monsieur?

Tu peux me le faire au feu de bois?”

Célestin avait le verbe haut. Il y eu un silence autour de nous.

“Au feu de bois?” Demanda le garçon goguenard.

Pendant quelques secondes, je pense, il a cru qu’il plaisantait. Le visage inquisiteur de Célestin lui a fait rapidement changer d’idée.

“Ben écoute, p’tit gars, tu me demandes comment je le veux ! Faut savoir!”

Là, c’est la salle dans son ensemble qui fit silence.

“Au feu de bois…mais … pas possible bredouilla le garçon.”

A ce stade, il m’a semblé nécessaire d’intervenir :

“Il te demande comment tu veux ta viande: à point, saignante ou bien cuite.

Il prit un ton qui se voulait paternel :

“Ah c’est ça que tu voulais savoir, p’tit gars!, mais il fallait le dire tout de suite.”

Puis avec un geste de la main, grand seigneur :

“Bon ben alors saignante.”

Très vite, la salle se ranima. Nous étions le sujet des conversations, les gens se retournaient, les serveurs se parlaient à vois basse. Seul, Célestin montrait une indifférence, peut-être feinte, à ce qui se passait autour de nous.

La suite du repas fut plus calme. Nous n’avions guère, à l’atelier, la possibilité de parler longuement. C’est à cette occasion qu’il m’avoua qu’il ne sortait jamais pour ses loisirs. Son jardin, ses oies, la pêche, la chasse dans le marais, son métier au chantier naval emplissaient sa vie. Une vie simple mais riche d’enseignements, d’expériences.

(A suivre)

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Le voyage de Célestin. L’avion. (1999)

Le voyage de Célestin – L’avion. (1999)

Mon retour dans les ateliers coïncidait avec la mise en service d’un nouveau hall de préfabrication d’éléments de navire « Atelier 2000 ». Les Chantiers de l’Atlantique avaient fait l’acquisition de nouvelles machines de soudage, sous flux, à très hautes performances et la mise au point posait quelques problèmes aux concepteurs.

En concertation avec ces derniers, les responsables de l’atelier ont proposé d’envoyé un spécialiste de l’atelier de ce type de soudage en la personne de Célestin*, ouvrier de son état, possédant des compétences reconnues dans tout le département Coque** du chantier naval.

Célestin avait cinquante-cinq ans, vivait en Brière, un grand marais au nord-est de Saint-Nazaire. Il ne l’avait jamais quitté, sauf pour faire ses « trois jours », pendant lesquels il apprit qu’il était réformé, et un voyage à Nantes une dizaine d’années plus tôt.

Pour ce voyage à Rouen, les responsables de l’atelier m’avaient demandé de l’accompagner.

C’est un Célestin très nerveux, qui s’installa dans la voiture.

« J’espère que tu conduis bien. Tu vas pas nous mettre au fossé !» dit-il au chauffeur de l’entreprise sans autre forme de présentation.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, tout se passera bien…

— C’est la première fois que je prends l’avion. Tu l’as déjà pris toi ?

— De nombreuses fois monsieur, de nombreuses fois… »

Par le rétroviseur intérieur, le chauffeur me jeta un regard interrogatif. Je lui répondis par un sourire. Nous nous connaissions bien. Très souvent, lorsque je travaillais au service Recherche Développement,  il m’emmenait à l’aéroport. Il était même  venu à Caen, à la fin d’une mission de mesures à la mer à bord d’un carferry, tant j’étais épuisé, conduire la camionnette chargée du matériel. Il leva les sourcils, pinça les lèvres, hocha doucement la tête pour me signifier toute sa compassion.

Le voyage jusqu’à Rouen s’effectuait avec un petit bimoteur d’une douzaine de places. Lorsque nous arrivâmes sur le tarmac, le pilote nous attendait au pied du petit escalier pour monter à bord.

Célestin un pied sur la dernière marche, l’autre tapotant le seuil de la porte lui dit :

« Ça pas l’air solide ton engin !

— Oh si c’est solide ! Allez monter ! dit-il en riant

— Montez, montez, je n’ai pas envie de monter dans ton cercueil volant!

— Allez Célestin, ne fait pas d’histoire, lui dis-je, monte, il y a du monde derrière. »

Il s’exécuta. À demi-courbés, nous nous faufilâmes par l’étroite allée centrale. Je pris soin de l’installer au premier rang, derrière le pilote, il pouvait ainsi voir le cockpit avec tous les instruments de navigation. Je m’installai derrière lui.

Le pilote contrôla que chacun avait mis sa ceinture. Il se pencha vers Célestin :

« Mettez votre ceinture monsieur.

— Ma ceinture, quelle ceinture ?

— Vous êtes assis dessus, je pense. »

Quelques secondent s’écoulèrent avant qu’un :

« Comment met-on ce bordel de m… de ceinture ? » tonna dans la carlingue.

Le pilote se déplaça pour l’aider.

« Eh ben dis donc, elle est un peu rikiki ta ceinture, au moindre choc tu te pètes la tronche sur les genoux.

— C’est un moindre mal monsieur, lui dit-il calmement et en souriant.»

L’une après l’autre les hélices se mirent à tourner. Le pilote fit les vérifications d’usage, appela la tour de contrôle et amena l’avion en position pour décoller. Le décollage fut parfait et bientôt l’avion prit son altitude et sa vitesse de croisière.

Dans la carlingue les passagers, habitués à ce genre de voyage, avaient trouvé une occupation, feuilleter une revue, un journal, regarder par le hublot. Mon voisin annotait un rapport.

Célestin était inquiet, se penchant vers l’allée, essayant de regarder en arrière, gêné par sa ceinture, il tentait de me dire quelque chose en faisant des mimiques, le doigt pointé vers un voyant rouge qui clignotait sur le tableau de bord. J’ignorais ses appels.

Célestin parlait avec une voix forte, due à une surdité partielle, caractéristique des ouvriers des chantiers navals qui ont été soumis au fracas des ateliers d’antan.

« Hé matelot*** ! Tu as vu il y a un voyant qui clignote, dit-il au pilote

— Ne vous inquiétez pas ce n’est rien.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, moi sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose mon gars ! Il y a quelque chose qui cloche ! Tu as bien tout vérifié ?

— Oui, oui, bien sûr, ne vous inquiétez pas, tout va bien, dit calmement le pilote.

— Tout va bien, tout va bien, n’empêche que sur ma machine quand un voyant clignote ça veut dire quelque chose. Tu as peut-être un problème sur un circuit hydraulique ? Le train d’atterrissage peut-être ?

— Mais non, mais non, dit-il agacé. »

L’agacement gagnait aussi les passagers. Mon voisin me regarda d’un œil réprobateur, par un geste je lui fis part de mon impuissance.

« Ton voyant clignote toujours, moi à ta place… »

Il n’eut pas le temps de finir, le pilote tira brusquement le rideau du cockpit.

« Ben dis donc ! Pas aimable le gars, je disais cela pour l’aider. »

Privé de l’objet de son obsession, la fin du voyage fut plus tranquille. Nous atterrîmes bientôt à Rouen. L’avion immobilisé, le pilote ouvrit la porte, installa l’escabeau et nous aida à descendre de l’appareil. En descendant Célestin lui lança :

« Allez matelot ! Bonne soirée. Mais moi, à ta place je vérifierai ce voyant, parce que sur ma machine…

— Merci du conseil, je vais demander à la maintenance de supprimer tous les petits boutons rouges qui clignotent et qui embêtent les passagers, dit-il en souriant malicieusement, mais je pense que vous faites attendre votre collègue, bonne soirée monsieur. »

* Prénom inventé.

** La blague de l’époque : « Quoi de neuf à la coque ? »

*** Matelot : Les ouvriers au chantier naval travaillent en binôme. Être le matelot de quelqu’un, c’est travaillé avec lui.

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Sur le Nil (Août 2010)

Sur le Nil 

Ra dardait de tous ses rayons le pont du Beau Rivage qui remontait le Nil vers Assouan. Assis avec quelques amis, sous des tauds de toiles blanches pour nous protéger du soleil, nous devisions tout en admirant les berges du Nil. En ce mois d’août, la chaleur était intense et le moindre déplacement nous coûtait.

De la rive, quelques enfants nous faisaient signe en criant et en agitant la main ; nous leur répondions. Nous étions subjugués par la beauté de ce fleuve magnifique.

Il me semblait que j’étais transporté dans les récits des voyageurs de ma jeunesse, qu’Hercule Poirot allait apparaître d’un instant à l’autre sur le pont du navire.

À cet endroit le Nil fait une ligne droite de plusieurs kilomètres et mon regard fut attiré, très loin à l’arrière du navire, par une masse blanchâtre posée sur le fleuve.

— Une brume de chaleur,  pensai-je.

Maintenant, la conversation portait sur l’insistance des vendeurs à l’entrée des sites touristiques. C’est vrai qu’ils étaient exaspérants…

— Tiens, la brume se rapproche, pensai-je et je dis à l’environnée sans réfléchir :

— Il va pleuvoir.

De grands rires accueillirent mon affirmation.

— Pleuvoir, au mois d’août, en Égypte ! Eh ! Michel, on n’est pas en Bretagne ici !

Les rires fusèrent, je regrettai d’avoir parlé trop vite. Ce que l’on a appris de la Loire ne s’applique pas nécessairement dans ces contrées lointaines.

Pour compenser ma gêne et tourner cet épisode à l’autodérision, je leur répliquai d’une manière solennelle, en levant la main, l’index tendu vers le ciel :

— Hommes de peu de foi, méfiez-vous d’un druide, il a de grands pouvoirs.

— En Bretagne, tu n’as pas grand mérite à faire pleuvoir, il suffit que tu attendes l’heure de la marée. » ironisa mon voisin avec un fort accent marseillais.

Un grand rire secoua de nouveau l’assemblée.

Quelques minutes après, un bruit sec retentit sur la toile au-dessus de nous, puis un autre, bientôt une averse s’abattit sur le pont, créant une grande confusion, chacun s’engouffrant le plus vite possible dans l’escalier pour gagner le pont inférieur.

Nous nous retrouvâmes au bar, chacun commentant ce déluge inopiné.

—Incroyable ! ce déluge au mois d’août, dit un homme trempé jusqu’aux os.

— Je ne veux plus voyager avec un breton, ajouta un autre en riant.

— Les gouttes étaient énormes !

— Je vous avais prévenus, dis-je très sérieusement.

Ma voisine de droite s’est alors penchée vers son mari assis à côté d’elle et lui glissa à l’oreille.

— Tu as vu, le c…, il l’a fait !

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Le drame !

Le drame !

La matinée s’était bien passée, l’atelier fonctionnait normalement. Je pouvais de mon bureau, en écoutant les bruits produits par les différentes machines, la respiration de l’atelier, connaître où en était la fabrication des ensembles de navires.

Jade* la jeune stagiaire en communication entra dans le bureau le visage défait, les yeux gonflés par le chagrin.

« Puis-je téléphoner ? me demanda-t-elle.

— Je t’en prie. »

Elle composa le numéro, mit le haut-parleur et s’assit.

« Allô Docteur, bonjour c’est Jade, je viens aux nouvelles.

— Oui, bonjour Mademoiselle, nous l’avons mis sous sédatif hier soir mais ce matin nous n’avons pas pu le réveiller… il est dans le coma.

— Qu’en pensez-vous ? Pouvez-vous le sauver ?

— Difficile à dire mademoiselle, le choc a été très violent…»

« Hé ! Un problème » me dis-je. En bon tacticien je commençai immédiatement à réfléchir aux mesures à appliquer : « Je ne peux pas décemment la laisser partir en voiture, pensai-je, ni la raccompagner, j’ai une réunion importante. Je l’ai provoquée, je ne peux pas me dérober. »

« Il faut le sauver Docteur ! Faite tout votre possible !

— Nous faisons tout notre possible Mademoiselle mais il faut comprendre que son pronostic vital est engagé, son bassin est fracturé… »

« Si je contacte Mme D., la responsable des chauffeurs de l’entreprise, je peux la convaincre de l’emmener lors du transfert d’un client vers l’aéroport. Cela un fait crochet mais c’est faisable… »

« Il faut être raisonnable, Mademoiselle, je comprends votre chagrin mais il faut accepter l’évidence, continua le Docteur.

— C’est-à-dire ?

— Je pense que ce soir si il n’y a pas d’améliorations… il faudra l’euthanasier. »

A ces mots, Jade fondit en larmes et je restai abasourdi

« Mais qui doit-on euthanasier ? Demandai-je

— Mon petit chat, Monsieur, mon petit chat. »

* Prénom inventé

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Chantal

Chantal*

Je restais souvent tard le soir dans l’atelier. Ce qui me faisait quitter c’était un appel de Marlyse qui me demandait si je comptais bientôt rentrer. Et lorsque je fermais la porte de mon bureau, il n’était pas rare que quelques compagnons me hélassent pour résoudre un problème.

J’étais à mon bureau à visionner des films tournés l’après-midi dans l’atelier. Pour améliorer leur poste de travail, les ouvriers se filmaient eux-mêmes et nous analysions ensemble les séquences pour déterminer des modifications possibles.

Le téléphone sonna,

« Marlyse » pensai-je, en décrochant le combiné.

« Allo, Monsieur Mahé, c’est Chantal votre ex-stagiaire,

– Chantal ! C’est gentil de me téléphoner ! Cela fait combien de temps ?

– Deux ans, répondit-elle

– Deux ans, déjà, le temps passe vite. Que deviens-tu ? Tu poursuis des études de journalisme, je crois ?

– Oui, je termine cette année mais j’ai un problème, un gros problème, sa voix s’étrangla, elle éclata en sanglots, excusez-moi, me dit-elle

– Oh là là ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ma grande ?

– Je suis enceinte ! »

Je restais quelque peu interloqué.

« Mais c’est génial ! Le papa, est-ce ce bel hidalgo que tu m’avais présenté ?

– Oui. J’ai quelque chose à vous demander ? Vous avez deux filles ?

– Oui,

– La plus grande a le même âge que moi ? Avant même que je puisse répondre elle continua.

– Si ce soir elle vous annonce qu’elle est enceinte, comment allez-vous réagir ?

– Oh là ! Je ne serai pas content mais alors pas content du tout ; la soirée risque d’être un peu mouvementée. Mais où veux-tu en venir ?

– Je pense qu’ayant une fille de mon âge, vous pouvez me conseiller. Voilà… dit-elle plus fermement en essayant de se reprendre mais la panique reprit le dessus et d’une voix mêlée de sanglots, j’ai peur de la réaction de mon père… Il me serine tous les jours : « Pense à tes études, ce sont des années importantes, il faut que tu réussisses, pense à ton avenir, nous avons fait de gros sacrifices pour t’envoyer dans de bonnes écoles… » Alors… si je lui dis que je suis enceinte !

– J’ai un seul conseil à te donner, dis-lui tout de suite, n’attends pas. La soirée risque d’être un peu difficile et même probablement celle des quelques jours à venir. Fais profil bas. Une fois la surprise passée, il va s’apaiser et je te parie qu’il sera au fond de lui très heureux. Il va faire la tête au bel hidalgo mais cela va s’arranger.

– Vous croyez ? Vous en êtes sûr ?

– Mais oui ! J’en suis sûr ! »

Nous eûmes une longue conversation. Je la rassurai du mieux que je pus. J’essayai de lui montrer le bon côté des choses en dédramatisant la situation. Je lui racontai qu’une de mes amies à l’université, en dernière année, à eu un enfant et qu’elle avait dû l’emmener à un cours de droit avec le doyen de la faculté. Ce dernier fut très surpris d’entendre en plein cours des vagissements. Il déclara que c’était son plus jeune auditeur de sa longue carrière.

Quelques jours après elle me rappela pour me remercier, pour me dire que j’avais eu raison. Cela s’était passé exactement comme je lui avais dit.

C’est avec tendresse que je repense à cet épisode. Quel âge a ce petit maintenant ? Tant que cela ! Dieu que j’ai vieilli !

* Prénom inventé

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Johnny (2001)

Johnny

J’avais reçu un appel téléphonique assez laconique dès l’embauche :

« Monsieur Mahé, on vous envoie un nouveau stagiaire.

– Pardon ! Mais je n’ai rien demandé ! Je n’ai rien préparé ! Attendez ! Mais cela se prépare l’arrivée d’un jeune !

– Ecoutez ! On ne peut pas vous expliquer, on agit dans l’urgence, faites pour le mieux. Son professeur va prendre contact avec vous. » Et mon interlocuteur raccroche.

J’étais sidéré. J’avais l’habitude de choisir les jeunes avec qui je travaillais, condition sine qua non pour que tout se passe bien, car mon travail, c’était d’abord que l’atelier gagne de l’argent grâce à une meilleure productivité, à une meilleure qualité. Je n’étais pas, à priori, un formateur. J’étais là pour mettre le jeune en situation et l’aider à accomplir une tâche précise inscrite dans un plan de développement de l’atelier et prévue depuis de longs mois dans ses moindres détails.

Le téléphone sonna de nouveau :

« Monsieur Mahé, bonjour, Monsieur L. professeur du lycée technique de S. D’après ce que l’on m’a dit vous allez accueillir Johnny.

– Pour tout vous dire, je n’ai pas eu le choix. On vient de me le dire, il y a quelques minutes.

– Je sais, tout ça s’est fait très vite, nous avions un peu de mal à lui trouver un maître de stage…Johnny* est un très gentil garçon…il est un peu particulier…un peu aux antipodes de ce que vous recherchez habituellement d’après ce que m’a dit votre direction.

– Aux antipodes ? Je ne comprends pas.

– Ecoutez, vous allez voir. Il passe son bac pro cette année… »

Une ombre s’était profilée à la porte d’entrée du bureau légèrement entrouverte. Un violent coup de pied l’ouvrit complètement. Alors il me sembla qu’un géant, qu’une montagne venait d’entrer dans le bureau.

C’était un garçon d’un mètre quatre vingt quinze au moins, aux larges épaules. Les cheveux rasés, des piercings sur le lobe et le pourtour du pavillon de l’oreille. Un autre à chaque sourcil ainsi qu’à la lèvre. Un pantalon et une veste de cuir, des rangers complétaient la panoplie.

« C’est vous Mahé ? »

Pendant quelques secondes je restai abasourdi, j’entendis au téléphone :

« Allo Monsieur Mahé vous m’entendez ?

– Oui, oui …Votre garçon…heu… vient d’arriver, je vous rappelle un peu tard… » Et je raccrochai

Je savais que les premières secondes étaient capitales car le rapport de force était évident.

« Veuillez immédiatement sortir, frapper et attendre que je vous dise d’entrer. C’est compris ! » Dis-je d’une voix ferme.

Il s’exécuta en maugréant.

« Entrez !

– Asseyez-vous ! Lui dis-je, nous allons mettre les points sur les « i » tout de suite. Si vous venez travailler avec moi, il y a des règles à respecter. Elles sont communes à tous les stagiaires qui rentrent dans ce bureau, techniciens ou élèves ingénieur. On m’appelle « monsieur » et on me dit « vous ». Est-ce clair ?

– Oui

– Oui qui ?

– Oui, monsieur.

– Bien ! Je viens juste d’être prévenu de votre arrivée. Je n’ai rien préparé. Vous savez dessiner?

– Ben oui, si je prépare un bac pro, je sais dessiner, dit-il en parlant avec cette diction si caractéristique des jeunes de banlieues. Mais comment voulez-vous que je dessine, ici, il n’y a pas de table à dessin !

– Il n’est pas nécessaire d’avoir une table à dessin. » lui répondis-je sèchement.

– A ben, c’est nouveau ça, moi, je ne dessine que sur une table à dessin !

– Vous allez me faire un avant-projet d’un support d’un instrument de mesure. C’est un travail que je comptais donner à un étudiant en mesure physique. Vous vous sentez capable ?

– Vous me demandez d’inventer un support d’un instrument de mesure ? Ben oui je suis capable ! Je vous en fais tous les jours des supports d’instruments de mesure. »

Alors je lui expliquais posément ce que j’attendais de lui, définissais son plan de travail. A la fin je lui dis :

« Vous allez vous installer à ce bureau et écrire tout ce que je viens de dire. » Il n’avait pris, bien entendu, aucune note.

Il s’exécuta. Quelle galère, pensai-je, un mois, un mois à cohabiter avec cet olibrius. J’étais très en colère. J’avais des objectifs à atteindre et j’avais le sentiment que l’on se moquait de moi. Le temps passé avec un jeune était important et me demandait toujours un surcroit de travail considérable surtout au début. Pourquoi lui ai-je donné ce genre de projet ? C’est évident il n’en n’est pas capable !

Dans le milieu de la matinée, je suis allé voir où il en était avec ses travaux d’écriture. « Fenêtre prend un accent circonflexe sur le « e » avant le « t » dis-je négligemment.

– Voilà bien longtemps que l’on ne met plus les accents circonflexes, ils ne servent à rien, me dit-il avec aplomb.

– Oh ! Vous êtes aussi un pro de l’orthographe, c’est génial ! » Dis-je d’un ton ironique.

Il me présenta ses travaux, l’écriture était malhabile, grossière. C’était bourré de fautes d’orthographe mais l’essentiel des idées étaient présentes et ordonnées.

« Il n’est pas trop sot, me dis-je, voyons ce qu’il sait faire en dessin. »

Avisant une pièce mécanique qui trainait sur un meuble :

« Vous allez me représenter cette pièce avec les cotations.

– Sans table à dessin ?

– Au compas, à la règle et à l’équerre, vous verrez cela se fait très bien.

Il retourna à son bureau en maugréant.

« Ce n’est pas un mauvais bougre, pensai-je, mais mon dieu quelle allure ! »

Le jour suivant, il me rendit son dessin.

« Vous vous dites dessinateur ! Vous ne savez même pas coter une pièce ! Comment voulez- vous continuez ? Ce n’est pas possible ! »

Avant même qu’il ouvrit la bouche je lui dis :

« Taisez-vous ! Voilà ce que l’on va faire, tous les soirs après la débauche, nous allons revoir ensemble les bases du dessin industriel. On commence ce soir c’est compris! »

Contre toute attente j’entendis un

« Oui, Monsieur.

– Vous allez maintenant, à partir du cahier des charges, réaliser une série de croquis à main levée, cherchez la forme du support qui correspond le mieux aux différentes fonctionnalités. Vous présenterez votre travail la semaine prochaine devant un groupe d’ingénieurs.

– Un groupe d’ingénieurs ! Je dois leur présenter mon travail !

– C’est un challenge pour vous, à vous de le relever, vous pouvez abandonner.

– Non, non je vais le faire. »

Toute la semaine, Johnny travailla d’arrache-pied, Il me plaisait de le voir, griffonner, gommer, dessiner, raturer, s’escrimer. Tous les soirs nous révisions ensemble les règles du dessin industriel ce qui m’obligeait à potasser mon cours à la maison.

