En mer, le 07 décembre 1972 vers Matadi
J‘écris debout, il n’y a plus de chaise dans le poste, en ce moment il y a cinéma sur la plage arrière.
La chaleur est intolérable ; nous prenons des cachets de sel pour compenser la perte de celui-ci lorsque nous suons ; peu de chose à te dire, en mer, une journée passe vite et pas grand chose se passe : le travail quotidien, la sieste, manger.
Le bateau a dépassé Monrovia (Libéria), mardi nous arriverons à Matadi. C’est une ville sur le Zaïre*, nous allons le remonter sur 140 kilomètres environ : de beaux paysages en perspective.
À part cela rien de neuf, le navire glisse sur la mer inlassablement m’entraînant toujours un peu plus loin.
* De 1971 à 1997, Mobutu avait renommé le fleuve Congo : Zaïre .
En mer, le 08 décembre 1972 vers Matadi
Le navire glisse sur la mer imperturbablement, il m’éloigne toujours un peu plus loin de toi. J’en ai marre, j’ai un cafard terrible. Je suis terriblement fatigué par la chaleur, le roulis du navire, le travail : tapé à la machine dans un local où il fait 35°C. Dehors la température est supérieure certainement à 40°C. Sur le pont, un petit vent frais venant de l’ouest nous rafraîchit un tout petit peu.
Jamais je me suis senti dans un état aussi déplorable, n’ayant goût à rien, ayant toujours envie de dormir, je me sens irascible…
Le moral à bord est assez déplorable et les gens ne font rien pour l’arranger. Le vol est chose courante et gare à celui qui laisse son placard ouvert. Je ne parle pas de ceux qui laissent rafraîchir quelques fruits car ici les gars s’approprient rapidement quelque chose qui leur fait envie. J’en ai marre de cette vie !
En mer, le 09 décembre 1972 vers Matadi
Le bateau a été aujourd’hui en effervescence c’est la saint Éloi et la sainte Barbe, respectivement le patron des mécaniciens et la patronne des canonniers.
À 15h00, après la sieste, des gars déguisés en pirates avec des vieux shorts, des tricots rayés et tenant à la main quelques couteaux sculptés achetés à Dakar, ont parcouru tout le bord en criant et en chantant des vieilles chansons de marins. Ils ont traîné, fabriqués avec les moyens du bord, une chaudière pour les mécaniciens et un canon… pour les canonniers.
Les chefs de service ont offert à la joyeuse troupe, au carré des officiers, un pot d’honneur. La bande, ensuite, est allée partout où il y avait à boire : à la salle à manger des maîtres, des seconds maîtres puis chez le commandant qui leur a payé…des jus de fruits.
Demain c’est la passage de la ligne (l’équateur), aussi sur la plage arrière vers 17h00, le facteur, battant son tambour, est arrivé accompagné de son aide et d’un esclave pour remettre leur convocation aux “néophytes”, ceux qui n’ont jamais passé la ligne.
Tout est prétexte à rire aussi cela fait l’objet naturellement d’une cérémonie toute particulière :
La convocation est placée entre les…fesses barbouillées de crème chocolatée salée à souhait, de l’aide du facteur. Le néophyte à genoux doit la retirer… avec ses dents.
Pour ma part, j’ai eu envie de vomir mais le facteur en me tenant la tête empêchait toute fuite possible.
Une joyeuse partie dans la piscine avec des manches à incendie faisait aussi partie de la fête. Je suis fatigué ce soir et j’ai du mal à te raconter tout cela mais je pense avoir dit l’essentiel.
Je vais dormir maintenant car demain cela va être une rude journée. Nous allons recevoir le “baptême” avec la communion : une hostie au poivre et aux piments. Paraît-il que nous serons tous nus en cette occasion et arroser avec des lances à incendie !
En mer, le 10 décembre 1972 vers Matadi
Après-demain, mardi, nous arrivons à Matadi au Zaïre (ex Congo belge), sept jours de mer c’est long, heureusement qu’il y a eu quelques fêtes à bord. Tout d’abord la saint Eloi ensuite le passage de la ligne. À propos de celle-ci je voudrais en dire quelques mots :
Depuis des temps anciens, il reste dans la marine quelques traditions, le passage de la ligne est la plus tenace car la plus amusante.
La journée débute par le rassemblement des néophytes sur la plage avant en maillot de bain. Le “Pilote” vient accompagné d’un “astronome” déguisé avec un long chapeau conique et une toge. Ils font un discours amusant ponctué par le rire de l’équipage. Trois lances à incendie sont disposées contre les néophytes qui doivent rejoindre la plage arrière. Au signal, l’eau nous cingle sur le dos et nous cherchons à nous protéger par tous les moyens car les “initiés” introduisent dans les lances des haricots qui nous meurtrissent la peau.