Pour cette présentation, j’avais sollicité la présence de quelques responsables et malgré leur emploi du temps bien rempli tous vinrent. Je les avais prévenus du caractère atypique du personnage mais je comptais sur leur présence pour créer une émulation, exacerber son ego pour qu’il puisse se dépasser sur ce projet.

La réunion avait lieu à neuf heures et lorsque je vis entrer Johnny dans mon bureau, il avait troqué sa tenue de motard contre un jean, chemise, pull et chaussures de ville mais il avait gardé ses piercings.

Johnny présenta les résultats de ses cogitations. Il fut bien sûr un peu maladroit, certains de ses croquis étaient un peu futuristes mais chacun s’intéressa à son travail. Les commentaires furent nombreux, il prenait des notes, acquiesçait, argumentait, se sentait important.

Pour lui montrer les avantages que l’on pouvait tirer d’une bonne scolarité. Sans un mot, sans lui faire la leçon, je l’emmenais dans le fond d’un navire, dans les ballasts et les caisses , avec les peintres, dans une atmosphère polluée par la poussière et l’odeur qui vous prennent à la gorge, puis, immédiatement pour accentuer le contraste, dans l’atmosphère calme et feutrée des bureaux d’études et de recherche développement.

Le reste du stage fut agréable. Je ne baissais pas ma garde mais je laissais une certaine connivence s’établir. Son professeur vint lui rendre visite et fut très étonné de son changement d’attitude.

On fit réaliser son projet et il dirigea les premiers essais dans l’atelier. Nous avions convié les principaux responsables du département, quelques ouvriers et son professeur. Ce fut un succès et les participants le congratulèrent.

Le mois passa, vint le jour du départ, ce soir là, Johnny restait à son bureau, il était silencieux, il n’avait pas envie de partir. Lorsqu’enfin il se décida, je lui souhaitais bonne chance mais j’avais un petit pincement au cœur. En le regardant remonter l’allée centrale de l’atelier je me disais :

« Tu vas certainement retrouver les codes de l’environnement de ton lycée avec dans la plupart des cas un nivellement par le bas. Tu as vraiment un réel potentiel, dommage. »

Trois années passèrent, un soir, je vis entrer dans le bureau un grand gaillard, je reconnus la tenue de travail d’une entreprise sous-traitante :

« Oui c’est pourquoi ?

– Bonjour, Monsieur Mahé, vous ne me reconnaissez pas ?

– Johnny ! Mon Dieu Johnny ! »

Il avait vraiment changé, plus de piercings, les cheveux courts, le sourire éclatant des garçons croyant à leur avenir. Nous échangeâmes longuement. Il m’apprit, entre autres, qu’il avait été reçu à son BAC puis passé son BTS, qu’il était contremaître dans une entreprise sous-traitante et allait passer dans quelques mois chef de chantier.

Ce jour là, après son départ, j’avais le sentiment d’avoir, peut-être, aidé à la remise à l’eau d’une étoile de mer que les vagues avaient rejetée loin sur la plage…

* Prénom inventé.

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Confidences, une nuit, sur l’océan Indien.

Confidences, une nuit, sur l’océan Indien

Nous étions sur l’océan Indien, nous avions quitté la base américaine de Diego-Garcia aux Seychelles et nous faisions route vers le détroit de la Sonde. La nuit était tranquille, le navire vibrait périodiquement au rythme des variations de pression sur les pales des hélices dues au léger tangage. Je travaillai à mon bureau dans le PC sécurité à quelques rapports d’exercices. Bientôt, il me faudrait regagner le poste d’équipage et son odeur pestilentielle émanant de la trentaine de matelots qui dormaient à poings fermés. Je retardai le plus possible ce moment.

La porte s’ouvrit, un officier entra, il fut surpris de me voir dans le bureau, il hésita quelques secondes, mais se ravisa et s’assit à côté de moi, au bureau du maître principal. A part le Lieutenant machine très peu d’officiers entraient dans ce bureau. Je continuai à travailler, un peu mal à l’aise. Les rapports avec les seconds-maîtres, les maîtres voire même les maîtres principaux étaient cordiaux car ils sortaient du rang mais un officier était un personnage important.

« Vous travaillez tard me dit-il

– Un rapport à boucler, Monsieur*, répondis-je »

Il sortit une lettre de son enveloppe, la déplia. La main gauche maintenant le coin inférieur, de sa main droite, il la lissa avec précaution comme si il s’agissait d’un document précieux. La tête légèrement baissée, les coudes posés sur la table, les mains sous le menton, il lisait et relisait. Puis il mit les mains sur sa face et se mit à sangloter.

Je restais interdit. C’était la deuxième fois que je voyais un de mes supérieurs pleurer. La première fois c’était au départ de Toulon où toutes les familles étaient sur le quai, l’équipage les quittant pour de longs mois. La musique de la flotte jouait « Ce n’est qu’un au revoir mes frères ». Le maître principal le nez collé au hublot avait du mal à contenir ses larmes et s’essuyait les yeux furtivement.

« Mauvaises nouvelles Monsieur*, dis-je, voulez-vous que je vous laisse seul »

– Non restez. Ma femme me quitte, dit-il sans ambages, en me tendant la lettre, lisez !

– Je ne peux pas faire cela, Monsieur*

– Si, si, je vous en prie, dit-il, lisez »

Son chagrin avait balayé toutes les convenances et je parcourus rapidement et poliment la lettre. Je risquai un avis malgré mon manque d’expérience dans ce domaine :

« Voilà plusieurs mois que nous sommes partis, l’attente est difficile et nous arrivons bientôt à Papeete »

Je fis une pause, il s’essuyait les yeux du bout des doigts. Je repris :

« Si je puis me permettre, Monsieur*, rien n’est perdu, proposez-lui de différer sa décision et d’en rediscutez en lui demandant de venir à Tahiti.»

« C’est vrai, vous avez raison, me dit-il, rien n’est perdu»

« Il se leva, se raidit et attendit. Immédiatement, je compris le message. Je me levai et me mis au garde à vous. Il reprenait son rôle d’officier.

« Merci, di-il

« A vos ordres, Monsieur*»

Le lendemain matin nous avions une inspection sur la plage arrière. Le même officier nous passait en revue. Lorsqu’il arriva devant moi en me regardant droit dans les yeux il murmura :

« Je suis désolé

– De quoi parlez-vous, murmurai-je »

J’avais appris qu’à bord de ce fier vaisseau de guerre où la discipline était de rigueur, il arrivait parfois des moments où des êtres que les convenances de la vie séparaient, pouvaient, l’espace d’un instant, partager un chagrin.

Ce fut une leçon pour ma vie future, lorsqu’à l’occasion, je me trouvais dans une telle situation avec mes amis, mes supérieurs ou mes subordonnés, je réalisais combien ces larmes étaient des diamants, combien ces moments étaient précieux et qu’ils demandaient un secret absolu.

* Je ne peux en aucun cas révéler le grade de cet officier aussi ai-je décidé de l’appeler « Monsieur »

Publié dans CdtRiviere 1972-1973, Histoires de mer | Un commentaire

L’inspection,

Le PC sécurité du glorieux Commandant Rivière était exigu. Contre la cloison arrière, d’un seul tenant, le bureau du maître principal et le mien, sur la cloison avant une table haute inclinée servant de table à dessin, côté bordé, un hublot nous donnait un peu de lumière. La porte, à guichet, donnait sur la coursive centrale du navire.

Dans ce minuscule réduit nous passions ensemble, le maître principal machine, le maître et le quartier-maître sécurité et moi-même, l’ensemble des manœuvres du navire : appareillages, accostages, postes de combat, exercices de sécurité divers et variés.

Pour ma part, j’y passais beaucoup de temps pour la rédaction des rapports, la réalisation de croquis, d’avant-projets pour le lieutenant machine tels qu’un système de stabilisations des platines du studio « Radio Rivière » ou un projet de plateforme d’hélicoptère sur la plage arrière.

Le bidel, le capitaine d’arme, me donnait de temps en temps des documents à taper ainsi que le secrétariat du commandant.

J’y passais aussi mes loisirs, loin des parties de cartes du poste d’équipage enfumé, en étudiant, la marine me payait mes cours par correspondance, en écrivant chaque jour à Marlyse ce que voyais, ce que je ressentais ce qui offre, à ce jour, une source inestimable pour la rédaction de ces billets, en écrivant aussi des poèmes et mon ami Pascal, l’animateur du bord, me fit l’honneur d’en dire un à Radio Rivière.

La prévision des quarts de la machine m’incombait. Je m’occupais des approvisionnements en huiles, gasoil et divers consommables et chaque matin je sondais les différentes caisses, calculais les consommations que je portais ensuite, en passerelle, au commandant.

J’avais en charge la stabilité du navire, en corrigeant par des transferts de liquides dans les différentes caisses l’inclinaison du navire, pour optimiser notre consommation de gasoil et facilité sa tenue de route. On me voyait ainsi courir d’un bout à l’autre du navire, démarrant une pompe, ouvrant et fermant des vannes. Souvent en mer, j’opérais ces manœuvres de nuit. Deux sondes de niveaux se trouvaient juste à la porte du commandant en second à l’arrière du bâtiment et très souvent il ouvrait sa porte en me disant :

« Vous travaillez encore !

– J’ai presque terminé mes transferts Commandant » lui répondais-je

Ces excès de zèle et le fait que j’étais très occupé me permettaient d’être totalement dispensé de quart, des corvées habituelles de l’équipage, souvent exempt de permissionnaire ce qui était important en escale car je pouvais alors sortir comme bon me semblait. J’étais de toutes les excursions. Seul le lever des couleurs était obligatoire.

L’inspection,

Lors des appareillages ou accostages nous étions tous réunis dans le PC sécurité: le maître principal, le maître et quartier-maître sécurité et moi. Là, nous étions condamnés à une certaine inaction.

C’était le moment où le maître principal faisait « mon éducation », selon ses dires, cela se bornait à raconter ses différentes aventures et soirées mémorables lors de ses escales. Nous riions beaucoup. La décence veut que je ne rapporte pas ses propos dans ces billets mais je me souviens d’une petite histoire fort intéressante.

Cela se passait à l’Ecole des Apprentis Mécaniciens de la Flotte à Saint-Mandrier. L’école recrutait des apprentis très jeunes.

L’ensemble des nouvelles recrues était aligné pour l’inspection du commandant.

Lorsque le Commandant s’arrêtait à un mètre devant chaque apprenti, le jeune marin, martialement, devait se présenter par son nom et sa spécialisation d’une voix forte et claire.

«untel – matelot mécanicien »

«untel – matelot mécanicien »

Tout se passait bien jusqu’à ce qu’un matelot plus timide et impressionné par tout ce déploiement émit quelques sons inaudibles.

« Matelot présentez-vous ! Je n’entends rien ! » Demanda d’une voix forte le Commandant

Le jeune, les joues rouges, tétanisé, essaya de balbutier quelque chose.

C’est alors que le commandant se pencha vers lui, tendit son oreille au plus près de sa bouche et notre jeune matelot… déposa un chaleureux bisou sur sa joue.

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Sur une piste au Zaïre (Décembre 1972)

Sur une piste au Zaïre

L’atmosphère était irrespirable dans le bus qui emmenait une quarantaine de marins du « Commandant Rivière » en excursion. Nous allions visiter le barrage hydroélectrique d’Inga, à une trentaine de kilomètres de Matadi sur le Zaïre (Le Congo). Il avait été inauguré l’année précédente  par le Président Mobutu Sese Seko dans le cadre de sa politique de développement et de prestige du pays.

La piste était mauvaise et nous étions ballotés d’un côté à l’autre. C’est curieux, à l’heure ou j’écris, je ne revois pas les  paysages. Il faut dire que le spectacle était à l’intérieur du bus.

A la radio, depuis vingt bonnes minutes, la chanson à la gloire du Président, un chœur de femmes accompagné de percussions, passait en boucle.

« Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

Notre chauffeur un grand noir, le torse nu ruisselant, avec un sourire immaculé, se retournait  presque entièrement pour nous  faire chanter le refrain.

« Allez les marins,  on chante!»

Nous reprenions en cœur  « Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

Toutes les cinq minutes, ses responsables l’appelaient avec un radiotéléphone. Parmi les crachotements,  les crépitements, les craquements nous entendions dans le haut parleur  du bus une voix à peine audible :

« Kinshasa appelle 221 !  Kinshasa appelle 221 ! »

Il baissait la musique et répondait :

« 221 il écoute ! » Il donnait alors sa position.

Pour nous c’était devenu un jeu. Dès lors qu’on entendait  « Kinshasa appelle 221 », l’ensemble du bus s’écriait d’une même voix « 221 il écoute » et nous éclations d’un grand rire.

De la main, il nous faisait de grands signes pour que nous nous taisions et qu’il puisse écouter les instructions. Bien sûr nous chantions à tue-tête :

« Mobutu Sese Seko, oh, oh,  Mobutu Sese Seko, oh, oh »

La piste dévalait le flanc d’un vallon, dans une longue descente, en ligne droite, très pentue. Nous distinguions dans le fond une rivière.

Un grand cri vint des places situées à l’avant :

« Oh m… les gars, regardez ! »

Nous nous levâmes de nos sièges et nous vîmes qu’en guise de pont, il y avait  simplement deux poutres de béton, d’un mètre de largeur, peut-être moins, lancées au-dessus de la rivière. Leur écartement correspondait à celui des roues du bus.

Celui-ci  prenait plus en plus de vitesse et notre chauffeur s’est  retourné pour nous dire :

« Allez les marins, on chante, Mobutu Sese Seko, oh, oh…  »

On entendit crier : « Mais m… regarde devant toi »

Les uns debout, accrochés au dossier du siège précédent, figés de stupeur, les autres  en demi-position fœtale, calés dans leur fauteuil près  à  supporter le choc.  Nous passâmes à toute vitesse le « pont », sans encombre. Plus personne ne parlait.  Alors nous entendîmes notre chauffeur d’une voix enjouée :

«Alors les marins,  pourquoi vous ne chantez plus ? »

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En mer, au large de Belle-Ile (1995) (Audio)

Fichier Audio : Au large de Belle-île.

En mer, au large de Belle-Île

La nuit était calme et belle,  le ciel  montrait tous ses trésors,  c’est en mer que j’ai vu les plus belles nuits étoilées. L’absence de lumières de nos villes les fait briller de tous leurs feux.

Nous étions au large de Belle-Île, en attente des essais de vitesse, sur un magnifique paquebot tout juste sorti de la forme de construction des Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire.

Pour faciliter la navigation, la timonerie était dans le noir le plus complet. Seuls les témoins lumineux des différents pupitres  et l’image du radar en couleur ponctuaient ces ténèbres.  De temps en temps, quelques bips étaient émis par quelques appareils, garants de leur bon fonctionnement.

Dans cette immense timonerie qui était normalement une ruche bruyante, curieusement, à cette heure tardive, nous étions quatre : le capitaine, l’homme de barre, un inconnu le front presque collé à la vitre qui regardait fixement la mer et moi.

Nous étions en marche automatique. Pendant vingt-quatre heures,  il était formellement interdit, à quiconque, de pénétrer dans le compartiment machines. Le pilotage devait se faire de la timonerie ou du P.C. machines

Je m’approchai de l’inconnu :

« La mer vous inspire,  dis-je sans façon.

–  Oui, j’ai été marin voyez-vous. Voilà bien longtemps. Cette courte navigation me permet d’égrener mes souvenirs. »

Il était âgé. À la lueur  blafarde  de la lune, je voyais ses cheveux blancs, son visage buriné par des rides profondes.

« Marine marchande ou royale ?  lui demandai-je.

– Royale. »

Nous fîmes silence, tous deux explorant la nuit. Au loin des feux de navires, des pêcheurs sans doute.

« Moi aussi, dis-je,  j’ai passé quelques temps dans la royale, pour mon service militaire.

– Vous étiez embarqué ?

–  Oui, sur le Commandant Rivière.

– Un aviso escorteur…

– Oui, dis-je, j’ai fait le voyage Toulon-Papeete pour sa campagne d’application dans le Pacifique en 1973.

– C’est un beau voyage.

–  Oui très beau ! J’égrenais lentement, à chaque nom il hochait légèrement la tête : Toulon, les Canaries, Dakar, Matadi, Le Cap, Durban, Diego-Suarez, Diego-Garcia, Djakarta, Nouméa, Futuna, Raiatea, Papeete…

– Diego-Suarez, dit-il pensivement.»

Un long silence s’ensuivit. Le vieil homme semblait naviguer vers quelques souvenirs.

Le capitaine donna l’ordre « Cinq à droite !

– Cinq à droite, répondit le timonier.»  Le paquebot vira légèrement sur la droite pour éviter les pêcheurs.

Notre conversation reprit :

« Comment s’appelait déjà cette boite, à Diego-Suarez ?  demanda-t-il.

– Il y a en avait plusieurs :la Taverne, le  Saïgonnais, le Tropical …dis-je en souriant.

– La Taverne…c’est cela…la Taverne, murmura-t-il.»

À nouveau, un long silence s’ensuivit. Je revoyais le bal à la  Taverne  où les filles tentaient d’aguicher les matelots et les légionnaires : « Viens chez moi , disaient-elles, j’ai un frigidaire et un ventilateur. » Suprême luxe dans ces chaudes contrées.  Elles se louaient à la semaine pour un poulet au coco ou une robe pour le mois. Elles s’occupaient alors dans tous les sens du terme de leur invité. En contrepartie leur subsistance était assurée.

Ma rêverie fut interrompue par une nouvelle question de l’inconnu :

«  Quelle spécialisation aviez-vous ?

– Mécanicien, matelot mécanicien, j’étais secrétaire au P.C. sécurité.

– Et vous que faisiez-vous ? lui demandai-je

– Amiral, votre amiral… »

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La visite de l’atelier (2000)

La visite de l’atelier

Sur certaines machines, là où la surveillance des opérations se faisait principalement au pupitre, les ouvriers utilisaient un transistor pour créer un fond sonore. Mohamed, algérien dans l’âme, écoutait principalement du RAI et cette musique rythmée emplissait largement son secteur.

Ce jour là, j’allai recevoir une délégation de guides conférenciers. Je lui demandai, durant la visite, de baisser le volume de son transistor et de mettre une musique un peu plus soft.

« Ne t’inquiète pas, Michel, je fais le nécessaire ! » dit-il avec son air enjoué.

L’après-midi, après avoir accueilli les visiteurs. Je commençai ma visite d’un bout de l’atelier à l’autre et, comme à l’accoutumé. Je demandai aux ouvriers, eux-mêmes, de présenter leur travail et leur machine. Ils appréciaient beaucoup cette participation.

Mohamed avait effectivement baissé le volume de son transistor mais à mon grand effarement, au fur et à mesure que j’approchai de sa machine, j’entendis de plus en plus distinctement :

« Notre père qui êtes aux cieux, que ton nom sois sanctifié etc. » Puis vinrent les Je vous salue Marie …C’était le chapelet de Radio Notre-Dame…

Lorsque nous arrivâmes à sa machine, il éteignit son transistor. A ma tête, il avait vu que j’appréciais moyennement la plaisanterie mais je restai stoïque. Je le présentai aux visiteurs et il parla de son travail et de sa machine avec son léger accent mais très plaisant à écouter.

Puis nous continuâmes la visite. Il alluma son transistor et la litanie continua.

C’est alors qu’un des visiteurs vint à mon niveau et me demanda :

« C’est curieux qu’il écoute une radio chrétienne…N’est-il pas d’Afrique du Nord ?

– Oui, oui il est d’origine algérienne et très croyant…c’est comme ça…on s’habitue. » Puis je rajoutai avec conviction « Il faut prendre en compte les différences, toutes les différences !

– Bien sûr, bien sûr. » Répondit-il.

Quelques jours après je reçus un petit mot du responsable des visiteurs, ravi de sa visite et… de la leçon de tolérance, dans un milieu industriel, qu’il avait beaucoup apprécié.

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Mohamed (2000)

Dans la mesure du possible, je consacrais une demi-journée par semaine pour rencontrer les ouvriers sur leur poste de travail.  Pas moins de 450 personnes travaillaient dans ce vaste hall en trois-huit*. Il me fallait près de trois semaines  pour accomplir cette tâche. Nous parlions travail, bien sûr, mais aussi des études des enfants, des travaux menés dans la maison ou des vacances. C’était essentiel pour mener mes projets de qualiticiens d’être au plus proche de la production. Je prenais beaucoup de plaisir.

Mohamed (2000)

Ce matin là, je remontais l’allée de l’atelier, je faisais mon tour hebdomadaire.

J’avisais sur une machine une nouvelle tête. C’était un jeune magrébin  qui en me voyant arbora un sourire éclatant.

« Bonjour, je suis le responsable Qualité , vous êtes nouveau dans l’atelier, je ne vous ai jamais rencontré ?  Comment vous appelez-vous ? Lui dis-je.

– Mohamed » répondit-il en souriant et en me serrant la main  d’une manière  franche et décidée.

J’ignore ce qui m’a pris mais je me suis entendu dire :

« Ah ! J’aurai dû m’en douter ! »

Avant même que je me confonde en excuse il me répondit en éclatant de rire :

«  Si cela vous pose problème vous pouvez m’appeler Maurice !

– Non, non cela me pose pas de problème j’avoue que ce n’est pas très malin d’avoir dit cela.» dis-je gêné

« Bah ! Ce n’est pas grave ! Vous avez dit ce que vous pensiez ! »

Malgré cette entrée en matière peu cavalière nous nous entendîmes presque immédiatement. C’était un garçon d’une grande gentillesse, très cultivé (il parlait couramment quatre langues) et d’une grande efficacité dans son travail.

Je me demande encore pourquoi je lui ai dit cette phrase aussi stupide mais ce jour là j’ai gagné un ami.

* Organisation du travail d’une journée en trois tranches de huit heures (matin, après-midi, nuit)

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Un soir de paie (vers 1960)

Un soir de paie (vers 1960)

Mon père faisait la queue au guichet de l’usine car à cette époque la paie était donnée à la quinzaine, en espèce, les billets étaient agrafés avec le bulletin de paie.

Dès qu’il l’eût reçu, il se mit à l’écart non loin d’un groupe de camarades. Quelle idée lui prit, il se mit à compter ses billets et commenter son bulletin de paie suffisamment fort pour que ses camarades l’entendent:

« Une belle paie cette quinzaine! Ah oui! Une belle paie! » Il s’amusa de l’effet que ces petites phrases produisaient sur ses camarades, il continua:

« Trois heures supplémentaires! Dame, ça augmente la paie tout de suite. »

Il mit l’argent et le bulletin dans la poche intérieure de la veste de son bleu et s’en alla en lançant:

« A demain les gars. »

Les trois gars allèrent directement voir le contremaître et s’insurgèrent:

« Comment est-ce possible que Marcel à trois heures supplémentaires? »

Le contremaître qui connaissait bien mon père et ses facéties tenta de minimiser le problème.

« Ecoutez les gars je vais voir ça! Cela m’étonnerait mais je vais voir ça. »

« Non, non! Nous voulons des explications tout de suite, ce n’est pas normal. »

Ils montèrent à la direction et bien sûr ils obtinrent la confirmation qu’aucune heure supplémentaire lui avait été payée.

Le lendemain matin mon père reprit son travail dans la fosse où se préparait la fabrication d’un moule pour la réalisation d’une pièce de fonte. L’accueil par ses camarades fut plutôt froid.

Le contremaître l’appela:

« Marcel! Viens avec moi! On monte à la direction, ils veulent te voir. »

– A quel propos?

– Tu verras bien! »

Il  se demandait bien ce qu’on lui voulait et fut reçu par un responsable de la direction:

« Nous avons eu…quelques problèmes hier soir.. à propos d’heures supplémentaires…nous aimerions savoir…pourquoi vous avez fait courir ce bruit?

– Je voulais simplement leur faire une blague! Rien de bien méchant.

– Nous nous en doutons, nous nous en doutons…vous n’ignorez pas que le sujet est sensible…très sensible…nous pourrions vous donner un blâme…mais nous le ferons pas…par contre nous souhaitons vivement que cela ne se reproduise plus. Vous pouvez disposer. »

Il redescendit à l’atelier et repris son travail. Chacun œuvrant sans un mot.

Au bout de quelques minutes un de ses camarades tenta de rompre le silence :

« Qu’est-ce qu’il te voulait à la direction?

Alors le plus naturellement il répondit :

– Oh pas grand-chose. Ils voulaient savoir comment j’utilisais l’argent de mes heures supplémentaires…

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Une antenne pour le poste à galène.

A cette époque la radio était le divertissement familial par excellence. Nous l’écoutions avec un poste à lampes, et j’ai le souvenir d’émissions telles que « La famille Duraton », l’aventure quotidienne d’une famille de français moyens, « Les chansonniers » raillant les crises ministérielles, le feuilleton radiophonique « Signé furax » de Francis Blanche et Pierre Dac. Le dimanche matin il y avait une émission consacrée à l’accordéon et cet instrument est encore pour moi synonyme de moments agréables et festifs. 

Une antenne pour le poste à galène. 

Marcel était passionné par l’électronique et avait déjà ouvert notre vieux poste pour comprendre son fonctionnement. L’idée lui vint de construire un poste à galène. Pour ceux que cela n’évoque rien sachez que c’est un récepteur à cristal qui permit dès le début du XXe siècle la réception des ondes radioélectriques des signaux de la tour Eiffel et des premiers postes de radiodiffusion.

Le récepteur est très simple dans sa conception mais l’antenne est essentielle. Elle est constituée d’un fil électrique tendu entre deux supports suffisamment hauts au-dessus du sol.

Le plan ayant été trouvé sur le journal le Haut-parleur et le cristal acheté à Nantes par Madame L. une charmante voisine qui malheureusement, cela dit en passant, n’avait qu’un seul fils handicapé mental qu’elle appelait Guy-Guy. Il me semble que la seule phrase qu’il su prononcé était « Beurk ça pu ». C’est avec tendresse que je pense à elle car elle adorait les enfants et s’efforçait d’intégrer son fils dans nos jeux.

Le récepteur fut promptement monté mais un problème de taille se posait : Comment réaliser l’antenne ? Le faîte de la toiture de la maison était la seule possibilité. Mais comment poser les supports ? C’est alors que Marcel remarqua celle des voisins située sur le toit de leur maison lequel était dans la continuité du nôtre. Voilà la solution à notre problème ! Il suffit que nous nous branchions sur la leur.

Une échelle fut trouvée et je fus chargé d’effectuer le branchement. En rampant sur le toit j’atteignis bientôt le point de connexion et opérai la jonction. Le fil fut tiré jusqu’à notre chambre.

Je me souviens de la joie de mon frère qui après quelques tâtonnements trouva un point sensible sur le cristal et miracle ça marchait.

Quelques jours après Monsieur R. notre voisin remarqua notre montage sur l’antenne et immédiatement, très en colère, alla voir mon père pour obtenir des explications.

« Pourquoi as-tu fait un piquage sauvage sur mon antenne sans me le demander ? Ce n’est vraiment pas des choses à faire! »

Le ton monta, mon père nia de toutes ses forces. Rouges de colère, ils allèrent constater le fait et malheureusement le fil conduisait indubitablement aux coupables.

Devant l’évidence mon père s’excusa du désagrément et promit d’enlever le fil et de régler le problème avec ses garçons. Les relations s’arrangèrent totalement devant un verre de vin.

Ce soir là Marcel ne fut pas à la fête, il dut fournir des explications. Ma mère était très en colère. Rendez-vous compte ! Risquer la vie de son pauvre petit frère et causer des problèmes avec les voisins, des gens si charmants !

Ce soir là je pris ma moue la plus expressive….

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Les gars du labo

Mon frère Marcel, de quatre ans mon ainé, est très brillant, à l’école primaire il a raflé la plupart des prix, et a un goût prononcé pour les sciences et les expériences.

De cette époque, j’ai le souvenir de la fabrication  d’un zootrope  (Un jouet permettant de donner l’illusion de mouvements avec un tambour, percé de fentes sur sa moitié supérieure, abritant à l’intérieur une bande de dessins décomposant un mouvement), d’une petite voiture à réaction, en utilisant la combustion d’une pellicule photographique, d’une lanterne magique, d’un poste à galène, de moteurs électriques simples etc.

Il m’utilisait comme testeur en me demandant de placer mes doigts aux bornes des prises pour vérifier la présence de courant.

A la maison les fusibles du circuit électrique fondaient souvent. Marcel les remplaçait par des fils de cuivre pour éviter cet inconvénient… 

Les gars du labo

Un jour dans le « caveau* » attenant à la maison Marcel avait disposé des fioles pour une expérience chimique du plus grand intérêt. Mon père alerté par …notre silence parti à notre recherche et nous trouva absorbés par les manipulations.

« Alors les gars qu’est-ce que vous faites ?

– De la nitroglycérine répondit mon frère. »

Il connaissait les méfaits de ce puissant explosif très instable aussi il nous fit évacuer sans mot dire,  nous mis en sécurité auprès de notre mère et courut en face  chez les  P. pour demander conseil à un de leurs garçons qui avait obtenu depuis peu un poste d’instituteur, ce qui constituait un gage de sérieux et une connaissance scientifique de base évidente.

Ils retournèrent au « caveau » et n’osèrent toucher aux fioles ne sachant pas à quel stade nous étions rendus dans notre expérience.

Décision fut prise de faire venir la gendarmerie.  Quand celle-ci arriva nos voisins étaient dans la rue et les commentaires allaient bon train. Lorsque le brigadier après inspection du laboratoire déclara qu’il n’y avait aucun danger d’explosion, la réalisation de nitroglycérine étant impossible avec nos faibles moyens,  tout le monde fut soulagé.

Ce soir là mon frère avait eu un peu de mal pour s’asseoir pour moi c’était différent j’étais trop petit pour avoir des idées pareilles…

*Mot local désignant une petite dépendance généralement dans le jardin.


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Une histoire simple (2000)

Une histoire simple 

A quelques jours de Noël, il me prend l’envie d’écrire une des histoires qui a eu le plus d’influence dans ma vie. Je n’ai pas eu à réfléchir très longtemps, celle-ci s’est imposée naturellement.

C’était il y a une dizaine d’années, un matin, j’étais à mon bureau lorsque Ambre* la jeune stagiaire qui m’aidait alors à mettre en place des actions de communication au sein de l’atelier entra en trombe.

« Bonjour Monsieur, j’ai quelque chose à vous raconter ! »

« Ah, alors raconte »

Avant d’avoir enlevé son manteau et posé son sac, elle s’assit en face de moi sur une des chaises réservées aux visiteurs et commença son histoire. A son air, elle devait être extraordinaire :

« Je prends, tous les matins, mon train à la gare de Nantes et j’ai tout juste le temps de prendre un café au distributeur automatique. Et, tous les matins, je paie un café à un sans-abri installé, juste à côté, sur un banc. On se dit quelques mots et je cours prendre mon train.

Ce matin, devant le distributeur, je cherchais mon porte-monnaie, pas moyen de le trouver, je l’ai oublié à la maison et vous savez: C’est le sans-abri qui me l’a payé. »

Il m’a dit : « Aujourd’hui, Demoiselle, c’est moi qui paie le café ! »

Elle attendit ma réaction.

« Et bien il est sympa ton sans-abri, très sympa, tu sais que c’est ce matin que tu présentes, dans l’amphi, le plan communication de l’atelier aux étudiants de Centrale Nantes. »

« Je suis prête Monsieur, mais mon histoire n’a pas l’air de vous intéresser ! » dit-elle déçue.

« Si, si c’est sympa, très sympa… »

A mon air perplexe elle dit :

« Pourtant je vous assure… »

Mais se ravisa et s’installa à son bureau.

Je me remis à travailler mais l’idée s’est inscrite dans un petit coin de mon cerveau et c’est un plus tard que j’ai compris la signification et la profondeur de cette simple histoire. Dans ce monde où « L’amitié la plus désintéressée n’est qu’un commerce où notre amour propre se propose toujours quelque chose à gagner. » comme le disait si bien La Rochefoucauld, là dans ce petit geste quotidien nous avons le parfait exemple d’altruiste le plus pur et le dénouement de l’histoire marque, pour notre sans-abri, sa manière d’exprimer sûrement sa reconnaissance mais d’abord son existence.

Histoire simple me direz-vous, vous avez raison, mais elle a prit une grande place plus tard, dans mon modèle de pensée. Au concept de charité de nombreuses organisations où j’applique, sans hésiter, la citation ci-dessus, j’oppose le concept de charité de l’abbé Pierre et de ses compagnons d’Emmaüs où, le travail de l’homme, l’existence de l’homme, dans la société est le pivot central.

Et de temps en temps avec quelques amis, lorsque la soirée s’éternise et comme à nos vingt ans nous refaisons le monde, je raconte l’aventure d’Ambre et du sans-abri ; Elle génère toujours de l’intérêt et elle est toujours suivie d’une discussion intéressante.

* Prénom modifié

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Chez les Compagnons du Tour de France

Ce soir, nous avons le privilège d’assister à une fête patronale compagnonnique à Nantes, invités par la mère des compagnons de la maison de Saint-Nazaire.

La maison de Nantes, étape provinciale dans la formation des Compagnons, est située à l’angle du quai de Malakoff et de la rue de Lourmel, c’est une belle bâtisse avec sa haute flèche torse chef-d’œuvre de charpente et de couverture. La porte d’entrée est elle aussi un chef-d’œuvre de forge et de ferronnerie d’art.

Sous le porche deux jeunes portant couleur (ruban dont la couleur diffère selon les corps de métiers) et canne (symbole du voyage et de la droiture) nous reçoivent aimablement. Ils portent leur couleur de l’épaule droite au côté gauche sur laquelle sont gravées au fer les symboles des étapes de leur initiation. A sa couleur j’identifie le plus âgé comme métallier.

Les différents paliers menant aux étages attestent du savoir faire des compagnons du Tour de France. Là sont exposées des maquettes de réception ou chefs-d’œuvre pour l’accès au grade de compagnon : un escalier finement travaillé, un toit avec sa lucarne et sa flèche de cuivre, une chaudière en cuivre, un ibis, une fleur.

Nous entrons dans la salle à manger où déjà quelques personnes devisent. Les apprentis, aspirants et compagnons saluent notre amie par un :

« Bonjour notre mère » déférent. Elle aussi a ceint sa couleur à la taille et mis son bracelet aux emblèmes des corps de métiers.

La salle à manger est magnifique. Du plafond en caissons de bois verni pendent des candélabres en fer forgé finement ouvragés. Sur deux mur opposés, peintes en relief d’une manière stylisée, les sept vertus des compagnons : la fidélité, l’honnêteté, la fraternité, le courage, la générosité, la discipline et la patience.

Tout est organisé, ritualisé. Le rôleur, compagnon chargé de conduire la fête, a un rôle central, de sa canne, trois fois frappée sur le sol, il demande la parole, rappelle les usages, invite les convives à prendre l’apéritif, à se rendre dans la salle à manger etc.

Nous dinons avec la précédente mère de la maison de Nantes, elle est en retraite, et notre amie. Il nous a été demandé de ne pas se lever de table avant la fin du repas. Les jeunes enfants dans la salle restent tranquilles, eux aussi respectent les convenances.

Un jeune aspirant charpentier me parle de son métier, de son Tour de France, des difficultés rencontrées, du plaisir de travailler, du travail bien fait. J’écoute, j’écoute…

Pendant le repas, entre chaque plat, le rôleur interpelle l’assemblée:

« Pensez vous que la coterie ou le pays Untel est capable de nous chanter une chanson? « 

L’assemblée répond : « Capable »

Alors le susnommé se lève et répond : « Capable, mais si je sais pas, je demanderai à la communauté ou aux anciens de m’aider. » Il indique alors la page dans le chansonnier que chacun possède car les compagnons mettent leur vie en chanson. Elles évoquent le Tour de France, les pères fondateurs, la mère, les villes de passage, leur métier…

Après que l’aspirant ou le compagnon a chanté le rôleur dit :

« Cette chanson est formidable. Elle fait honneur à celui qui l’a chantée. C’est l’aspirant ou le compagnon Untel. J’espère que vous l’applaudirez. »

Un ban ou un triple ban ponctue la prestation. Chacun se félicite si la synchronisation d’ensemble est parfaite. 

Pour conclure la fête une soirée dansante est organisée mais à minuit les compagnons et aspirants forment la chaîne d’alliance, où portant leur couleur, ils forment une ronde se tenant les mains et croisant les bras, le droit par-dessus le gauche à la manière d’une chaîne. Au centre se tiennent la mère assise, le chanteur et le rôleur debout.

Devant l’assistance silencieuse, même les enfants ont stoppé leurs jeux, le chanteur entonne  » Les fils de la Vierge ». A petits pas pendant le refrain, une ronde lente se met en marche symbolisant leur Tour de France. C’est un temps fort pour les compagnons. J’apprécie toute la dignité qui s’en dégage. 

Les discussions que j’ai pu soutenir m’ont montré combien ils sont bien dans leur temps. Celui-ci travaillant dans le commerce international, celui-là avec les dernières avancées technologiques. Pendant très longtemps c’était un monde d’hommes mais depuis quelques années l’association est ouverte aux femmes.

Je me sens bien dans ce monde, j’aime ces valeurs de fraternité et de respect du travail…

Chez les Compagnons du Tour de France

Nous étions déjà venus en famille il y a une vingtaine d’années lors d’une porte ouverte de la maison des compagnons.

La mère faisait visiter la maison. Dans la salle à manger, elle nous présentait les différents symboles qui ornent cette magnifique salle et puis vint le moment où elle nous expliqua le fonctionnement de la maison.

« Lors du repas un compagnon ne peut pas quitter la table sans avoir demandé la permission à la mère » nous dit-elle puis elle ajouta « Il est vrai que cela ne se voit plus dans les familles de nos jours. »

L’ensemble des visiteurs acquiesçait et même une jeune femme crut bon de rajouter « C’est vrai. Remarquez, ce sont des pratiques d’un autre âge. »

Alors on entendit une petite voix d’enfant:

« Chez nous c’est comme ça ! Nous demandons toujours à maman avant de quitter la table. »

Il y eu un silence. C’était Agnès notre fille qui du haut de ses dix ans voulait souligner la pérennité de certaines pratiques.

La mère des compagnons s’adressa à elle « Vos parents ont bien raison jeune fille, c’est une manière de montrer votre respect au travail de votre maman. »

Bien qu’elles soient maintenant adultes et qu’elles ont quitté la maison, si pour quelque occasion nous sommes réunis, tous les quatre, pour un repas, elles demandent toujours à leur mère la permission de quitter la table…

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Le tour de France

J’aimais souvent jouer seul dans notre jardin. J’ai souvenir d’expériences en sciences naturelles: collecter des cocons pour voir éclore les papillons, nourrir un oisillon tombé du nid avec …du lait. En science physique: faire traîner par un escargot une boite d’allumettes dans laquelle je posais des charges de plus en plus lourdes ou bien lancer notre chat Mistigris pour voir s’il retombait toujours sur ses pattes.

Nous jouions aux billes surtout à l’école mais il m’arrivait très souvent de faire une partie de « tour de France » dans le jardin.

Le tour de France

Il y a des souvenirs d’enfance qui marquent toute une vie. Ce jour-là ma mère m’a demandé de rester à l’intérieur de la maison mais me faire tenir tranquille était difficile. Au bout d’une heure de supplications, elle m’a autorisé à rester dans le jardin à condition de ne pas faire de bruit. Bien entendu promesse fut faite.

Mon jeu favori était le « tour de France » pratiqué sur une route tracée à la main dans la poussière avec des figurines représentant des coureurs cyclistes. Leur position respective était liée au point d’arrivée d’une bille poussée de loin en loin par une chiquenaude.

Le premier quart d’heure fut consacré à la création du circuit et je restai plutôt calme. J’avais remarqué des va-et-vient dans la cour de la maison d’à côté, les gens rentraient, sortaient, tous avaient un visage grave. Ma mère apparaissait de temps en temps sur le seuil de la maison, jetait un coup d’œil vers la maison voisine, se tournait vers moi, posait son doigt sur la bouche pour que je fisse silence.

Le circuit terminé, je me mis à jouer. Comme tous les garçons de cet âge je commentai la course comme il se doit en imitant le journaliste de la radio, le bruit des motos suiveuses et les cris de la foule massée sur le bord de la route. Les « Pousse sur les pédales mon gars » , les « vroum-vroum » , les « Le maillot jaune est tombé ! » emplirent rapidement le jardin.

En quelques secondes ma mère me prit sous son bras et très vite rentra dans la maison en faisant fi de mes cris et protestations.

Elle me réprimanda et me dit qu’à côté il se passait quelque chose de grave et que je devais me tenir tranquille.

Lorsque je fus calmé, elle me prit dans ses bras et retourna sur le seuil de notre maison. Alors je vis sortir, de chez les voisins, porté par deux hommes en noir, un petit cercueil et compris que ma petite copine était décédée. Ma mère me serra un peu plus fort.

Quelques jours auparavant son père l’avait amenée, enveloppée dans une couverture, près de notre clôture. Je suis allé lui cueillir un brugnon, j’ignorais que c’était un au-revoir.

Cinquante ans après je pense à elle parfois en me disant combien j’ai eu de la chance de vivre tant de choses…

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L’exploration d’une casemate

Le jeu le plus prisé par les garçons était « La petite guerre ». Elle était pratiquée avec des armes fabriquées par nos soins: épées de bois, arcs et flèches etc.

Nous avions des armes plus dangereuses : des lance-pierres. Celui de mon frère et le mien, fabriqués par mon père, avaient un manche en acier, les élastiques en gomme Goéland carrée et poche en cuir. Nous lancions des débouchures, c’est la petite rondelle d’acier détachée avec une presse et un emporte-pièce pour réaliser les trous d’assemblages rivetés au chantier naval . A proximité de ce dernier, nous en trouvions en nombre dans le ballast des voies de chemin de fer. Joseph M. un garçon d’une rue adjacente était d’une grande habileté. Il était capable d’atteindre un oiseau à la cime d’un grand arbre à tous les coups. 

Les « flèches polynésiennes », c’est ainsi que nous appelions  les javelots sur lesquels on adaptait une ficelle pour décupler la force du lancer. Nous les lancions facilement à plus de trente mètres. 

Je n’ai pas souvenir d’accident grave sinon les deux arcades sourcilières de mon copain Jean-Claude que j’ai abîmées en combat singulier à l’épée. 

Nous jouions avec ce que nous trouvions selon l’inspiration ou l’opportunité du moment. J’aimais particulièrement la course de bouchons dans les caniveaux après l’averse.

Le terrain vague notre aire de jeu nous offrait des possibilités selon les saisons. Il formait une petite dépression qui collectait des eaux de ruissellement et créait un plan d’eau. Nous naviguions sur un toit de voiture retourné. Nous pratiquions, au printemps, la pêche aux têtards et l’hiver, s’il était suffisamment rigoureux pour que l’eau gèle, nous faisions de bonnes glissades. 

Ce que nous appelions « la côte », cet ancien camp allemand avec ses casemates, était notre véritable terrain d’aventure. Son accès était protégé par un épais grillage tenu par des poteaux en béton dont la partie supérieure, formant un angle, était munie de fils barbelés. De loin en loin, des pancartes « Terrain militaire accès interdit » ne pouvaient que renforcer notre désir de transgresser cet interdit et nourrir notre soif de découverte.

Toutes les ouvertures opérées dans la clôture par quelques braconniers, pour poser des collets que nous avions un malin plaisir à défaire, nous étaient connues.


Dans cette espace défendu nous cheminions prudemment sur les sentiers en faisant attention au gardien qui de temps en temps se manifestait par des éclats de voix pour nous chasser de ce paradis.

Nous construisions des cabanes semi-enterrées dont le toit fait de branchages et d’herbes sèches était incompatible avec notre éclairage : des bougies.

Avec « notre bateau » nous avons exploré une casemate à la lueur des torches électriques. 

L’exploration d’une casemate

Marcel D. eut une idée de génie en passant devant le campement des romanichels non loin de notre cité. Un toit de Traction Citroën* avait été découpé et gisait là dans l’herbe. Voilà notre bateau pour naviguer sur le plan d’eau! Suffisamment large pour accueillir plusieurs passagers et ses bords relevés offraient un franc-bord suffisant . Bientôt il fut amené par les plus grands près de la rive suivi par la troupe des petits.

* Ce toit avait été troqué contre du plomb auprès de M. Stal, ferrailleur à Penhoët.

Les premiers essais furent concluants. Marcel D. muni d’une perche emmena par groupe de deux, les plus grands d’abord ensuite les plus petits. Dans un premier temps il se cantonna au bord. Comme tout se passait bien il s’enhardit vers le centre du plan d’eau.

L’été vint, le plan d’eau s’assécha. C’était le temps où nous allions le plus souvent traîner dans l’ancien camp allemand.

Nombreuses sont les fois où grouper devant la grande et épaisse porte métallique des casemates nous nous demandions comment aller les explorer. Elles étaient envahies par un mètre vingt d’une eau stagnante et des algues putrides tapissaient le fond.

Le problème était réglé nous avions maintenant un bateau.

Une expédition fut organisée, les lampes de poche collectées, le bateau amené près de la casemate la plus à l’est.