Après cette épreuve : un bon déjeuner dans une bonne ambiance.
L’après-midi est consacré au baptême proprement dit : les néophytes à genoux attendent le supplice…
Je reprends ma lettre, car hier soir j’étais trop fatigué, je m’endormais, je reprends mon laïus sur les festivités du passage de la ligne :
La première épreuve c’est l’infirmier, affublé d’une toque à croix rouge, d’une blouse blanche et d’un stéthoscope, il te barbouille le visage de mercure au chrome dilué à l’eau, te trace un numéro sur le torse comme un animal à l’abattoir, te couvre de rouge, remplit tes oreilles et s’assure que les cheveux sont bien imbibés.
À genoux, tu te diriges vers “l’évêque de la ligne” accompagné par ses enfants de cœur. Ce digne homme te fais mettre à plein ventre sur le pont couvert de colorants vert, rouge, bleu. Il te demande si tu as commis des péchés, t’absout à grands coups de pinceau et de peinture bleue, te macule le visage.
Ensuite il te fait communier. Bien entendu, l’hostie est faite de farine, de piment, de moutarde, d’épices divers. Je t’assure que lorsqu’il te l’enfourne (c’est le mot) dans la bouche, tu as envie de vomir. Si par malheur tu la rejettes on te la remet dans la bouche sans ménagement jusqu’à ce que tu l’avales.
C’est alors que nous avons l’honneur de passer devant le dieu de la mer, sa majesté salée, empereur des mondes équatoriaux : Neptune. Lui, te fait sucer son divin pouce enduit de moutarde. Quel honneur ne crois-tu pas !
Sa divine épouse Amphitrite se tient à ses côtés, fidèle à son dieu. Il lui faut embrasser et lécher ses divins pieds enduits, eux aussi, de moutarde.
Tout ce trajet se fait à genoux, bien entendu, et à l’aveuglette, car la quantité de produits enduits empêchent de voir. Ils te rendent aussi difficilement reconnaissable. Mais ce n’est pas fini !
Les barbiers t’attendent avec leurs seaux de colorants verts. Ils te font asseoir sur le bord de la piscine et t’enduisent le visage avec de gros pinceaux. Surtout sur la bouche de manière que tu es quelques difficultés à respirer.
Puis tu te sens emporté par derrière, ce sont les sauvages à peau noire de suie et d’huile ; ils te font prendre la tasse en te plongeant et replongeant dans un liquide qui fut de l’eau de mer mais qui au cours de la cérémonie devient indéfinissable. Ensuite ils te déposent sur une planche enduite de savon noir, appuyée sur le bord de la piscine et le pont, formant toboggan ; une légère glissade et les boulangers font leur office : ils t’enlèvent ton slip et te couvrent le corps de farine en insistant sur la bouche et l’entrejambe.
Ayant chu et gisant sur le pont, aveuglé, une lance à incendie t’arrose copieusement pour te nettoyer superficiellement.
C’’est fini il ne reste plus qu’à te laver et c’est chose difficile crois-moi !
Cent sept néophytes sont passés ainsi dans les mains de leurs aînés pour qu’ils puissent à leur tour faire passer la ligne aux “bleus”. Je n’ai pris aucune photo car l’eau de mer aurait abîmé l’appareil.
Le dernier à passer, uniquement pour son plaisir, fut le commandant. Il a subi seulement l’épreuve des sauvages et des boulangers et c’était chose fort curieuse de voir le père du bâtiment tout nu et couvert de farine sur la plage arrière, son slip à la main.
Le soir, tout le monde s’est couché, après la séance de cinéma, rompu, fatigué. Ah ! quelle journée ! je m’en souviendrai longtemps !
Le bateau continue sa route vers Matadi, nous arriverons demain. À huit heures, nous entrerons dans le fleuve Congo, nous le remonterons sur 120 kilomètres. Nous serons vers quinze heures à quai pour boire une bonne bière, depuis six jours j’en ai envie.
En mer, le 11 décembre 1972 vers Matadi
Aujourd’hui rien de spécial, le temps a passé lentement imperturbablement ; l’eau est devenue un plus sale car nous approchons de l’embouchure. La température de l’eau sur laquelle le bateau glisse est de 43°C. Il fait très chaud, ce qui nous oblige à boire beaucoup. L’eau douce à un drôle de goût, “un goût de ferraille”, cela n’arrange pas mes intestins.
À Matadi, interdiction formelle de boire de l’eau, car celle-ci contient un tas de maladies et des amibes qui provoquent la dysenterie amibienne une maladie qui fait très souffrir.

