Nous étions quatre pour cette grande première. Debout à l’arrière: Marcel D. le pilote, assis de tribord à bâbord: Jean-Pierre D., Marcel mon frère  et moi.

C’était extraordinaire, nous glissions sur cette eau glauque et la lumière des torches créait, grâce aux canalisations qui couraient un peu partout sur les murs de béton, des ombres fantomatiques.

Nous poursuivîmes plus avant notre exploration,nous passâmes une première porte mais bientôt une seconde nous barrait le passage, elle n’offrait pas suffisamment de place au bateau pour passer. Nous fîmes demi-tour.

L’excitation mêlée de crainte bientôt s’enfuit car nous avions conquis cet univers. Marcel D. fit rouler doucement le bateau et s’amusa des cris de ses passagers. A chaque mouvement un peu d’eau embarqua et bientôt notre bateau sombra.

Je me retrouvai, en étant sur la pointe des pieds, avec le niveau d’eau juste au niveau de la bouche. En voulant crier j’en avalai une gorgée. Marcel promptement, l’eau lui arrivait à mi-torse, saisit Jean-Pierre et le mit en sécurité sur un plot de béton émergeant et il fit de même pour moi. Les deux Marcel récupérèrent le bateau et réussirent tant bien que mal à le remettre à flot.

De retour à l’entrée de la casemate nous fîmes un feu pour nous sécher.

A la maison, par bonheur notre mère était absente, nous nous changeâmes rapidement dans le caveau. Les vêtements furent passés à l’eau claire et mis à sécher mais ils conservaient une odeur nauséabonde surtout les chaussettes de laine. Notre mère nous en fit la remarque mais l’affaire n’alla pas plus loin.

Un ou deux jours après je fus pris de vomissements et de diarrhées. Le docteur Samama vint en urgence et diagnostiqua une fièvre typhoïde. Cette maladie faisant l’objet d’une déclaration obligatoire auprès des autorités pour enrayer une éventuelle épidémie, il me questionna longuement mais je ne dis mot de cette aventure.

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La course de caisses à savon

Dans cette impasse sans nom, nous étions un petit groupe d’enfants : Denise, Yvette, et Pierre, Alexandre et Jocelyne, Reine et Lucette, Jean-Claude, Marcel D., Marcel M., Chantal.

Bien que nous soyons séparés à l’école ou à l’église les garçons et les filles jouaient très souvent ensemble.

Le vélo avait de loin notre préférence. Il était toujours à notre portée et nous étions très inventifs, le « vélo foot », le »vélo chat » et les traditionnelles courses. Nous installions sur les fourches des cartons tenus par des pinces à linge. Ils frappaient sur les rayons de la roue et imitaient le bruit d’un moteur.

En Europe, à la fin de la fin de la deuxième guerre mondiale est apparu un type de compétition originale : les courses de caisses à savon. Nombreux sont les enfants de notre génération qui ont construit ce genre de véhicule composé d’une caisse en bois, de quatre roues, celles de l’avant étant montées sur un axe mobile dirigé par une corde fixée aux deux extrémités. Des leviers en bois frottant sur les roues arrière permettaient de freiner.

Marcel D. ,notre voisin, devait être plus agé que moi mais moins que mon frère, avait des cheveux noirs bouclés et un visage allongé. Il était le spécialiste de ce genre de bolides. Les différentes versions de ses engins arboraient toujours un grand « Circus » adroitement peint car il était passionné de gymnastique et de cirque.

Il piquait des équilibres, marchait sur les mains, faisait des roues et des sauts de mains ce qui lui conférait une grande notoriété auprès des enfants de la rue.

Il organisait des spectacles dans sa cour ou dans son garage et bien sûr, avec sa caisse à savon, nous faisions l’ annonce dans notre rue comme nous l’avons vu faire par le cirque Amar ou Pinder. Nous dévalions la rue en braillant:

« Cet après-midi à 14H00 grand spectacle de cirque… »

La course de caisses à savon 

Un jour il fut décidé de faire une course de caisses à savon et mon frère se proposa de construire notre propre bolide. Mon père fut partie prenante dans la construction.

Pour gagner il fallait qu’il fût léger et le plus simple possible pour gagner en vitesse contrairement à celui de Marcel D. qui était constitué d’une caisse fixée sur le châssis et assez haute pour protéger le pilote mais qui alourdissait considérablement l’engin.

Une poutre de bois constituera le longeron central avec un essieu fixe à l’arrière et mobile à l’avant dirigé par les pieds du pilote assis dans un siège d’enfant pour bicyclette capitonné de tissu par ma mère et fixé sur le longeron et l’essieu arrière.

Je pilotais et mon frère poussait. Les premiers essais montrèrent que le véhicule était très bas et Marcel exerçait sa poussée sur mes épaules ce qui était très gênant car je m’écroulais rapidement. Une béquille fixée à l’arrière transmettant la poussée directement au châssis fut installée pour remédier au problème. Incontestablement notre caisse à savon avait de l’allure.

Au jour fixé, les deux véhicules se présentèrent sur la ligne de départ au commencement de la rue.

Le pilote de Marcel D. était Jean-Claude notre voisin d’en face. Parents, voisins et enfants se firent spectateurs et les encouragements fusaient. Ma mère était inquiète, notre engin était sans protection tandis que celui de Marcel D. offrait toutes les garanties de sécurité.

Le départ fut donné. Les deux véhicules s’élancèrent, le nôtre beaucoup plus léger prit immédiatement la tête. En passant devant notre maison, nous entendîmes notre mère nous encouragé ce qui nous galvanisa mais au bout de la rue il fallait négocier le virage pour revenir vers la ligne d’arrivée. Emporté par notre vitesse notre véhicule chavira et je fus éjecté sur le trottoir.

A mes cris, ma mère se précipita et me ramena par la main à la maison en jetant un regard furibond à mon père et à mon frère plantés auprès de notre engin retourné. Marcel D. et Jean-Claude avaient gagné.

Je n’avais que quelques égratignures mais évidemment je sus en profiter pour attirer toute l’attention dont j’avais besoin…

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Monsieur le Ministre

Monsieur le Ministre,  (1990)

Ce soir là je revenais de Paris dans le TGV. La journée avais  été rude et j’appréciais le confort de cette merveilleuse machine. Nous filions à vive allure. Nous étions peu nombreux dans cette voiture de première classe, il est vrai que nous étions en milieu de semaine  bien loin de l’affluence à l’approche d’un weekend car alors nombreux sont les « provinciaux » qui rentrent chez eux.

J’occupais un siège côté allée. En vis à vis, côté fenêtre Monsieur le Ministre G. consultait  un dossier et l’annotait d’une écriture nerveuse.

Le bruit si caractéristique de l’ouverture pneumatique de la porte coulissante en verre à l’extrémité de la voiture me fit tourner la tête. Un homme bien mis dan un costume gris clair et serviette de cuir sous le bras traversa l’allée centrale d’un pas pressé et se glissa près de lui.

« Bonjour Monsieur le Ministre » dit-il d’une manière déférente

Celui-ci tourna la tête vers lui, sans un mot le pria de s’assoir d’un simple geste de la main.

« Je souhaite vous entretenir d’un problème… » Et s’ensuivit un long monologue à mi-voix   où il était question d’une fermeture de classe, de parents d’élèves qui menaçaient d’occuper l’école…

Le ministre notait, sans un mot, parfois il dodelinait de la tête soit pour acquiescer, soit pour montrer son scepticisme. A la fin d’un simple geste de la main il fit comprendre que l’entretien était terminé.

L’homme se leva effectua quelques courbettes et lui dit obséquieusement :

« Merci Monsieur le Ministre, merci beaucoup. »

A peine fut-il parti qu’une dame plutôt jolie dans un tailleur très chic  vint elle aussi le solliciter.

« Bonjour Monsieur le Ministre, minauda-t-elle, j’avais remarqué votre présence dans ce train à Montparnasse et je me suis dit que c’était peut être le moment de vous parler de quelques difficultés que nous rencontrons dans notre commune. »

Monsieur le Ministre, malgré sa  forte corpulence, esquissa un mouvement pour se lever.

« Mais bien sûr chère madame, je vous en prie, asseyez-vous. Que puis-je pour vous?

S’ensuivit, là aussi, une longue explication ponctuée par des hochements de tête du ministre. La jupe plutôt courte sur ses jambes croisées, légèrement penchée vers son interlocuteur. Notre notable était, il me semble, subjugué par la valeur de ses arguments.

A la fin elle se leva, tendit la main, il esquissa un baisemain et lui dit:

« Je vais voir ce que je peux faire chère madame.

– Je savais que je pouvais compter sur vous Monsieur le Ministre. »

Ce manège m’amusait beaucoup et j’avais presque oublié la décence, la réserve naturelle  que l’on prend dans ce genre de situation où courtoisement on se plonge dans des pensées ou dans un livre en feignant de ne pas écouter.

Notre bon curé P. au catéchisme ne cessait de répéter « La confession est un rendez-vous  avec Dieu et il vous accueille avec toute sa bonté ». Il me semble, dans le cas présent,  qu’être jolie femme facilitait grandement les choses.

Quelques personnes attendaient  leur tour  en guettant, derrière la porte en verre, le prochain départ d’un solliciteur.

Nous arrivions à Nantes lorsque le dernier fidèle avait obtenu l’absolution.

Monsieur le Ministre aimait être le centre du monde et cela le dérangeait qu’un quidam dans son environnement immédiat ne s’intéressât pas à lui.

Il me lança :

« Vous savez qui je suis ?

– Bien sûr Monsieur le Ministre, mais je suis vraiment désolé… je n’ai absolument rien  à vous demander. »

Il  émit un petit rire en remuant ses larges épaules. Monsieur le Ministre a le sens de l’humour…

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Le facteur

Le facteur (Mauves sur Loire – 1947/1949)

Le plus populaire des remèdes était l’eau-de-vie achetée à quelques paysans qui faisaient brûler leur vin et leur cidre aux bouilleurs de cru. En ce temps-là, ils allaient avec leur alambic de hameau en hameau.
Mes parents l’utilisaient surtout pour faire des grogs, la servaient comme pousse-café ou comme ingrédient de cuisine notamment pour le pâté de lapin et les omelettes flambées. Plus tard, de temps en temps, mon père nous préparait un canard : un sucre trempé dans l’eau-de-vie. Il utilisait parfois une autre technique : il versait l’alcool sur un sucre posé sur une cuillère et il le flambait.
Elle était stockée dans une bouteille de vin ordinaire et pour la différencier de l’eau que nous prenions à table, qui avait un contenant identique, mes parents nouaient un fil de laine rouge sur le goulot.

Maman nous racontait souvent cette histoire.
Un des amateurs de ce breuvage était le facteur. Chaque fois qu’il venait à la maison maman lui offrait un petit verre. Il était promptement vidé et repartait vers la maison voisine.
Puis un jour, elle en offrit à un voisin. Celui-ci l’avala d’un trait et lui dit en plaisantant :
« Pas très costaud votre eau-de-vie Gaby !
Maman goûta.
– Oh ben ça alors ! c’est de l’eau ! Excusez-moi, je vais en chercher au cellier.
Tandis qu’elle remplissait à nouveau la bouteille, elle pensait au facteur. Depuis combien de temps les bouteilles ont-elles été échangées ? Il est passé hier matin, pourquoi n’a-t-il rien dit ?
Quelques jours après le facteur revint :
« Un petit verre facteur.
– Oui dame ! Il ne fait pas chaud ce matin.
Maman le servit. Il le but d’un trait, fit un claquement de langue et dit avec les yeux rieurs :
– Ah ! Vous avez changé de fournisseur…
– Depuis combien de temps je vous servais de l’eau ? Demanda-t-elle un peu gênée.
– Oh peut-être un, voire deux mois, mais je n’osais pas vous le dire, mais je me demandais combien de temps ça allait durer. »

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La lettre au Général de Gaulle

La lettre au Général de Gaulle 

Mes parents avaient un démêlé avec l’administration et ils avaient beaucoup de difficultés à se faire entendre. En désespoir de cause ma mère, selon l’adage « Il vaut mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints », écrivit au Général de Gaulle sans grand espoir de réponse.

Le temps passa, puis un matin le facteur passa directement le portillon du jardin frappa à la porte et dit à ma mère :

« Vous avez une lettre, Gaby, de la PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE. »

Intuitivement, peut être devant l’air très intéressé de notre facteur, elle dit sur un ton désinvolte et rieur.

« Tiens une lettre de mon cousin ! »

Elle prit la lettre le remercia et entra dans la maison.

Les choses auraient pu s’arrêter là si celui-ci n’eut pas été un grand bavard. Bientôt il avait essaimé la nouvelle dans toute la rue, dans tout le quartier.

Dans ces quartiers populaires tout est bon à commenter, amplifier, déformer, on entendait :

« Les Mahé seraient des cousins germains à de Gaulle.

– Mais non ! Ce n’est pas possible !

– Mais si ! Je t’assure que si ! C’est Emile le facteur qui me l’a dit.»

Cette question prenait de l‘importance et bientôt quelques voisines abordèrent ma mère et lui posèrent sans ambages la question :

« C’est vrai que de Gaulle est votre cousin ? »

Pendant quelques secondes elle resta interloquée.

« Qui vous a dit cela ? dit-elle ennuyée.

– La nouvelle coure un peu partout. »

Elle répondit avec force :

« Ben non, ce n’est pas mon cousin ! Mais vous savez j’aimerais bien ! J’aimerais bien que ce soit mon cousin! Parce que la vie serait plus facile. »

Elle leur tourna le dos et s’en alla.

Les voisines restèrent pantoises devant cette réaction soudaine.

Ce fut à la maison qu’elle fit le lien avec la fameuse lettre.

Le lendemain elle attendit le facteur :

« Alors Emile on raconte des « conneries » dans le quartier ?

– A quel propos ? » Dit-il innocemment.

Elle haussa le ton en martelant les syllabes :

« De la cou-si-ne à de Gaulle. »

Avec emphase il lui répondit :

« Vous savez, Gaby, dans l’administration nous avons un devoir de réserve et jamais je me permettrais… »

Devant l’air furibond de ma mère il enfourcha sa bicyclette et détala au plus vite…

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Le quartier de Penhoët

L’usine Le Polystyrène a fermé, mon père trouva un emploi aux Fonderies de Saint-Nazaire à Penhoët. Probablement pour éviter des frais de transport trop importants nous déménageâmes à Penhoët au Pré Gras.

Le quartier de Penhoët

C’était le quartier populaire  par excellence, habité essentiellement par des ouvriers du Chantier naval et de Sud-Aviation les deux plus gros pourvoyeurs de travail de Saint-Nazaire.

Le chantier naval (1) « Les Chantiers de l’Atlantique », créé en 1955 par la fusion des Ateliers et Chantiers de la Loire et des Chantiers de Penhoët, construisait à cette époque  l’escorteur rapide Le Bourguignon et le pétrolier  Esmeralda. Il employait près de 10000 personnes et lors de la débauche, au coup de corne,  une masse, une nuée de piétons et de cyclistes se ruait dans les rues de Penhoët.

La concentration des cafés (2) Rue des Chantiers, avenue de Penhoët et rue de Trignac était considérable. Ils  étaient touche à touche. On n’en comptait pas moins d’une centaine.

 Les verres étaient alignés sur le comptoir. Les gars entraient, en quelques secondes buvaient un, deux voire trois verres d’affilée et couraient prendre leur car. Ils payaient à la quinzaine et ponctionnaient ainsi une partie de leur paie, en espèces, remise de main en main avec le bulletin de paie. Lorsque l’état a imposé le versement des salaires dans des comptes bancaires, dans les années soixante, nombre de femmes découvrirent ainsi le salaire réel de leur mari.

Pour faire venir la main-d’œuvre de la Brière, de la presqu’île guérandaise des cars étaient mis à la disposition des ouvriers. C’était l’un des leurs, moyennant un petit pécule, qui les conduisait. Et c’était un long défilé de cars vert, les cars de la Brière,  bondés et pressés qui remontaient la rue Albert Thomas et laissaient derrière eux une fumée bleue et âcre.

Avenue de Penhoët il y avait « Les Fonderies de Saint-Nazaire » (3) où travaillait mon père.

Le sulfureux Pauvre Diable (4) où les américains passaient des soirées coquines. Je ne l’ai pas connu en exploitation. A cette époque c’était une ruine.

La place du  marché de Penhoët où le mercredi et le samedi de nombreux marchands faisaient des affaires. J’aimais particulièrement écouter les camelots débiter leurs boniments.

On y trouve encore de magnifiques halles (5), datant de 1877 et rappelant les halles de Baltard. Elles étaient situées dans le centre ville du Second Empire avant d’être démontées et réinstallées à Penhoët, en 1936. C’est le plus ancien édifice public de Saint-Nazaire encore utilisé.

Les bains douches municipaux (6) qui fonctionnaient surtout avec la cité du Pré gras (7) car les bungalows étaient dépourvus de salle de bain.

Les premiers logements de cette cité furent ceux des ouvriers écossais venus avec John Scott en 1862 pour implanter un chantier naval à Penhoët.

Juste après la guerre, dès 1945, on y installa des bungalows dans l’attente de la reconstruction de la ville anéantie par les bombardements. Un provisoire qui perdura jusqu’en 1970.

Une antenne pour le poste à galèneNotre bungalow

Chaque  bungalow était séparé par le milieu en deux appartements avec une  porte d’entrée sur les pignons. Pas de salle de bain, les toilettes étaient dans la cour. Le nôtre (8) portait le n°1033B.

Notre impasse (9) était bordée à gauche et à droite de bungalows posés dans leur longueur, à droite deux maisons Scott (10) avaient perdurées. Elle se terminait sur un terrain vague (11), notre aire de jeu favorite, bordé par un ancien terrain militaire allemand (12)  que nous appelions «La côte » avec des casemates recouvertes de végétation, derrière celui-ci le chantier naval.

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Rencontre

Rencontre

En ce mois de septembre 1972, j’étais à Toulon et je m’apprêtais  à effectuer un tour du monde à bord de l’aviso Escorteur « Commandant Rivière ». Le périple durerait
10 mois et les weekends précédents j’avais fait le voyage vers Saint-Nazaire en
train couchette pour passer un peu de temps avec Marlyse et mes parents.

J’avais décidé de passer ce dernier weekend à Monaco. Après les permissionnaires, je pris le train, meilleur moyen pour admirer les magnifiques paysages de la côte d’Azur. A  Monaco,  un petit hôtel bon marché fut rapidement trouvé et je commençai immédiatement ma visite de ce lieu mythique.

J’ai passé tout l’après-midi du samedi au musée océanographique et j’étais très intéressé par toutes les pièces exposées provenant des nombreuses expéditions du prince Albert 1er. A cette époque mes lectures étaient très orientées vers les expéditions telles que celle du Kon Tiki de Thor Heyerdahl,  l’Orénoque Amazone de  Gheerbrant Alain ou des
expériences de spéléologie hors du temps comme celle de Michel Siffre.

Je me rendis ensuite à la cathédrale. Là, je déambulai dans les nefs latérales admirant les vitraux.  Avisant une petite chapelle je m’arrêtai et m’assieds.

Une femme avec un fichu sur la tête était assise non loin. De temps en temps elle se retournait ; elle semblait attendre quelque chose. Je fermais les yeux, goûtant à la sérénité du lieu. Il y régnait un silence bienfaisant, ponctué  de temps en temps par le jacassement de quelques touristes trop bavards, quelques cris enfants, de portes qui se ferment lourdement. Je me disais qu’un navire n’est jamais silencieux, le ronronnement des machines, des groupes électrogènes, les vibrations produites par l’hélice créaient un univers sonore permanent. J’avais oublié ce qu’était le silence.

Le cliquetis de l’ouverture d’une petite porte dérobée, sur la gauche de la chapelle, me fit tourner la tête. Je vis entrer un couple et trois enfants.  Un prêtre vint à leur rencontre en tenue de cérémonie. La femme  au fichu se leva, je fis de même. Quelle fut ma surprise de me trouver alors à quelques mètres de la famille princière. Le prince Régnier, Grace Kelly, Caroline, Albert et Stéphanie.

La princesse Grace nous sourit avec un léger hochement de tête ; nous fîmes de même. Quelle grâce, quelle classe, quelle élégance, je ne pouvais pas détourner mon regard de cette femme tant elle était belle.

La cérémonie ne dura que quelques minutes, il  s’agissait je pense d’une simple bénédiction, et  ils sortirent comme ils étaient venus.

Je restais là, debout, un peu effaré de cette apparition soudaine et la première pensée fut pour ma mère qui suivait toutes les péripéties des familles princières sur Paris Match et à la télévision et avait une admiration particulière pour celle de Monaco.

Publié dans CdtRiviere 1972-1973 | Laisser un commentaire

La répétition

La répétition

La procession de la fête Dieu était soigneusement ordonnée : la batterie fanfare de l’Alerte de Méan ouvrait la procession, puis les porteurs de bannière, les enfants munis d’une corbeille remplie de pétales de roses, le dais avec ses porteurs sous lequel le prêtre présentait l’ostensoir contenant l’Hostie Sainte puis venait la foule de fidèles entonnant des cantiques.

L’abbé B. avait eu une idée. La procession étant arrêtée,  les enfants exécuteront une
chorégraphie. Un coup de claquoir ils mettront un genou à terre, lanceront d’un geste gracieux quelques pétales. Un coup de claquoir ils se relèveront, pivoteront d’un quart de tour,  mettront un genou à terre et ainsi de suite jusqu’au tour complet.

Ce soir là nous étions tous sur le parvis de l’église, nous avions terminé la répétition de la chorégraphie et l’abbé B. était très satisfait.

Pour manifester son contentement, il nous invita à entrer chez Rosa pour acheter des bonbons.

Il poussa la porte de la vieille devanture et le son familier de la clochette retentit. Il tenait la porte, nous entrâmes.

Jean-Pierre G. oubliant la présence du saint homme et agissant comme il le faisait d’habitude claironna un :

<Bonjour ma chérie !>

L’abbé lui envoya une claque magistrale. Déséquilibré Jean-Pierre chut sur le plancher.

Nous étions bouche bée même Rosa dans son fauteuil restait sans voix.

Jean-Pierre se releva, une joue un peu rouge.

<Ce n’est pas des manières…>  tenta l’abbé, un peu confus, devant tous ces regards éberlués.

<Ce n’est pas des manières non plus, l’abbé ! > répliqua Rosa de sa voix aigrelette pleine de reproches.

L’incident n’eut aucune conséquence sinon que nous savions maintenant que notre bon abbé pouvait être violent et que Rosa, à qui Jean-Pierre faisait des misères, avait pris sa défense.

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Le baptême (1963)

Je suivis tout le parcours de l’initiation chrétienne avec le curé Pied et l’abbé Bignon à l’église de Méan : la petite communion, la confirmation, la communion solennelle. Toutes ces célébrations étaient prétextes à un repas de famille.

Après la communion solennelle nous devenions enfants de chœur. Nous portions une soutane noire ou rouge, selon les circonstances, avec leur enfilade de petits boutons à boutonner et un surplis blanc empesé.
Nous servions la messe dominicale en latin, officions aux baptêmes, mariages et enterrements, assurions les processions, suivions les chemins de croix. Le jeudi saint, lors de la messe du soir, le prêtre nous lavait les pieds comme Jésus le fit avec ses apôtres. À cette époque, Les Chantiers de l’Atlantique construisaient des pétroliers et l’instituteur nous libérait pour servir le prêtre lors du baptême des navires.

Il nous était dévolu de porter la croix, agiter l’encensoir, porter le seau du goupillon et pendant la messe sonner la clochette et présenter les burettes.

Parmi toutes les processions celle de La Fête Dieu était la plus belle. L’hostie sainte était portée en grande pompe à travers les rues de Méan. La procession était entrecoupée de stations et de prières le long du parcours à des autels provisoires appelés reposoirs fabriqués par les paroissiens. Les rues étaient décorées de dessins à la sciure colorée. Les enfants munis d’une corbeille remplie de pétales de roses et suspendue au cou par un ruban les lançaient en exécutant une chorégraphie réglée au son d’un claquoir.

L’abbé Bignon nous donnait des leçons de latin. Elles se résumaient à la connaissance des prières usuelles et à leur parfaite prononciation. Lors d’un service en latin auquel j’assistais avec mes filles, donc très longtemps après, les prières et les réponses au prêtre revenaient comme par magie, sans effort. Elles n’avaient connu que les services en français et je sentais leur regard et leur étonnement de voir leur père parler une langue inconnue.

Les choristes de Méan autour de 1963.
1er plan, de gauche à droite : Michel Brosseau ?, Pierre Bersihand, Michel Mahé.
2e plan : Christian Athimon ; Gérard Joneau ; nom oublié ; Joël Simon.
3e plan : Jean-Hugues Postec ; nom oublié.
Crédit Photo Michel-C Mahé

Le baptême

Juste après avoir servi la messe dominicale, Gérard J. et moi avions accompagné le prêtre à un baptême.
Ce que j’aimais surtout c’était lorsque celui-ci versait l’eau sur le front des bébés inévitablement ils se mettaient à brailler. C’était plus drôle lorsqu’ils étaient assoupis certains reprenant leur souffle avec difficulté.
Après la cérémonie la marraine donna à chacun un cornet de dragées et… une enveloppe à Gérard. Étonnés, nous nous sommes regardés. Voilà en perspective des roudoudous, carambars et autres friandises à acheter chez Rosa.
Mais le curé avait vu la manœuvre.
Juste après la cérémonie, dans la sacristie, en retirant son aube il nous demanda :
« Gérard, Michel vous n’avez rien à me donner ?
– Euh, non Monsieur le Curé.
– Êtes-vous sûr les enfants ?
– Ben oui Monsieur le Curé, répondit Gérard en me regardant et en faisant une très belle moue d’incompréhension.
– N’auriez-vous pas une enveloppe que la marraine a donnée pour l’Église ?
– Ah si ! Monsieur le Curé, mais nous pensions que c’était pour nous, mentais-je effrontément. »
Gérard tendit à regret l’enveloppe. Elle disparut rapidement dans sa soutane.
« Bonne journée les enfants, dit-il d’un ton enjoué
– Bonne journée Monsieur le Curé, nous répondîmes un peu dépités. »
Adieu les friandises chez Rosa ! Mais nous avions les dragées pour nous consoler.

Mis à jour le 16/09/2023

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La mère Rosa

Mes parents étaient très vigilants à l’éducation morale, jamais un gros mot ou une histoire un peu osée. On faisait attention à la présence des enfants et si les adultes abordaient ce genre de sujet ils les priaient gentiment d’aller voir ailleurs.

Pour moi et mon frère l’église était omniprésente dans notre vie. Chaque dimanche nous allions à la messe. Mes parents étaient plus distants. Ils se servaient de celle-ci comme mode d’éducation mais n’adhéraient pas complètement dans leur vie de tous les jours.

Le soir, en guise de prière, ma mère nous faisait embrasser une  petite statuette de la Sainte Vierge.

Outre les cours d’instruction religieuse à l’école, le jeudi matin, jour de congé, était consacré au catéchiste au centre Don Bosco, une grande bâtisse de deux étages et d’un préau, ceint de hauts murs dans le quartier de Penhoët. Là, le prêtre nous initiait aux Saintes Ecritures et nous suivions sur notre livre de catéchiste dont les textes et les images étaient imprimées en bleu. Parfois il nous jouait de la flûte et les images de la Palestine et de Bethléem sont pour moi à tout jamais associées à cet instrument.

Mes parents étaient abonnés au magazine catholique « La Vie»  et nous à « Cœurs Vaillants » avec sa fameuse devise « A cœur vaillant rien d’impossible » destiné aux enfants de 11 à 14 ans. Il existait un journal spécifiquement destiné aux filles « Ames vaillantes ».

La mère Rosa

 Juste à côté de l’église de Méan la mère Rosa tenait son épicerie-buvette. C’était une très
vieille femme en fauteuil roulant.

La boutique paraissait aussi vieille que sa tenancière. La devanture, du début du siècle, était peinte en vert et lors de son ouverture la porte heurtait une clochette pour prévenir de l’arrivée d’un client.

La pièce était toute en long. Des présentoirs sur lesquels était disposée une rare marchandise couraient sur le mur gauche. Le long du mur droit, quelques tables où l’on servait des verres de vin rouge à quelques vieux esseulés. Dans le fond sur un comptoir en bois très bas, pour compenser le handicap de Rosa, étaient alignés les présentoirs à bonbons. C’étaient des bocaux de verre sphériques à large ouverture munie d’un couvercle.

Lorsque nous avions quelques piécettes  nous allions en acheter et lorsque Rosa avait le dos tourné nous en faisions prestement disparaître quelques-uns dans la capuche du voisin. Malheur à celui qui faisait retomber le couvercle trop bruyamment. Elle nous chassait alors avec son balai.

Mais nous avions un moyen de nous procurer un peu d’argent. Rosa étant un fauteuil, il arrivait fréquemment que des pièces roulassent sous les présentoirs et il était très difficile pour elle de les récupérer.

<Rosa ma pièce à rouler sous le meuble> Prétendions-nous

<Et bien prend le balai et récupère-la !>  Répondait-elle de sa petite voix aigrelette.

Consciencieusement nous passions le balai sous les présentoirs  et c’était bien le diable si
nous ne récupérions pas quelques pièces perdues par quelques clients.

Alors nous achetions des caramels à un centime, des bâtons de cocos et si ces derniers étaient « gagnants », une des extrémités avait alors une marque, nous pouvions en choisir un second voire un troisième.

Encore aujourd’hui je ne peux résister devant des rouleaux de réglisse…

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Les chaussures

Les chaussures.

Une fois n’est pas coutume je vais raconter une histoire qui est arrivée à mon copain d’enfance Serge M.

Nous étions dans la même classe et sa sœur ainée, une jeune et très jolie jeune fille de 18 ans, nous faisait parfois le catéchisme le jeudi.

Nous avions tous un correspondant Congolais. Celui de Serge s’appelait Jean-Claude M. , le mien Dieudonné M. et ils habitaient dans le quartier de Poto Poto à Brazzavile.

Les dames du catéchisme avaient décidé de mettre en place une action humanitaire pour aider les petits noirs d’Afrique et nous apprendre le partage des richesses. Nous devions acheter des chaussures neuves pour les envoyer à nos correspondants.

Histoire banale me direz-vous mais c’est mais l’épilogue qui s’est produit 20 ans plus tard qui est intéressant.

Un soir,  Serge M. vit une grosse berline s’arrêter devant chez lui à Saint-Joachim et un noir très smart dans son costume cravate en sortit.

« Monsieur Serge M. , je me présente Jean-Claude M. nous correspondions durant les années 1961 à 1963 et je m’étais promis lors d’un voyage en France de vous retrouver .»

Surpris Serge et sa femme l’invitèrent à entrer et c’est avec une grande joie qu’ils parlèrent de leur parcours respectif.  Serge avait navigué sur le France à la Compagnie Générale Transatlantique puis avait ouvert, avec sa femme, une petite épicerie.  Jean-Claude, appartenant à une des importantes familles de Brazzaville, avait repris la très grosse exploitation forestière de son père et il venait signer des contrats importants en France.
On parla famille, projets, comme deux amis qui s’étaient enfin retrouvés.

Jean-Claude invita ses hôtes à diner dans un restaurant. Ils se retrouvèrent bientôt attablés dans celui du très célèbre hôtel l’Hermitage, un des plus chics de La Baule.
Au début ils étaient un peu gênés de tant de luxe et de faste mais la gentillesse et la prévenance de Jean-Claude leur firent rapidement oublier le cadre.  Serge et sa femme
passèrent là une très agréable soirée.

A la fin du diner Jean-Claude redevint très sérieux et dit à Serge :

« J’ai quelque chose  à te demander… Cela me turlupine depuis de nombreuses années et je suis venu aussi pour avoir une réponse »

« Dit-moi ce qui te tracasse ?» répondit Serge

« Pourquoi  m’envoyais-tu des chaussures ? »

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Les Pères Blancs recrutent à l’école (Audio)

Ce que nous redoutions  le plus c’était les dictées et leur « Cinq-fautes-est-égal-à-zéro ».
Nous en avions une chaque jour. J’entends encore la diction particulière des
maîtres et leur manière d’appuyer sur les consonnes doubles.

Outre les cours de  grammaire, d’arithmétique, nous avions chaque semaine un cours de morale ou  d’instruction religieuse fait par le maître ou parfois par un des prêtres de la
paroisse de Méan.

Le samedi après-midi  était consacré au dessin et au plein-air. Nous jouions alors à une variante du  jeu de drapeau. La classe était divisée en deux camps A et B chacun regroupé,  sur le même côté, à un angle du terrain. Un drapeau était planté, au milieu, à
l’autre bout du terrain. Un joueur du camp A est désigné pour sortir et aller chercher
seul contre tous le drapeau et le ramener dans son camp. L’ensemble du camp B  sort alors à sa poursuite. S’il est pris il reste sur place et peut être  délivré en étant touché par le prochain joueur du camp A.

C’est un jeu de  stratégie, tout se joue sur la surprise. Nous jouions même  la comédie pour faire croire au camp adverse  le départ imminent d’un élève et c’est un autre qui démarrait en trombe poursuivit  par une meute braillarde.

Les récréations étaient  très animées. Nous jouions aux  billes  (quine, le tour de France), la biche (biche, bichon, bichette), le sorcier, aux  cartes (bataille, menteur, pissou), aux osselets. Les jeux de ballon étaient interdits.
Chaque année voyait fleurir une nouvelle mode chaque élève avait alors son yoyos,  son scoubidou, son tricotin, son fil que l’on entrecroise avec les mains pour former des objets. 
 

Une année les pêcheurs  de Méan avaient ramené dans leurs filets des myriades d’hippocampes et une  distribution avait été faite par leurs enfants.

Les compositions  avaient lieu à la fin de chaque trimestre. Moment crucial pour nous car elles  étaient déterminantes pour notre « mouille », notre moyenne de  l’année et notre place dans la classe. Invariablement les trois premiers se  tiraient la bourre poussés par leurs parents respectifs, les autres regardaient  d’un peu loin ce duel. 

De temps en temps  Monsieur Pény faisait venir, avec une contribution pécuniaire des parents,  un montreur de marionnettes ou de serpents,  lézards et autres reptiles sous le préau. 

La kermesse de fin  d’année était un moment très fort. J’ai souvenir de chants et danses  sur le  podium. Les mamans étaient mises à contribution pour fabriquer des gâteaux, les
pères tenaient le bar et la cour était envahie par les stands de pêches à la  ligne et de jeux.
 

J’ai le souvenir d’un  travail assidu et bien suivi. C’était une très bonne école je l’ai vérifié par  la suite par le  nombre de cadres et  d’ingénieurs qu’elle a fournis aux entreprises de la région nazairienne.

audio : Les pères blancs recrutent à l’école

Les Pères Blancs recrutent à l’école

Nous étions abreuvés d’images du travail des missionnaires en Afrique et j’ai encore en mémoire la couverture d’une revue où l’on voit un Père Blanc descendant l’échelle de coupée d’un navire pour aller à terre en pirogue. Il y avait aussi celles du bon docteur Schweitzer et son hôpital à Lambaréné et puis celles de Tintin au Congo, le bon petit blanc, qui nous donnait une image de notre supériorité dans ces contrées…

Cet après-midi là, je restai scotché sur ma chaise. Installé au bureau du maître. Un père missionnaire était venu nous parler de sa mission en Afrique, je buvais ses paroles. Il était impressionnant dans sa robe blanche, un visage plein de bonté avec des yeux bleus rieurs. Sa voix était envoutante toute la classe était sous le charme. Il passait de temps en temps sa main dans une longue barbe blanche ou dans ses  cheveux rares tirés en arrière. Ah ses mains ! elles parcouraient l’espace avec grâce et semblaient nous entrouvrir un monde d’aventure.

Nous y sommes, en Afrique,  par la pensée : les cases, le long chemin pour aller prêcher la bonne parole, les difficultés de conversion, les pratiques païennes qu’il faut éradiquer, la construction d’un dispensaire dans la mission, les maladies tropicales, les soins infirmiers.

Je me voyais remonter  le Congo à l’arrière d’une pirogue vêtu de ma robe blanche et de mon casque colonial, mon fusil à porter de la main pour parer à quelques attaques de crocodiles.  Les noirs pagayaient en cadence en chantant « U-élé-u-élé-u-élé ma-li-ba makasi »

Ah ! qu’elle belle et intéressante vie.

A la fin de l’exposé il nous fallut répondre  à un questionnaire où on nous demandait bien sûr « Voulez-vous rejoindre les Pères Blancs dans leur mission ? »  Je répondais OUI sans hésiter. Mon copain Gérard J. fit de même.

Quelques jours plus tard, Gérard et moi fûmes convoqués l’un après l’autre dans un petit bureau dans la maison du Directeur. En face de moi le même Père Blanc m’invita à m’asseoir :

« Ainsi tu souhaites rejoindre les missions.

– Ben heu…

– Laisse-moi t’expliquer… »

Il me décrivit tous les avantages que je pouvais en tirer, entre autres que l’ensemble de ma scolarité serait prise en charge par la congrégation que je suivrais toute mes études à Lyon. C’était pour un fils de famille modeste une grande chance.

Il réitéra sa question

« Veux-tu venir avec nous »

C’est difficile pour un enfant de dix ou onze ans de répondre non à une personne qui a un  ascendant sur vous, surtout à un religieux.

En la baissant, je fis non de la tête.

Gérard fit de  même.

Ainsi prirent fin mes aventures africaines nous verrons plus tard que j’y suis allé en Afrique, sur une pirogue, mais c’est une autre histoire.

En écrivant ce récit je me demande ce qu’aurait été ma vie  si j’avais accepté…

Uélé uélé u élé maliba makasi  (Le courant est très  fort)

Olélé, olélé maliba makasi (Olélé ! olélé ! le  courant est très fort)

Luka,Luka (Ramez ! Ramez !)

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Mademoiselle L.

Dans la classe on n’entendait une mouche voler. Si un  adulte rentrait, les élèves se levaient d’un même élan et attendaient qu’on  leur dise de s’asseoir.

Les instituteurs étaient tout-puissants !  Les parents avaient confiance aux maîtres.
Toute sanction était, par principe, méritée. Se plaindre à nos parents ?  C’était l’assurance d’être doublement puni.

Du fait de la disposition des classes avec ce long  couloir, point besoin d’être conduit au directeur. Immanquablement toute mise à  la porte était sanctionnée par celui-ci qui donnait de temps en temps un petit  coup d’œil.

Je n’ai pas souffert, en vérité, de cette sévérité.  Nous suivions un ensemble de règles ce qui nous empêchait pas de faire des  bêtises.

Mademoiselle L.

Cette année là nous avions une nouvelle institutrice  Mademoiselle L. toute fraîche émoulue de l’école normale. Elle avait peut être  vingt ans et je la trouvais très belle.

Je me trouvais à côté de Gérard J. et nos coups d’œil  complices montraient que lui aussi n’était pas insensible à son charme.

Je me penchai vers lui et lui dit quelque chose à l’oreille.  Nous nous regardâmes et une moue de contentement illumina notre visage. Nous  étions tout les deux d’accord.

Notre manège ne passa pas inaperçu

<Mahé ! Viens ici !> me dit-elle

Je montai vers le bureau avec un peu de crainte mais ses  méthodes étaient plus douces que Madame G. et  je savais que je ne risquais pas de châtiment corporel.

<Alors, qu’as-tu dit à J.>

Je ne répondis pas et elle réitéra la question. Je pense  qu’elle était une fine psychologue et compris tout de suite que je ne souhaitai  pas répéter mes propos devant toute la classe.

<Tu viendras à mon bureau à la récréation !>

Vint l’heure de la récréation et je me présentai à son  bureau.

<Alors qu’as-tu dit ?>

Je fis non de la tête

<Alors écrit le !>

Et de mon écriture malhabile j’écrivis : « Vous  avez de beaux nichons »

Elle posa sa tête sur ses mains jointes poussa un soupir et  me dit :

<File en récréation !>

J’étais très heureux de m’en tirer à si bon compte et je rejoignis J.  qui m’attendait avec un peu d’inquiétude…

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La guenon, le singe et la noix

Les livres nous étaient fournis par l’école, néanmoins, il fallait les couvrir à chaque rentrée. Avant que nous puissions le faire nous même, cette tâche était dévolue à mon père et je crois qu’il en prenait grand plaisir.

Nous achetions les fournitures directement à l’école entre autres : un cahier de brouillon pour les exercices, un cahier de devoirs du jour, un cahier de compositions avec un protège-cahier de couleur bien distincte.

Nous écrivions à la plume Sergent Major. L’encre violette était très pâle. Nous supposions que M. Penny la coupait avec de l’eau pour réaliser quelques économies. Le crayon Bic est apparu en 1950 mais son utilisation dans notre école est plus tardive.

Le porte-plume en bois générait quelques problèmes pour certains élèves notamment André. Il le suçait en permanence en quête d’inspiration. Au bout de quelques temps il ressemblait à un palmier rabougri. Pour leur passer cette manie le maître introduisait le manche d’un porte-plume neuf dans une queue d’artichaut et le laissait mariner quelques temps. Cette opération était, en principe, très efficace car elle lui donnait un goût fort désagréable et les dissuadait rapidement de le mettre à la bouche. Pour André rien ni fit, il le rongea de plus belle.

 

Une journée normale, l’école démarrait à 8h30 jusqu’à midi, puis de 14 h à 16h30. Chaque demi-journée comportait une récréation. L’étude commençait à 17h jusqu’à 18h00. Les leçons étaient ainsi apprises, les devoirs faits. Cette pratique permettait un soutien scolaire à tous les élèves.

Pour le cours supérieur la journée commençait à 7h00 par un cours de connaissance générale suivit par les cours normaux et se terminait par le cours du soir de 1800 à 19h00 où l’algèbre, la géométrie, l’anglais étaient au programme. Le jeudi matin était consacré à la préparation aux concours des Chantiers, de l’Aviation et du Collège technique. Nous nous entrainions avec à des exercices de mémorisation ou apprenions le dessin technique.

 

Nous commencions le matin et l’après midi par une dizaine de chapelet avant le premier cours, un Notre Père, dix Je vous salue Marie et un Gloire au Père. Un élève récitait, les autres répondaient. Chacun comptant discrètement sur ses doigts dans le cas ou un Je vous salue Marie eût été de trop.

 

La guenon, le singe et la noix

Je me revois encore ânonner les tables de multiplication et d’addition dans la classe de Madame G. au cours préparatoire. Elle était très sévère et n’hésitait pas à employer la manière forte pour nous faire apprendre. Pour nous récompenser d’un bon travail nous avions droit à une image pieuse mais les coups de règles cinglaient nos doigts lorsque les choses marchaient moins bien.

Je me souviens de la récitation d’une fable de Florian La guenon, le singe et la noix * qui cinquante ans après me laisse encore un souvenir douloureux. Lorsque de temps en temps je feuillette un recueil de fables choisies, un de mes livres préférés, et qu’elle tombe sous mes yeux, je tourne la page rapidement…   

 

Mes parents me l’avait fait réciter et c’est plutôt serein que je montai sur l’estrade auprès du bureau en face de l’institutrice.

 

 Je commençai :

< La guenon, le singe et la noix. Une jeune guenon cueillit une noix dans sa coque…dans sa coque…>

< Verte !> continua madame G.

< Elle y porte la dent,… > s’ensuivit un silence

< Fait la grimace !> < Tu n’as pas appris ta leçon !> tonna-t-elle

<Si madame>

< Alors récite là ! Tend ta main !  >

Je tendis ma main et sa règle tomba d’un coup sec sur les doigts.

< Va à ta place et apprends ta leçon>  me dit-elle.

Assis à ma place j’essayai du mieux que je pusse de mémoriser ces mots qui me semblaient maintenant  danser la sarabande sur les pages de mon cahier.  

Elle me rappela trois fois et trois fois la règle m’a meurtri mes doigts.

Puis vint la récréation et naturellement je restai apprendre ma récitation. Elle m’appela quatre fois et quatre fois la règle cingla mes doigts…

Je fus sauvé par le cours suivant. J’eus bien du mal pour écrire la dictée avec mes doigts endoloris…   

 

*La guenon, le singe et la noix.

Une jeune guenon cueillit
une noix dans sa coque verte ;
elle y porte la dent, fait la grimace… ah ! Certe,
dit-elle, ma mere mentit
quand elle m’ assura que les noix étoient bonnes.
Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit !
Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
vîte entre deux cailloux la casse,
l’ épluche, la mange, et lui dit :
votre mere eut raison, ma mie :
les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Souvenez-vous que, dans la vie,
sans un peu de travail on n’ a point de plaisir.

 

Jean-Pierre Claris de Florian.

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L’école Saint-Joseph de Méan

Je fis mon entrée, en cours d’année,  à l’école de garçons St-Joseph,  rue des frères Monvoisin, à Méan. C’était une école chrétienne, bien que les instituteurs et institutrices fussent tous des laïcs. 

EcoleSaintJosephSituationEcole Saint-Joseph de Méan – Situation 

SituationEcoleSaintJoPlan Ecole Saint-Joseph de Méan – Plan

 Elle était très récente et moderne. Le bâtiment principal comportait quatre classes (1) distribuées par un grand couloir vitré (2) qui donnait sur le terrain de plein-air (3).

Les classes donnaient sur la cour (4) avec ses tilleuls plantés par des parents d’élèves dont mon père.

En face, de l’autre côté de celle-ci, la maison du directeur M. Joseph Pény (5). Le mur du préau (6) nous séparait de l’école des filles (7), tenue par des religieuses. J’ai souvenir que la sœur directrice, sœur Léonie, avait une très forte personnalité au sens propre comme au figuré. 

Chaque classe accueillait 35 élèves en deux divisions. Celle du directeur était double (Classe 1d) et pouvait être séparée par une cloison amovible. Elle accueillait quatre divisions avec un maximum, certaines années, de soixante-dix élèves.

 

L’école était réputée. Les élèves venaient principalement du quartier de Méan-Penhoët mais aussi des communes environnantes : Montoir-de-Bretagne, Trignac, Saint-Malo-de-Guersac, Saint-Joachim.

 

Du passage dans la classe de Mme Gicquel (Classe 1a)  j’ai quelques souvenirs douloureux car celle-ci maniait la règle avec dextérité sur nos pauvres doigts mais elle savait aussi être d’une grande gentillesse et nous offrait des cerises enrobées de chocolat « Mon chéri » lorsque nous l’aidions à faire le ménage dans la classe.

Melle Lucas (Classe 1b) était jolie et très douce. M. Lucas (frère de la précédente) (Classe 1c) avait une très grande autorité puis enfin M. Pény (Classe 1d) qui se dépensait sans compter pour nous permettre de nous en sortir. J’ai souvenir qu’un de mes camarades avait des grosses difficultés, dues à sa surdité, mais ce grand pédagogue  avec des méthodes adaptées à sa situation lui a permis d’obtenir son certificat d’études qui était à l’époque l’examen de base pour entrer dans le monde travail. 

 

PhotoClasse004 Classe de Mme Gicquel

En bas, de gauche à droite : (Gérard Joneau*), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (non prénom), (nom prénom), (prénom nom), (Serge Moyon).

Au milieu de gauche à droite : (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (Patrice Lehic), (Jean-Yves Cherruaud), (prénom nom), (Jacques Grouhan).

En haut  de gauche à droite : (Mme Gicquel), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (prénom Leberre ( ?)), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (nom prénom).

 

PhotoClasse001 Classe de Melle Lucas

En bas, de gauche à droite : Jacques Grouhan, Michel Mahé, (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (Gérard Joneau*), (prénom nom), (Jean-Yves Cherruaud), (prénom nom). 

Au milieu de gauche à droite : (Melle Lucas), (Jean-Yves nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom), (prénom nom). 

En haut  de gauche à droite : (prénom nom), (Yvon Drouillet), (Alain Leroux), (prénom Lehic), (Jean-Hughes Postec ), (prénom nom), (prénom Sarrazin), (prénom nom), (prénom nom), (Serge Moyon).

 

Les tables d’écolier étaient modernes et nous les cirions à la fin de chaque année scolaire. Gare si une marque était faite ! Un petit tapis les protégeait avec un trou en haut à droite pour l’encrier.

Sur l’estrade, le bureau du maître. Au mur, le tableau vert formait triptyque. Les deux parties rabattues nous empêchaient de voir les exercices préalablement écrits par le maître lors, entre autres,  des compositions.

Aux murs les cartes de France, du monde, pendues par deux œillets, permettaient de temps en temps de nous évader en suivant du regard les fleuves, les côtes, les massifs montagneux.  

 

La place des élèves était liée aux résultats, les meilleurs devant, les derniers derrière. Certaines étaient attitrées d’un bout de l’année à l’autre et parfois même d’une année à l’autre. 

Nous portions tous une blouse généralement grise achetée au marché mais certains, ayant des parents plus aisés, arboraient des plus fantaisie, de meilleure qualité et de coupe ce qui créait nettement une différence et rendait la notion d’égalité bien dérisoire.

Le carnet de notes

Mon père était très dur. En principe, le rituel de la correction voulait qu’il commençât par défaire la boucle de son ceinturon de cuir large de cinq centimètres puis de le faire glisser rapidement. La plupart du temps il s’arrêtait à la première étape et nous nous en tirions avec une sévère réprimande.

Les enfants perçoivent très bien les changements d’atmosphère et ce soir là, en rentrant, je me suis dit que cela allait peut être chauffer pour moi. Mon père était attablé les coudes posés sur la table les doigts croisés sous le menton. Ma mère était nerveuse et penchée sur son tricot elle évitait mon regard. Sur la table, mon carnet scolaire que je lui avais remis la veille. Les résultats étaient mauvais voire catastrophiques.

Mon père m’appela, pivota sur sa chaise et me fit venir en face de lui. Vu la situation il fallait à tout prix détendre l’atmosphère et je tentais un :

« J’ai une nouvelle fiancée ! »

Ma mère se retourna, sourit mais replongea rapidement dans son ouvrage. Mon père avait un visage de marbre. Je baissais la tête et mis les mains derrière le dos en signe d’une parfaite soumission. Alors il me dit :

« Ecoute, écoute-moi bien, regarde-moi, regarde-moi ! » Avec son index sous mon menton, il me releva la tête pour bien me regarder dans les yeux  D’une voix ferme il me dit :

« Je n’ai pas eu la chance d’aller à l’école. Très tôt on m’a mit au travail et je veux que tu réussisses, je veux que tu apprennes, c’est important d’apprendre…tu comprends ? »

Il mettait très difficile de soutenir ses deux yeux bleus fixés sur les miens et je tentais plusieurs fois de détourner mon regard mais à mon grand étonnement je les vis lentement se mouiller, ses lèvres se pincèrent, son menton se mit à trembler, sa voix devint plus faible puis deux larmes coulèrent, lentement, symétriquement, sur un visage transformé par le chagrin.

« Promet-moi de bien travailler ! » Sa main rugueuse, calleuse, habituée à déverser de la fonte dans la gueule béante du cubilot caressa doucement ma joue.

Promesse fut faite… et réalisée.

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Les obsèques de mon grand-oncle

Nous recevions peu. A chaque élection nous mangions une tête de veau sauce vinaigrette  avec un couple de retraités sans enfants. Il me semble que c’était une vieille pratique républicaine symbolisant la chute de la monarchie.

Le grand moment c’était la visite rituelle, à la nouvelle année, vers onze heure, chez ma grand-tante Marie et mon grand-oncle Donatien. Mon père mettait un point d’honneur que nous fussions les premiers. Nous étions là dans un autre milieu. Mon oncle était contremaître à la chaudronnerie, ce qui est à l’époque était une place très élevée dans l’entreprise, son frère Joseph était sous-directeur aux Forges de l’Ouest.

Lorsque que ma tante se penchait vers moi et me parlait doucement en me souhaitant une bonne année et me demandant comment se passait l’école, mentalement je récitais, en bon polisson, ce que nous disions à la récréation : « Bonne année, bonne santé, la foire au c.. pendant toute l’année »  mais un « Bonne année ma tante. » sortait d’une voix claironnante. Nous avions droit à un paquet de crottes de chocolat.

Là, nous rencontrions toute la famille entre autres : Denise et André mes cousins, André m’impressionnait beaucoup toujours en costume cravate gris, directeur d’entreprise, Paulette et Jean, il était ténor et chantait à l’église dans une chorale. Odette et Lucien, le frère d’André et leurs enfants, les jumeaux, Alain et Gilbert. La salle à manger était pleine, chacun prenant des nouvelles des autres. Mes parents écoutaient, acquiesçaient mais restaient souvent silencieux.

 

Mon oncle se prénommait François mais ma tante n’aimait pas son prénom. Elle préférait l’appeler Donatien qu’elle trouvait beaucoup plus chic. Elle était très précieuse et toujours très bien mise. Pour chaque repas important, elle préparait sa table la veille et tout y était, fourchettes à huitre, couteaux à poisson etc.

Lorsque nous étions invités, nous faisions de notre mieux, mon frère et moi, et dans une certaine mesure nous copions une certaine éducation.

Mon oncle était coureur cycliste et il a pratiqué ce sport, au Vélo Club Nazairien, jusqu’à un âge avancé en entrainant les plus jeunes. Il prenait plaisir à faire bouger ses biceps à mon grand étonnement. Je l’aimais beaucoup, il était d’une extrême simplicité. A chaque repas de famille, il déclamait des monologues et lorsque parfois c’était un peu osé, pour l’époque, ma grand-tante minaudait « Donatien il y a des enfants ! »  « Je sais Marie, mais il n’y a rien de bien méchant »

Nous avions ordre de ne pas sortir de table. Nous restions assis patiemment, nous écoutions les grandes personnes. Bien entendu il ne nous serait jamais venu à l’idée d’intervenir sauf si nous étions invités. Si parfois une certaine excitation se faisait jour, un seul regard de mon père nous faisait cesser immédiatement. Cela faisait la  fierté de nos parents, nous étions bien élevés et pas du tout traumatisés. Ceci faisait partie d’un code de conduite. Nous savions que le soir même toute liberté nous serait donnée pour courir, avec nos lance-pierre, dans les prés.

 

Les obsèques de mon grand-oncle

Nous allons faire un bond, en février 1993, lorsque mon oncle décéda à 98 ans une semaine après ma tante Marie.

Je me présentais alors à l’église de Saint-Nazaire et ma grande surprise plusieurs porte-drapeaux attendaient sur le parvis. Un de mes amis ancien combattant avec qui je partageais quelques convictions politiques vint à ma rencontre. Il me demanda quel lien j’avais avec le défunt. Je lui répondis que c’était mon grand-oncle alors il me mit ma main sur l’épaule et me dit respectueusement : «  Ainsi, vous êtes son petit-neveu… » 

Le corbillard arriva. Dès que le cercueil fut sorti, on le recouvrit d’un drapeau tricolore. Les porte-drapeaux se placèrent de chaque côté et inclinèrent leur hampe à son passage.

Puis vint le moment où la mémoire du défunt fut évoquée. Je découvris alors que cet homme, engagé à 19 ans, avait connu la grande guerre et son flot de malheurs et qu’il était chevalier de la légion d’honneur, croix de guerre 1914 -1918, médaillé militaire etc. mais jamais il n’en parlait. J’appris plus tard que le onze novembre de chaque année, il allait saluer la mémoire de ses camarades mais n’arborait jamais ses médailles.

Et quand dans les cérémonies officielles je vois toutes ces gens, béret vissé sur la tête et torse bombé placardés de médailles, je pense à mon grand-oncle et il me semble alors que sa simplicité le rendait encore plus digne d’intérêt.

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Une soirée mouvementée

Notre rue était un microcosme du monde ouvrier de l’époque : avec ses familles plus ou moins nombreuses, ses retraités, son veuf et son fils, ses gens seuls, son buveur invétéré et violent. Certains un peu plus dans la misère que d’autres, toujours essayant, pour la plupart dignement, de survivre.

Les femmes de cette époque ne travaillaient pas et s’évertuaient à donner le meilleur d’elles-mêmes pour leur mari, leurs enfants, la maison : cousant, reprisant, briquant, astiquant, calculant toujours pour arriver à la fin de la quinzaine, attendant le payeur des allocations familiales, tricotant des pull-overs toujours sur le même patron en attendant que le mari, fatigués après huit heures de travail six jours sur sept, s’endorme pour éviter quelques assauts amoureux.

Toujours en bleu de travail, uniforme de sa condition mais fier de le porter, il était manœuvre, soudeur, traceur de coque ou mécanicien à bord des navires du chantier naval jardinant, bricolant, toujours affairés.

Puis Il y avait les enfants heureux et libres, criant, piaillant dans la rue et les terrains vagues alentours qui étaient leurs domaines d‘aventures et de jeux. On s’occupait peu de savoir où ils étaient, il fallait simplement qu’ils soient à l’heure aux repas.

De l’entraide, de l’amitié ? Pas plus, pas moins qu’ailleurs. Chacun compatissant au malheur des autres en priant Dieu que rien ne leur arrive ou parfois pleurant d’abord sur eux-mêmes en extrapolant que cela pourrait leur arriver.  Et quand par malheur la maladie s’insinuait, la misère arrivait par la grande porte pour les moins lotis.

 

Une soirée mouvementée 

Mon père ce soir là était rentré très fatigué, pâle et chancelant. Il s’alita immédiatement. L’inquiétude était grande dans la maison. Ma mère allait et venait de la chambre à la cuisine. Elle avait appelé le Docteur Samama en allant téléphoner à la boucherie Barré à l’entrée de la rue, seul endroit où on pouvait trouver un téléphone. 

Jamais je ne l’avais vu couché à cette heure de la journée. Inconsciemment je m’attendais à quelque chose de grave. Je m’assis sur une chaise non loin de lui.

Puis d’un coup, il fut pris de vomissement et un flot de sang inonda les draps blancs et le parquet. Je criais et me mis à pleurer et tout de suite il me dit « Ne t’affole pas, ce n’est rien, ce n’est rien »  Sa tête retomba sur l’oreiller et il esquissa un sourire pour me rassurer.

Un second flot de sang s’écoula dans une cuvette que ma mère avait été cherchée. J’avais le sentiment que sa vie s’en allait dans ce récipient.

Alors, les  doigts entrelacés pressant de toutes mes forces ma poitrine, les yeux fermés comme pour fuir cette vision cauchemardesque, je me suis mis à prier, prier avec ferveur comme par la suite je n’ai jamais prié, toute mon âme, tout mon être envoyait vers cette divinité une demande, une faveur, une supplication de repousser la mort. J’enchainais les Je vous salue Marie, et les Notre Père. Je n’entendais plus ma mère qui me demandait de quitter la pièce. Puis tout s’enchaina rapidement, le docteur arriva, l’ambulance, Madame Barré vint nous chercher mon frère et moi pour nous emmener diner en attendant le retour de ma mère de l’hôpital.

Nous nous retrouvâmes dans une cuisine claire et spacieuse. Tout en mangeant, je parcourais du regard cet univers fort différent, plus moderne. Je remarquais l’eau chaude et froide sur l’évier, la gazinière. Un autre étonnement nous buvions de l’eau de Vichy avec une larme de vin. Ils étaient jeunes et sans enfants et leur prévenance et leur gentillesse sont restées gravées dans ma mémoire.

 

Ma mère attendit longtemps dans la salle d’attente et l’arrivée de la sœur infirmière avec le Docteur Samama lui fit comprendre tout de suite que le pire était à craindre.

« Faites votre lit, dans une heure on vous le ramène ! »  dit-elle sans ambages.

« Je ne crois pas ma sœur, avec ce que je lui ai donné il passera la nuit. » répondit-il plutôt sèchement.

Il ramena ma mère désemparée à la maison.

Mon père survit et une longue période d’hospitalisation commença. Ma mère allait le voir chaque jour par le bus et lui amenait des œufs au lait, des petits flans. J’y allais le jeudi et ma grande joie était de coller mon oreille sur le petit haut-parleur caché dans un coussin que les malades plaçaient sur l’oreiller pour éviter de déranger leur voisin. Il y avait plusieurs canaux dont un de musique classique et curieusement c’est là que je découvris avec fascination son existence.

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Un voleur dans la cour

Notre logis se composait de 4 pièces : une cuisine, une salle de séjour et deux chambres. J’en partageai une avec mon frère.

La cuisine était petite et nous prenions nos repas dans la salle de séjour. Un grand évier avec un simple robinet d’eau froide servait aussi bien pour la vaisselle que le linge.

Pour conserver les aliments, l’été, nous disposions d’une glacière. Elle ressemblait à un petit frigidaire actuel mais sans système de refroidissement. Ma mère achetait un quart de pain de glace tous les jours au camion réfrigéré où à la Glacière sur le port de Saint-Nazaire et le ramenait enveloppé dans un sac de jute sur sa bicyclette.

 

Il n’y avait pas de salle de bain. Les jeunes enfants étaient douchés debout dans l’évier de la cuisine. Les plus vieux allaient aux bains douches situés sur la place du marché.

 

Dans la salle de séjour, outre la grande table ronde et les meubles Henri Deux, trônait la cuisinière. Elle était entièrement en fonte. La partie inférieure avec son parement recouvert d’émail blanc comportait un four, un foyer et son cendrier avec sa porte et son système d’aération, un réservoir, avec son robinet en bronze, qui nous assurait une réserve d’eau chaude permanente. La partie supérieure était pourvue d’une grande bouche circulaire que l’on pouvait ouvrir anneau par anneau avec un tisonnier et par laquelle on l’alimentait en bois ou charbon. Cette partie oxydable conservait un poli et un éclat métallique minutieusement entretenus par ma mère.

Périodiquement mon père réfectionnait le foyer avec de la terre réfractaire ramenée de la fonderie.

Elle était alimentée, la plupart du temps, avec du bois qu’il allait chercher dans le bassin de Penhoët. C’était des planches utilisées dans la confection des échafaudages lors du carénage des navires. Il les remontait sur le quai avec un lasso qu’il passait à l’une des extrémités pour les hisser sur le quai puis les chargeait sur sa remorque, sa « cariquelle », attelée à sa bicyclette. La peinture et le mazout qui les souillaient engendraient lors de leur combustion des effluves assez désagréables dans la maison.

Il était courant qu’un feu se déclarât dans le tuyau d’évacuation des fumées relié à la cheminée. Celui-ci rougissait brusquement. Ma mère alors, calmement, appliquait sur toute sa surface des sacs de jute saturés d’eau pour le refroidir.  

Le marchand de charbon, M.Ménard, passait régulièrement dans notre rue avec son attelage. Debout sur celui-ci, les jambes légèrement écartées, il tenait les rênes en sifflant tout le temps. Son cheval, portant des œillères et attelé à une remorque à pneus, allait d’un pas lent et régulier. De grands sacs noirs pleins de boulets attendaient d’être déchargés à dos d’homme dans les caves et caveaux.

 

 

Un voleur dans la cour

C’était un rituel, chaque soir mon père donnait à manger aux lapins,  fermait les caveaux dans la cour et les volets coulissants du bungalow.

Ce soir là il faisait nuit noire et il s’attachait à fermer le dernier volet, celui de notre chambre, lorsqu’il sentit un objet dur sur sa colonne vertébrale et une voix lui intima :

« Haut les mains »

Lentement mon père s’exécuta puis, sans attendre, d’un mouvement de rotation rapide il envoya sa main droite sur le côté du visage de son agresseur. Ce dernier poussa un cri et s’affaissa sur le sol.

Il fit coulisser le volet pour redonner de la lumière et découvrit, ahuri, mon frère Marcel étendu sur le sol avec un fin filet de sang coulant d’une de ses narines.

Rapidement il le releva et l’emmena à l’intérieur de la maison. Ma mère en voyant mon frère dans cet état s’écria :

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi l’as-tu frappé ? »

«  J’ai cru que c’était un voleur »  dit-il puis de raconter et enfin de lui demander:

« Mais pourquoi as-tu fait ça ?

« Pour te faire une farce » dit-il en pleurant.

Le repas fut très calme ce soir là, de temps en temps je jetais un petit coup d’œil à la joue un peu rouge de Marcel  et au bout de coton hydrophile qui pendait d’une de ses narines.
 UnVoleurDansLaCour
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L’alimentation

L’essentiel de notre alimentation provenait de la pêche. Mon père allait souvent de nuit sur le vieux môle de Saint-Nazaire avec le carrelet mobile d’un de ses amis. Le prix de la location : le partage de la pêche.  

Lorsqu’il eut le projet d’en acheté un,  il essuya un refus net de ma mère. Elle n’en voyait pas la nécessité.

Son ami souhaitant vendre le sien, il emprunta en cachette un peu d’argent et en fit l’acquisition. Les premières prises furent vendues pour rendre le prêt.

Il s’avérera que c’était vraiment une très bonne idée. La ressource, de ce fait, augmenta et la part vendue assura un complément non négligeable dans l’économie du ménage.  Ma mère devint ipso facto une spécialiste pour cuisiner le poisson… surtout pour varier les menus. Fritures, matelotes d’anguilles, mulets au four, plies à la meunière furent du menu midi et soir.

En février, c’était les civelles que nous achetions au marché sous la forme de pains de cent grammes ou directement aux pêcheurs du petit port de Méan.

Chaque grande marée, quand c’était possible, nous nous adonnions à la pêche à pied (moules, bigorneaux, berniques, huîtres) à Saint-Marc-sur-mer. On emplissait un sac de jute.

La pêche à la crevette se pratiquait au haveneau en face le collège Saint-Louis sur le front de mer à Saint-Nazaire. Les coques plage Benoit à la Baule.

 

La soupe était le plat incontournable du soir. La soupe de pain, bouillon de légumes ou de viande dans laquelle étaient incorporées des gros morceaux de pain dur, était la plus courante. Parfois mon père faisait chabrol : il ajoutait un peu de vin rouge au reste de son bouillon.

Je préférais la soupe de lait : le lait mijote doucement avec des oignons préalablement revenus dans du beurre puis on incorpore des morceaux de pain dur.

Lorsqu’il faisait très chaud ma mère préparait une soupe à la pie ou trempinette, c’était du pain trempé dans un mélange, servi très frais, d’eau, de vin et de sucre.

 

Plus rarement elle nous faisait des galettes et des crêpes (ces dernières surtout à la Chandeleur), la bouillie de blé noir ou groux dans laquelle nous faisions un puits pour mettre le morceau de beurre et nous la dégustions à la cuillère. Elle était meilleure le lendemain, coupée en cubes et passée avec du beurre à la poêle.

 

Avant de l’entamer, le pain était signé sur l’envers par une croix faite à la pointe du couteau. S’il ne reposait pas sur le bon côté nous avions une petite réflexion du genre: « Respecte le pain petit, il est dur à gagner.» Jamais il n’était gaspillé, il terminait souvent en pain perdu : Les tranches sont trempées dans un mélange de lait et d’œufs fouettés. Elles sont cuites à la poêle de chaque côté puis servies saupoudrées de sucre.

Mon père terminait toujours son repas par une tartine beurrée.

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Un exercice de sécurité improvisé.

Chaque famille possédait un petit jardinet où étaient cultivés les légumes et les fruits pour améliorer l’ordinaire.  Le nôtre était contigu à celui de deux de nos voisins. Haricots, pommes de terre, aulx, oignons, salades y étaient cultivés. Par soucis d’économie utiliser le service d’eau pour l’arrosage était exclu. L’eau de pluie était récupérée dans des fûts et répandue parcimonieusement avec un arrosoir. 

Un brugnonier nous donnait quelques rares fruits mais ceux des quelques rangs de fraisiers, en marinant souvent dans un mélange d’eau et de vin sucré, faisaient d’excellents desserts.

Ma mère adorait les fleurs : marguerites, gaillardes, cosmos s’égrenant d’une année à l’autre, pois de senteur escaladant le grillage de la clôture donnaient des couleurs à notre jardin.

Nous avions aussi quelques lapins, nourris le plus souvent des épluchures et du fourrage que nous allions chercher dans les prés. Le dépeçage se faisait dans le caveau. La pauvre bête était pendue par les pattes arrière. On lui crevait un œil pour récupérer le sang, puis la peau était cisaillée au niveau des chevilles arrière. Promptement mon père enlevait d’un coup la peau jusqu’au cou. J’ai assisté plusieurs fois à cette opération et je n’ai pas le souvenir d’avoir été impressionné, c’était dans la nature des choses. C’était aussi l’espérance d’un civet ou d’un excellent pâté. 

Le jardin était le domaine de Mistigris notre chat qui passait son temps à errer dans le quartier.

Très longtemps après, lorsque j’eus le temps de jardiner, je me suis surpris à refaire les gestes appris avec mon père et je compris alors la valeur de ces petites choses qui composent l’héritage transmis. Ma mère m’a donné la passion des fleurs.

 

Un exercice de sécurité improvisé.

Un soir ma mère a demandé à mon père de lui expliquer le fonctionnement de l’extincteur placé près de la porte d’entrée qui donnait directement dans la salle de séjour car le matin même j’avais mis le feu à la crèche de Noël.

Profitant d’un instant d’inattention de celle-ci j’avais rajouté une petite bougie allumée au fond de la grotte entre le bœuf et l’âne pour faire joli. Le papier crèche s’enflamma, ma mère alertée par mes cris eut juste le temps d’éteindre le début d’incendie.

Après ce malheureux épisode le maniement de l’extincteur lui parut essentiel.

Rappelons qu’il était constitué d’un cylindre d’acier avec sur la partie supérieure une gâchette avec sa goupille de sécurité et une buse où jaillissait le gaz pour attaquer et étouffer le feu.

Pour montrer combien il était facile de l’utiliser mon père lui proposa une petite démonstration. Il l’enleva de son support, retira la goupille, retourna l’extincteur et pressa la gâchette une gerbe de gaz blanchâtre fusa vers la table de la salle de séjour, ma mère cria, mon père surpris mis quelques secondes pour la relâcher… trop tard le mal était fait.

Ce genre d’extincteur était à usage unique car à l’intérieur une ampoule se brise au retournement. Il  pensait que le fait de relâcher la gâchette et de le remettre à l’endroit le processus s’arrêterait. Un  liquide brun continuait de suinter de la buse car elle ne devait pas être étanche. Très vite l’extincteur fut évacué dans le jardin.

Ma mère était très fâchée car elle craignait que le liquide n’attaquât la patine de notre grande table ronde et massive aux pieds sculptés témoin de jours bien meilleurs et qu’elle entretenait amoureusement à la cire d’abeille.

Ce soir là le diner fut silencieux, pour nous cela ne changeait rien il nous était interdit de parler à table sauf si on nous interrogeait, mais ce qui m’ennuyait c’était la décision irrévocable de nos parents de ne plus faire de crèche…

ExerciceSécuritéImprovisé

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Le tour de France

L’usine Le Polystyrène a fermé, mon père trouva un emploi aux Fonderies de Saint-Nazaire à Penhoët. Probablement pour éviter des frais de transport trop importants nous déménageâmes au Pré-Gras.

Les premiers logements de cette cité furent ceux des ouvriers écossais venus avec John Scott en 1862 pour implanter un chantier naval à Penhoët. Juste après la guerre, dès 1945, on y installa des bungalows dans l’attente de la reconstruction de la ville anéantie par les bombardements. Un provisoire qui perdura jusqu’en 1970. 

C’était le quartier populaire  par excellence, habité par des ouvriers du Chantiers ou de Sud-Aviation les deux plus gros pourvoyeurs de travail de Saint-Nazaire.

Notre impasse était bordée à gauche et à droite de bungalows posés dans leur longueur, à droite deux maisons Scott avaient perduré. La route se terminait sur un terrain vague, notre aire de jeu favorite, bordé par un ancien terrain militaire allemand  que nous appelions «La côte » avec des blockhaus recouverts de végétation, derrière celui-ci le chantier naval. 

Chaque  bungalow était séparé par le milieu en deux appartements avec une  porte d’entrée sur les pignons. Pas de salle de bain, les toilettes étaient dans la cour. Notre maison portait le n°1033B.

 

Le tour de France

Il y a des souvenirs d’enfance qui marquent toute une vie. Ce jour là, ma mère m’a demandé de rester à l’intérieur de la maison mais me faire tenir tranquille était difficile. Au bout d’une heure de supplications, elle m’a autorisé à rester dans le jardin à condition de ne pas faire de bruit. Bien entendu promesse fut faite.  

Mon jeu favori était le « Tour de France » pratiqué sur une route tracée à la main dans la poussière avec des figurines représentant des coureurs cyclistes. Leur  position respective était liée au point d’arrivée d’une bille poussée de loin en loin par une chiquenaude.

Le premier quart d’heure était consacré à la création du circuit et je restai plutôt calme. J’avais remarqué des va-et-vient dans la cour de la maison d’à côté, les gens rentraient, sortaient, tous avaient un visage grave. Ma mère apparaissait de temps en temps sur le seuil de la maison, jetait un coup d’œil vers la maison voisine, se tournait vers moi, posait son doigt sur la bouche pour que je fisse silence.

Le circuit terminé je me mis à jouer. Comme tous les garçons de cet âge je commentais la course comme il se doit en imitant le journaliste de la radio, le bruit des motos suiveuses et les cris de la foule massée sur le bord de la route. Les « Pousse sur les pédales mon gars » , les « vroum-vroum » , les « Le maillot jaune est tombé ! » emplirent rapidement le jardin.

En quelques secondes ma mère me prit sous son bras et très vite rentra dans la maison en faisant fi de mes cris et protestations.

Elle me réprimanda et me dit qu’à côté il se passait quelque chose de grave et que je devais me tenir tranquille.

Lorsque je fus calmé, elle me prit dans ses bras et retourna sur le seuil de notre maison. Alors je vis sortir, de chez les voisins, porté par deux hommes en noir, un petit cercueil et compris que ma petite copine était décédée. Ma mère me serra un peu plus fort.

Quelques jours auparavant son père l’avait amenée, enveloppée dans une couverture, près de notre clôture. Je suis allé lui cueillir un brugnon, j’ignorais que c’était un au-revoir.

Cinquante ans après je pense à elle parfois en me disant combien j’ai eu de la chance de vivre tant de choses…

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Le combat de catch

J’ai un vague souvenir des grandes grèves de 1955, conflit mythique dans les Chantiers Navals où les métallos, après huit mois de conflits avec des affrontements violents, obtinrent 22% d’augmentation.  J’ai dû ressentir fortement les inquiétudes de mes parents, surtout de ma mère, puisque j’en garde encore des images. Devant la gravité de la situation, peut-être pensaient-ils à un soulèvement général, ils avaient fait provision d’huile, de café, de savon de Marseille en vue d’un possible rationnement. Ils avaient tiré des leçons de la guerre et prenaient les devants.  Je les vois encore placer ce trésor dans une armoire en bois peint avec interdiction formelle de révéler son existence.

 

Un peu plus tard, je fis mon entrée à l’école Saint-Joseph de Saint-Nazaire, tenue par les frères de la Mennais. J’ai dû faire une année complète  car je me souviens d‘une kermesse, qui dans toutes les écoles avait lieu en fin d’année, où je dansais sur un podium vêtu d’un pyjama blanc sur lequel mes parents avaient collé des étoiles de toutes les couleurs. Un garçon était habillé avec un splendide costume d’arlequin qui détonait avec l’ensemble. Soucis des parents de valoriser la classe sociale de leur rejeton ? Probablement. 

La maternelle se situait dans le fond de la cour dans un préfabriqué. Notre institutrice s’appelait Mademoiselle Marie-Thérèse une jeune et jolie blonde dont je devins immédiatement éperdument amoureux.

 

Le combat de catch.

Mes parents sortaient rarement mais mon père avait réussi à décider ma mère à assister à une rencontre de catch à Saint-Nazaire bien qu’elle n’aimait pas la violence.

 

Reportons nous à ce soir mémorable : Il y a sur le ring, comme dans tous bons combats, le Bon et le Méchant.

Depuis le début le Bon est dans une mauvaise posture, là, un genou à terre,  il est presqu’anéanti. Mais voilà que l’arbitre, s’enquérant d’un problème auprès d’un officiel, tourne le dos au combat… Le Mauvais en profite pour lui faire une clé au cou et donne de violents coups de genoux dans le dos.

La foule debout hurle devant tant de malhonnêteté, mes parents font de même criant leur indignation.  L’arbitre est-il aveugle ?  Ne voit-il pas les mauvais coups portés en douce ? Les spectateurs sont outrés par une telle incompétence.

Maintenant le Mauvais s’exhibe,  se pavane, sous les huées des spectateurs, les invitant à monter sur le ring et combattre avec lui. 

Le Bon se relève difficilement et dans un regain d’énergie reprend le combat. L’atmosphère est surchauffée. Le commentateur hurle dans son micro.

Mais la justice revient toujours du bon côté, le Mauvais est maintenant face contre terre, immobilisé par une puissante clé.  L’arbitre un genou à terre commence à compter…

Et c’est alors que mon père prend conscience que Gaby, sa Gaby est debout vociférant comme une furie: « Tue-le !, tue-le ! » ses voisins immédiats la regardent étonnés d’un tel langage dans la bouche d’une femme si charmante…

 

Ce que je sais c’est qu’il eut mille misères à la calmer et que jamais, plus jamais il l’emmenât à un combat de catch.  

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La leçon de bicyclette

Dès les beaux jours, le dimanche, à l’époque les ouvriers travaillaient six jours sur sept,  nous allions à bicyclette à la plage de Saint-Marc-sur-Mer charmante station balnéaire familiale située à 6 km à l’ouest de Saint-Nazaire immortalisée par Jacques Tati par son film  Les vacances de M. Hulot  en 1951. 

Nous faisions, toujours à bicyclette, ce que mon frère et moi appelions ‘Les grands voyages’ vers Pénestin, Piriac où nous nous adonnions à notre passe-temps favori la pêche à pied. Je me souviens d’un orage très violent lors d’un périple à Pont-Château sur la tombe de Paul le frère de maman.

Marcel roulait sur son petit vélo blanc et de temps en temps mon père se mettait à couple et l’aidait en le poussant. Moi j’étais sur le siège arrière de ma mère. Nous arrêtions pour pique- niquer, en général dans un café  muni du panonceau « Ici on reçoit avec provisions ». Le nombre de voitures augmentant rapidement ces escapades, de l’avis de ma mère,  devinrent trop dangereuses et cessèrent.

Autre voyage, chaque année, ma mère nous emmenait à Nantes avec les autocars Drouin. Nous partions de très bonne heure. Le voyage était long et le car s’arrêtait dans chaque bourgade. Nous descendions à la gare routière du Cours des 50 Otages. Puis nous allions directement au Saint des Saints le magasin Decré haut lieu de la consommation de l’époque. J’avais plaisir à parcourir ce lieu extraordinaire et surtout à prendre les escaliers mécaniques.

 

La leçon de bicyclette

Vint le jour pour moi de prendre ma première leçon de bicyclette.  Elle eut lieu sur une placette circulaire entre deux immeubles  avec en son centre un lampadaire et bordée par des espaces verts.

Mon père me fit monter sur le-petit-vélo-blanc de Marcel et le constat fut immédiat : il était trop grand pour moi, même en baissant la selle au maximum. Mes pieds ne touchaient pas les pédales, il manquait un ou deux centimètres.

« Des cales feront l’affaire. » pensa-il et il installa deux plaquettes de bois sur celles-ci.

Un premier essai fut mené en ligne droite. Les pédales étant déséquilibrées  par leur charge additionnelle, les cales se plaçaient vers le bas dès que je levais quelque peu les pieds ce qui avait pour conséquence d’annihiler le système.

Nouvelle idée : Il fixa mes pieds sur les pédales avec des rondelles de chambre à air en prenant soin de vérifier que je pouvais les retirer facilement.

Le second essai en ligne droite fut concluant. Il courrait à côté de moi en me maintenant en équilibre. Je sentais sa main rassurante sur mon dos et je pédalais avec entrain.

Bientôt je fis le tour de la placette toujours avec mon père à mes côtés et après plusieurs tours, peut être était-il fatigué ? Il me laissa aller seul.

Ne sentant plus sa main protectrice, abandonné à mon sort, condamné à pédaler, je fus pris de panique et chutais lourdement sur le côté, les pieds toujours emprisonnés.

Mes cris attirèrent quelques voisins aux fenêtres et aux loggias et surtout ma mère qui se demandait ce que l’on faisait à son pauvre petit.

La première leçon s’arrêta là. Mais il  perfectionna son système de cales et bientôt la bicyclette n’eut plus de secret pour moi.
 
 
 
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Un mort, trois blessés.

Nos terrains de jeux, liés à notre âge, étaient fort différents. Marcel allait surtout jouer autour et dans un marais, en radeau, non loin de notre domicile, qui sera plus tard le Parc paysager, tandis qu’une placette entre deux immeubles avec un lampadaire en son centre m’était dévolue. Ma mère pouvait ainsi me surveiller de la loggia. Là, mon père m’appris à faire de la bicyclette.

Les jours de pluie nous jouions dans le grenier où une balançoire avait été installée. Marcel y invitait ses amis et parfois j’étais autorisé à rester avec eux. Je me souviens particulièrement d’un  garçon qui m’avait beaucoup impressionné en déclarant qu’il voulait devenir charcutier pour gagner des tas de pièces d’or; Plaise à dieu que son vœu se soit réalisé.  

Je n’ai pas le souvenir qu’on nous offrait des jouets à Noël. Mon père nous en fabriquait. J’ai l’image d’une éolienne dont l’hélice avait habilement été taillée dans du bois avec en son axe un roulement à billes et un garage réalisé avec des  carreaux de plastique blanc rapportés de l’usine.

J’ai très peu de souvenir de Louis de quatorze ans mon ainé si ce n’est qu’il me faisait très peur en faisant le mort et qu’il apprenait à mon frère Marcel à équiper des voitures miniatures d’un moteur à réaction constitué d’un tube d’aspirine et d’une pellicule photographique qui se consumait à l’intérieur.

N’allant pas encore à l’école, je m’initiais à la lecture avec  ma mère : Perlin et Pinpin  les joyeux nains, Titounet et Titounette, Sylvain et Sylvette et leurs compères.

Marcel me faisait aussi jouer avec des mots. Il écrivait à la craie la première lettre et la dernière, les autres étant remplacées par un tiret. Il me fallait les deviner.

C’est à cette époque que je pris conscience de la mort. Le souvenir est très vivace. J’étais dans mon lit et la pensée que je pouvais perdre ma mère m’est venue. J’ai pleuré longuement.

 

 

Un mort, trois blessés.

Je me souviens d’une blague que m’avait faite mon père en lisant son journal. Très concentré sur une des pages il avait dit le plus sérieusement du monde  « Un bébé tue sa mère à coups de biberon ».  J’accourus alors en criant « Où ça, où ça papa, montre », ce qui a bien fait rire mes parents. 

Mais en fait, moi aussi, assez rapidement j’ai fait  mes premières armes pour les canulars.

Je n’allais pas à l’école donc je n’avais pas six ans et j’étais sur le balcon de la porte-fenêtre de la chambre de mes frères. Il donnait sur le Boulevard Mermoz et au loin on apercevait le carrefour de la route menant au moulin du Pé. Je remarquai un attroupement au milieu de celui-ci et bien vite je courus vers ma mère qui reprisait dans la salle de séjour et lui annonçait fièrement « Un mort, trois blessés »  « Où » me demanda-t-elle ?  « Là-bas » répondis-je et je l’emmenai sur le balcon.

Lorsqu’elle vit l’attroupement, sans réfléchir, elle me prit dans les bras et descendit prévenir notre voisine du dessous Mme A. Cette dernière courut pour aller aux nouvelles.

Elle revint un peu dépitée. C’était un accident sans gravité. Ma mère était un peu gênée mais « Mon fils quelle imagination » se disait-elle
 sans doute.
 
 
 

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Un achat à la salle des ventes.

Mon père et mon frère Louis furent embauchés dans une usine Le Polystyrène à Saint-Nazaire sur la route de l’Immaculée. La famille s’installa au 4, Boulevard Mermoz au Grand-Marais dans un immeuble neuf issu de la reconstruction.

Là, les images sont plus précises mais pour certaines il se peut encore que mes parents, un peu plus tard, aient rafraichi ma mémoire. 

L’appartement possédait une salle de bain, c’était pour l’époque un gage de grand confort.

Les murs de la salle à manger étaient peints en jaune, je me souviens encore de la marque de la peinture : Bonalo. Le parquet amoureusement entretenu avait fait l’objet d’un essai de vitrification par mon frère et mon père avec un produit de l’usine.  

Ma mère qui adorait chiner, passait son temps à la salle des ventes Aulnette à Saint-Nazaire. Nombre de nos très beaux meubles anciens furent achetés dans cette institution nazairienne.

J’ai encore dans l’oreille le ronronnement de la salamandre et le carillon sonnant les quarts, les demies et les heures en imitant la sonnerie de Big Ben. Mon père, précautionneusement,  remontait le mécanisme des aiguilles et la sonnerie chaque semaine en comptant les tours de clé pour ne pas abimer les ressorts. Son tic-tac rythmait une vie heureuse.

Le carrelage du couloir et de la cuisine était fait de tommettes rouges et j’avais un malin plaisir à laisser tomber mes billes sur celui-ci. Les rebonds successifs exaspéraient nos voisins du dessous.

Le grand essor économique de l’après-guerre favorisait l’apparition d’outils pour aider la ménagère. Mes parents avaient acquis une machine à laver dont la cuve fixe était chauffée avec le gaz. A l’intérieur un batteur vertical en rotation alternative brassait le linge. L’essorage était réalisé en passant le linge entre deux rouleaux, fixés sur la partie supérieure, mus par une manivelle.

 

 

Un achat à la salle des ventes.

Malgré notre déménagement de Méan nous avions conservé notre médecin de famille le docteur Samama. Il faut dire que ma guérison d’une diphtérie impliquait pour toute la famille, et surtout ma mère, une confiance absolue à son diagnostic. Je pense que mon cas a contribué à établir sa notoriété dans le quartier de Méan.       

Dés qu’il avait terminé sa consultation, je l’entrainais par la main dans l’appartement en lui faisant découvrir les dernières acquisitions en mobilier et bibelots de ma mère. Il se prêtait de bonne grâce à ce jeu et m’accompagnait avec un sourire complice et des yeux rieurs.

« Regarde la pendule que maman a acheté à la salle des ventes… Elle est belle hein ? »

Je l’entrainais vers un autre meuble : « Et regarde elle a acheté ceci… Et puis cela aussi… »

 Il se pencha vers moi et d’un ton rieur il me dit :

« Et toi où as-tu été acheté ? 

– Ben à la salle des ventes tiens ! » répondis-je immédiatement.

Ma mère et lui éclatèrent de rire.

Cette petite histoire par la suite me fut très souvent racontée.
 
 
 
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Parole du curé

Puis vint le jour de ma naissance à Nantes en août 1951. Quelques temps après mes parents quittèrent Nantes pour Méan un quartier de Saint-Nazaire.

Avez-vous essayé d’aller aux tréfonds de votre mémoire d’enfant là où seules quelques images subsistent ? J’ai un vague souvenir d’un chat sur une chaise les pattes de devant sur le bord d’une fenêtre. Un autre me vient à l’esprit, j’étais probablement dans ma chaise haute et je tapais sur les timbres d’un réveil avec une cuillère. Aux deux descriptions que je lui fis, ma mère m’a dit qu’elles correspondaient bien à l’époque où nous habitions Méan.

Mes débuts dans la vie furent difficiles. A deux ans, sans l’acharnement d’un jeune médecin tout juste sorti de la faculté, le docteur Samama, ma vie se serait arrêtée là. Il avait diagnostiqué une diphtérie. C’est une angine qui se caractérise par la formation de fausses membranes à l’entrée des voies respiratoires. Elles provoquent l’asphyxie. Par ailleurs les toxines produites par le bacille engendrent des troubles cardiaques. 

Il fallut, d’après ma mère, nettoyer le fond de ma gorge au bleu de méthylène et m’administrer de l’extrait de café pour soutenir le cœur.

Le pharmacien avait refusé de remettre à ma mère les médicaments prescrits considérant qu’ils n’étaient pas adaptés  pour un bébé. Le médecin alla les chercher lui-même. Il passait plusieurs fois par jour pour voir l’état de son petit patient.

On dit que les enfants qui ont lutté pour leur survie révèlent par la suite, dans la vie,  une grande pugnacité, rien ne leur fait peur.

 

Parole du curé

Un troisième garçon ! Mon père, nanti de tous les  papiers nécessaires, filait à bicyclette vers la mairie pour effectuer ma déclaration de naissance.  Quelques minutes auparavant ma mère lui avait fait toutes les recommandations d’usage : « Tu mettras comme deuxième prénom celui de sa future marraine Claude et le troisième Bernard celui du parrain » 

Bientôt, nerveux,  il attendait son tour au bureau de l’Etat Civil.

 

Son tour vint, il présenta les papiers qu’on lui avait remis.

L’employé de mairie commença à écrire en dictant :

« Le dix huit août mil neuf cent cinquante et un, à cinq heures trente minutes, est né Avenue Adrien Delavigne dix neuf : »

L’employé s’adressa à mon père : « Quel est le prénom de l’enfant ? »

Mon père blêmit « Attendez, je ne me souviens plus » dit-il embarrassé « Comment Gaby voulait-elle l’appeler ? Je ne m’en souviens plus »

« Vous vous souvenez plus du prénom de l’enfant ! » dit d’un ton mi-amusé mi-fâché l’employé.

« Le deuxième c’est Claude le nom de sa marraine et le troisième Bernard celui de son parrain mais le premier… »

« Jean, Alain, Patrick, Gérard… » Essaya l’employé

« Non, non, ce n’est pas ça »

« Bernard, Daniel, Christian… »

« Pas du tout… »

A ce moment le curé de Mauves, bien connu de mon père, entra dans le bureau.

Il se précipita vers lui « Monsieur le curé je ne me souviens plus du prénom que Gaby veut donner au petit »

« Oh ! Monsieur Mahé cela vous ressemble bien ! Eh bien appelons le Michel, avec un tel saint patron il se débrouillera toujours dans la vie.  Il va falloir le baptiser rapidement ce petit !»

Parole du curé que pouvait-il faire ? Mon père acquiesça

« Oui, c’est bien Michel »

« Vous, vous êtes sûr, après on ne peut plus le modifier » bredouilla l’employé.

«  Si, si Michel, vous mettez Michel, c’est bien Michel »

Et il continua à écrire  « Michel, Claude, Bernard, du sexe masculin de Marcel… »

Ma mère ne fut pas contente du tout. Elle voulait m’appeler Didier, très en vogue à cette époque.

Elle ne lui tint pas rigueur car ce prénom m’ayant été donné par un prêtre me mettait naturellement… sous la divine protection.
 
 
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L’oratoire

Mon père était très facétieux et il ne pouvait résister lorsque la situation se présentait à en tirer partie.

 

L’oratoire. 

Sur la route de Mauves à Thouaré il existe un petit oratoire qui était pieusement entretenu par une vieille et sainte femme qui chaque semaine changeait les fleurs et de temps en temps descendait la statuette de la  Sainte-Vierge pour l’épousseter voire raviver les couleurs.

De Thouaré, ce jour-là, mon père revenait à bicyclette de son travail et apercevant la vieille femme qui lui faisait signe s’arrêta.

« Qu’est-ce qui vous arrive Madame Marie ? »

« Vous tombez bien Monsieur Mahé, vous allez m’aider à descendre la Vierge. »

Il s’exécuta de bonne grâce et descendit la statuette précautionneusement. Elle la nettoya avec soin et ordonna :

« Allez ! Vous pouvez la remettre maintenant. »

« Vous la descendez souvent ?» demanda mon père

« Oh deux à trois fois par an ! » répondit-elle

« Trois fois par an ! Eh bien il faut qu’elle puisse se retenir ! »

La vieille dame interloquée : « Se retenir ?»

« Mais pour pisser !» Dit-il en éclatant de rire

« Oh mécréant, mécréant, allez-vous-en ! Allez-vous-en ! » S’écria-t-elle en agitant son torchon.

« Je plaisante ! Madame Marie, je plaisante ! »

Mon père reprit sa bicyclette en riant. Peut être ce soir-là aura-t-il la visite du curé ?

L’oratoire

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Les échalotes.

De retour de captivité, papa rejoignit maman et mon frère à Mauves pour recommencer une nouvelle vie. Très rapidement, il s’intégra dans ce petit bourg en participant à la création des décors de la troupe de théâtre du patronage et se loua pour faire les jardins, entre autres, celui du curé.
Il fut embauché à laiterie Leparoux à Thouaré-sur-Loire, à 5 kilomètres de Mauves. Il faisait le trajet à bicyclette.
En 1947, Marcel naissait et ce fut un jour béni des dieux car mon père découvrit que la chatte avait fait des petits et qu’une nichée de lapereaux était blottie dans la paille du clapier.

Les échalotes.

Papa désherbait ce soir-là une planche de carottes dans le jardin du curé et ce dernier vint lui rendre visite. Ensemble, ils en firent le tour. Il ne pouvait que louer le travail accompli. Les haricots sortaient tout juste, les pommes de terre étaient en fleurs, pas un brin d’herbes folles, tout était parfait.
En passant devant les rangs d’échalotes, ils en vinrent à discuter de la technique de plantation :
« Dites-moi Monsieur Mahé comment procédez-vous ?
– Et bien pour éviter, l’été, le pourrissement de la base, je fais un léger buttage avant plantation et je les plante en les inclinant vers le nord. En poussant, elles vont se redresser et leur base sera moins en contact avec la terre. Lorsqu’elles vont grossir la motte va éclater et le bulbe sera aéré. »
Le curé fut très impressionné par des explications aussi techniques.
« Intéressant, intéressant… Quelle variété avez-vous plantée ?
– Des couilles de pape* Monsieur le Curé.
Il fut stupéfait d’une telle réponse, son visage blêmit.
– Comment osez-vous Monsieur Mahé ? Comment osez-vous ? s’écria-t-il.
– Mais Monsieur le Curé, c’est le nom, je vous assure, c’est le nom… »
Il laissa là papa et remonta l’allée à grands pas en relevant sa soutane.
En ce temps-là, on ne plaisantait pas avec la religion…

  • C’est une variété connue de figues mais d’échalotes ce n’est pas si sûr.
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Un grand cru d’exception. (Mauves sur Loire – 1944/1947)

Maman a subi alors les effroyables bombardements du 16 et du 23 septembre 1943 où des centaines de bombes ravagèrent la ville de Nantes, faisant 1 463 victimes et 2 500 blessés. Elle eut juste le temps de prendre Louis sous le bras et de descendre à la cave pour échapper au déluge de feu.
Le 23 septembre, elle prit la route et se réfugia avec mon frère à Mauves-sur-Loire où elle travailla, en salle, à la Gerbe de Blé, un restaurant sur la place de l’église tenu par M. Libeau.

Mauves sur Loire – À droite, le restaurant La Gerbe de Blé

Vous avez sans doute rencontré les mêmes personnages qui, ce jour-là, étaient attablés dans le restaurant l’Épi de Blé *, pérorant sur le bien mangé et le bon vin qui se disent connaître. La discussion allait bon train, chacun y allant sur l’année, sur le cépage et de vanter les mérites de sa cave.
Après avoir pris la commande, maman leur amena le pichet de vin rouge compris avec le menu. La discussion reprit de plus belle : « Ce vin est bon, certes, mais sans nul doute, il y a meilleur. » Alors l’un d’eux interpella le patron et lui demanda en grand seigneur : « Apportez-nous la meilleure bouteille de votre cave. »
M. Libeau appela maman et lui donna ses ordres.
Elle descendit à la cave, tira à la barrique le même vin qu’au pichet, boucha soigneusement la bouteille, la roula dans la poussière et alla la présenter au patron. M. Libeau vint alors cérémonieusement la présenter au client, l’essuyer, la déboucher et lui fit goûter.
Alors celui-ci s’exclama : « C’est vraiment autre chose ! Il est parfait ! ». S’adressant à ses compagnons : « Voilà assurément du bon très vin mes amis ! Mais bien sûr il faut mettre le prix ! »
Cette histoire me revient à l’esprit à chaque fois que, dans un restaurant, j’entends prononcer : « Nous avons un vin qui va sûrement vous plaire… »

*) Sans doute la Gerbe de Blé.

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La vieille Bretonne (Nantes 1943)

À onze ans il entra comme apprenti chez son oncle qui tenait une boucherie à Saint-Nazaire. Là, il rencontra mama qui travaillait comme servante. Ils se plurent et se marièrent. En 1936, ils vécurent la montée du front populaire. Maman a toujours eu de l’admiration pour Léon Blum. En 1937, naissait Louis.
Puis vint la mobilisation de 1939. Papa parti à la guerre, elle fut embauchée dans une usine d’armement à Nantes où elle usina des obus sur un tour. Elle habitait alors Quai d’Orléans au n°13.
Elle racontait volontiers sa guerre et notamment cette petite histoire :

La vieille Bretonne (Nantes 1943)
Une vieille Bretonne avait été arrêtée par les Allemands à Nantes. Elle les avait toisés, nargués avec toute la fierté des femmes de notre région. Pour la punir, ils lui intimèrent de tourner dans la cour de la Kommandantur en criant : « Vive le Führer ! » Elle s’exécuta et en fit le tour, plutôt de bonne grâce, en levant le bras et criant en Breton de toutes ses forces : « xxxxxxxx! »
Les soldats en faction et quelques officiers à la fenêtre riaient, contents de voir ce spectacle insolite. Mais ce qu’ils ignoraient, c’est qu’en fait elle disait :
« Mets ton doigt dans mon derrière ! Mets ton doigt dans mon derrière … »

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L’harmonium. (La Roche-Bernard – Année 20)

 Mon père est né en octobre 1913 à Saint-Nazaire. Il avait six ans lorsque sa sœur et lui devinrent orphelins. Son père était mort à table, le soir de Noël, d’une crise cardiaque.

Elle fut prise en charge par la famille tandis que lui, je ne sais pas pourquoi, fut placé chez une nourrice à la Roche-Bernard. Par la suite il l’a toujours considérée comme sa mère adoptive.

Il avait beaucoup de rancœur pour cette famille qui l’avait abandonné.

Il aimait raconter ses bêtises d’enfant, par exemple, il tendait un fil dans l’allée centrale de la nef de l’église pour que les fidèles allant à la communion se prennent les pieds dedans, mais celle dont il était le plus fier et qu’il racontait avec un plaisir évident était la suivante :

Chaque dimanche, à la messe,  les enfants étaient placés dans l’église près de l’harmonium. Ayant le temps d’observer le travail de l’harmoniumiste qui, il me semble, était aussi le sacristain, il avait remarqué qu’un certain nombre de touches servaient plus souvent que les autres.

Le dimanche suivant, avant la messe, il s’était introduit dans l’église et avait bloqué quelques touches du clavier avec des allumettes, celles qui lui semblaient les plus utilisées lors de ses observations préalables,.

L’effet fut plutôt réussi car dès les premières notes le prêtre et les fidèles habitués à leur chant favori furent surpris d’entendre une courte série de notes qui ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient l’habitude d’entendre.
Immédiatement  le sacristain comprit la nature de la farce qu’il subissait et s’escrima à débloquer ses touches ce qui bien fit rire les enfants.
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Une veillée particulière

La Trébale – Début Année 70

Mon père n’était pas du genre peureux et était même plutôt soupe au lait.  Il est vrai que les épreuves endurcissent un homme. Il avait fait deux ans de guerre et cinq ans emprisonné en Allemagne à Senne au stalag* 326 VI K près de Paderborn en Westphalie. Il ne parlait jamais de cette dernière période, s’il y faisait allusion c’était pour raconter un fait plaisant mais jamais sa vie passée dans cet univers n’était évoquée.

Pour ma part, une seule fois il s’était laissé aller à des confidences. Nous habitions le quartier de la Trébale à Saint-Nazaire, j’avais peut-être 18 ans. Nous étions tous les deux dans la salle de séjour, ma mère fatiguée par la maladie dormait. Nous regardions ensemble, à la télévision, Kapo un film de Gillo Pontecorvo. C’est l’histoire d’une jeune juive, Édith, déportée dans un camp de la mort qui échappe à la crémation en se faisant passer pour une prisonnière de droit commun, se prostitue, sympathise avec un Allemand puis devint Kapo*. Un film magnifique mais très controversé.

Durant la soirée l’émotion l’avait submergé plusieurs fois, trahie par un pincement des lèvres et son menton qui tremblait légèrement. Après le film, il avait alors raconté pudiquement, sans haine, sa terrible expérience.

Il s’était fait prendre par les Allemands en 1940 pendant la débâcle de l’armée française en posture peu glorieuse : il pissait contre un arbre. Puis une longue marche vers le camp où ses compagnons d’infortune mouraient sur la route de fatigue, de faim, de dysenterie car ils mangeaient herbes et racines. Quant à lui, il s’emplissait l’estomac d’eau et essayait tant bien que mal de survivre avec ce qu’on lui donnait. Interné dans un camp et affecté au travail dans une exploitation agricole il avait tenté de s’échapper mais fut repris. Il se retrouva nu dans une cellule aux mains de tortionnaires. Il portait les stigmates sur son dos des coups de fouet reçus pour cette évasion manquée.

Les soins étaient rudimentaires, un furoncle à la base du cou avait été ouvert en faisant une croix gammée. Très malade, il avait été soigné par ses compagnons d’infortune avec une potion faite d’un jaune d’œuf et de vin battus ensemble. Plus tard, dès lors que mes frères et moi  étions fatigués, nous avions droit à ce breuvage en y ajoutant du sucre.

Les patrons de l’exploitation l’appelaient Max. Ils étaient des fervents admirateurs d’Hitler. Trois de leurs fils sont morts pour le Reich. Lorsque le premier fut tué, la famille leva le verre de schnaps en son honneur et le vieux maître de maison dit à mon père qu’il était fier que son fils soit mort pour le Führer. Lorsque le second mourut, on leva le verre mais sans enthousiasme. À la mort du troisième une chape de plomb s’abattit sur la maisonnée. Le vieux maître dit alors à mon père combien cette guerre lui paraissait abjecte.

Le camp fut libéré par les Américains le 2 avril 1945.

Retourner à la vraie vie fut difficile tant les cauchemars, certaines nuits, le hantaient. Quelquefois il se levait du lit d’un bond, se couchait sur le sol en criant.

Voilà ce dont je me souviens c’est peu, très peu. Combien je regrette de ne pas avoir pris de notes mais à cet âge j’avais d’autres préoccupations.

J’ai le souvenir d’un homme dur dans son éducation mais jovial et de bonne compagnie. Il adorait faire des blagues.

*Stalag : camp de sous-officiers et de soldats prisonniers, en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale.

*Kapo : dans les camps de concentration nazis, détenu chargé de commander les autres détenus.

Une veillée particulière

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La course de caisses à savon.

En Europe, à la fin de la fin de la Seconde Guerre mondiale est apparu un type de compétition originale : les courses de caisses à savon. Nombreux sont les enfants de notre génération qui ont construit ce genre de véhicule composé d’une caisse en bois, de quatre roues, celles de l’avant étant montées sur un axe mobile et dirigeable par une corde fixée aux deux extrémités. Des leviers en bois frottant sur les roues arrière permettaient de freiner.

Marcel D. ,notre voisin, était le spécialiste de ce genre de bolides. Il était passionné de gymnastique et de cirque. Il piquait des équilibres et marchait sur les mains ce qui lui conférait une grande notoriété auprès des enfants de la rue. Il devait être plus vieux que moi mais moins que mon frère, avait des cheveux noirs bouclés et un visage allongé. 

Les différentes versions de ses engins arboraient toujours un grand « Circus » adroitement peint.

Un jour il fut décidé de faire une course et mon frère se proposa de construire notre propre bolide. Mon père fut partie prenante dans la construction.

Pour gagner il fallait qu’il fût le plus simple possible et léger pour gagner en vitesse contrairement à celui de Marcel D. qui était constitué d’une caisse fixée sur le châssis et assez haute pour protéger le pilote mais qui alourdissait considérablement l’engin.

Une poutre de bois constituera le longeron central avec un essieu fixe à l’arrière et mobile à l’avant dirigé par les pieds du pilote assis dans un siège d’enfant pour bicyclette capitonné de tissu par ma mère, fixé sur le longeron et l’essieu arrière. 

Je pilotais et mon frère poussait. Les premiers essais montrèrent que le véhicule était très bas et Marcel exerçait sa poussée sur mes épaules ce qui était très gênant car je m’écroulais rapidement. Une béquille fixée à l’arrière transmettant la poussée directement au châssis fut installée pour remédier au problème. Incontestablement notre caisse à savon avait de l’allure.

Au jour fixé, les deux véhicules se présentèrent sur la ligne de départ au début de la rue.

Le pilote de Marcel D. était Jean-Claude P. notre voisin d’en face. Parents, voisins et enfants se firent spectateurs et les encouragements fusaient. Ma mère était inquiète, notre engin était sans protection tandis que celui de Marcel D. offrait toutes les garanties de sécurité.

Le départ fut donné. Les deux véhicules s’élancèrent, le nôtre beaucoup plus léger  prit immédiatement la tête. En passant devant notre maison, nous entendîmes notre mère nous encouragés ce qui nous galvanisa mais au bout de la rue il fallait négocier le virage pour revenir vers la ligne d’arrivée. Emporté par notre vitesse notre véhicule chavira et je fus éjecté sur le trottoir.

À mes cris, ma mère se précipita et me ramena par la main à la maison en jetant un regard furibond à mon père et à mon frère plantés auprès de notre engin retourné. Marcel D. et Jean-Claude avaient gagné.

Je n’avais que quelques égratignures mais évidemment je sus en profiter pour attirer toute l’attention dont j’avais besoin.

La course de caisses à savon.

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Une antenne pour le poste à galène

À cette époque la radio était le divertissement familial par excellence. Nous l’écoutions avec un poste à lampes,  et j’ai le souvenir d’émissions telles que « La famille Duraton »,  l’aventure quotidienne d’une famille de français moyens, « les chansonniers » raillant les crises ministérielles, le feuilleton radiophonique « Signé furax » de Francis Blanche et Pierre Dac. Le dimanche matin il y avait une émission consacrée à l’accordéon et cet instrument est encore pour moi synonyme de moments agréables et festifs.

 

Une antenne pour le poste à galène

 

Marcel était passionné par l’électronique et avait déjà ouvert notre vieux poste pour comprendre son fonctionnement. L’idée lui vint de construire un poste à galène. Pour ceux que cela n’évoque rien sachez que c’est un récepteur à cristal qui permit dès le début du XXe siècle la réception des ondes radioélectriques des signaux de la tour Eiffel et des premiers postes de radiodiffusion.

Le récepteur est très simple dans sa conception mais l’antenne est essentielle. Elle est constituée d’un fil électrique tendu entre deux supports suffisamment hauts au-dessus du sol.

 

Le plan ayant été trouvé sur le journal le Haut-parleur et le cristal acheté à Nantes par Madame L. une charmante voisine qui malheureusement, cela dit en passant, n’avait qu’un seul fils handicapé mental  qu’elle appelait Guy-Guy. Il me semble que la seule phrase qu’il sût prononcer était « Beurk ça pue ». C’est avec tendresse que je pense à elle car elle adorait les enfants et s’efforçait d’intégrer son fils dans nos jeux.

Le  récepteur fut promptement monté mais un problème de taille se posait : comment réaliser l’antenne ? Le faîte de la toiture de la maison était la seule possibilité. Mais comment poser les supports ? C’est alors que Marcel remarqua celle des voisins située sur le toit de leur maison lequel était dans la continuité du nôtre. Voilà la solution à notre problème ! Il suffit que nous nous branchions sur la leur.

Une échelle fut trouvée et je fus chargé d’effectuer le branchement. En rampant sur le toit j’atteignis bientôt le point de connexion et opérai la jonction. Le fil fut tiré jusqu’à notre chambre.

Je me souviens de la joie de mon frère qui après quelques tâtonnements trouva un point sensible sur le cristal et miracle ça marchait.

Quelques jours après Monsieur R. notre voisin remarqua notre montage sur l’antenne et immédiatement, très en colère, alla voir mon père pour obtenir des explications. « Pourquoi as-tu fait un piquage sauvage  sur mon antenne sans me le demander ?  Ce n’est  vraiment pas des choses à faire! » Le ton monta, mon père nia de toutes ses forces. Rouges de colère, ils allèrent constater le fait et malheureusement le fil conduisait indubitablement aux coupables.

Devant l’évidence mon père s’excusa du désagrément et promit de l’enlever et de régler le problème avec ses garçons. Les relations s’arrangèrent totalement devant un verre de vin.

Ce soir là Marcel ne fut pas à la fête, il dut fournir des explications.  Ma mère était très en colère. Rendez-vous compte ! Risquer la vie de son pauvre petit frère  et causer des problèmes avec les voisins, des gens si charmants !

Ce soir là je pris ma moue la plus expressive…

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Les gars du labo.

Mon frère Marcel, de quatre ans mon aîné, avait un goût prononcé pour les sciences et les expériences et j’ai le souvenir de la fabrication d’un zootrope (C’est un jouet permettant de donner l’illusion de mouvement. Un tambour percé de fentes sur sa moitié supérieure abrite à l’intérieur une bande de dessins décomposant un mouvement), d’une petite voiture à réaction (en utilisant la combustion d’une pellicule photographique), d’une lanterne magique, d’un poste à galène, de moteurs électriques simples etc. À la maison, les fusibles du circuit électrique fondaient souvent. Marcel les remplaçait par des fils de cuivre pour éviter cet inconvénient…

Un jour dans le « caveau* » attenant à la maison Marcel avait disposé des fioles pour une expérience chimique du plus grand intérêt. Mon père alerté par… notre silence parti à notre recherche et nous trouva absorbés par les manipulations.

– Alors les gars qu’est-ce que vous faites ?

– De la nitroglycérine répondit mon frère.

Il connaissait les méfaits de ce puissant explosif très instable aussi, il nous fit évacuer sans mot dire, nous mis en sécurité auprès de notre mère et courut en face, chez les P., pour demander conseil à un de leurs garçons qui avait obtenu depuis peu un poste d’instituteur, ce qui constituait un gage de sérieux et une connaissance scientifique de base évidente.

Ils retournèrent au « caveau » et n’osèrent toucher aux fioles ne sachant pas à quel stade nous étions rendus dans notre expérience.

La décision fut prise de faire venir la gendarmerie. Quand celle-ci arriva, nos voisins étaient dans la rue et les commentaires allaient bon train. Lorsque le brigadier après inspection du « laboratoire » déclara qu’il n’y avait aucun danger d’explosion, la réalisation de nitroglycérine étant impossible avec nos faibles moyens, tout le monde fut soulagé.

Ce soir là mon frère avait eu un peu de mal pour s’asseoir pour moi c’était différent j’étais trop petit pour avoir des idées pareilles…

*) Mot local désignant une petite dépendance généralement dans le jardin.

Mises à jour : 12/01/2020, traitement en blocs

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Penhoët en ce temps là

 
Penhoët en ce temps là……
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La Belle Chantal (1965)

La belle Chantal (1965)

En passant par Penhoët quartier populaire de Saint-Nazaire, une plaisante scène de mon enfance m’est revenue, j’avais alors 13 à 14 ans et je pédalais avenue de Penhoët en direction de Méan sur le vélo bleu que j’avais hérité de mon frère Marcel ; en ce temps, là vêtements et matériels passaient de l’un à l’autre en suivant notre croissance.
Appuyant de toutes mes forces sur mes pédales, les joues rouges d’un effort inutile, je vis sur ma gauche une silhouette que je reconnaissais immédiatement comme la belle Chantal E. une jolie blonde de 13 ans avec un visage d’ange marqué par deux jolies fossettes sur des joues au teint de pêche.
Je tournais franchement la tête et me redressais en laissant le guidon, les mains bien hautes pour la saluer.
Sur le bord du trottoir une camionnette Peugeot 403, le plateau bâché chargé de matériels, un couvreur par la présence d’échelles de toits, stationnait sur ma trajectoire.
Le choc fut violent et je me retrouvais affalé sur le plateau parmi le matériel. Plus de peur que de mal, quelques bleus et égratignures. Chantal vint me consoler en riant ; mon amour-propre en avait pris un coup.
C’est alors que je découvris le vélo : la roue était en huit, la fourche faussée, le pédalier déformé. La pensée de la colère de mon père me fit craindre le pire.
Cahin-caha, en soulevant l’avant du vélo, je revins vers la maison, qui n’était pas très loin.
Comble de malchance, il était devant l’immeuble où nous habitions alors et en voyant l’équipage arrivé, il mit les poings sur ses hanches.
Je tentais de l’amadouer bien sûr, pour atténuer la future punition, en lui expliquant par le détail ce qui m’était arrivé.
Alors contre toute attente pas de colère, mais un visage grave, il me dit : « Souviens-toi petit que les femmes sont dangereuses ».

Mises à jour : 12/01/2020 – transformation en bloc.

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